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Sujet:

tr: Mondialisation.ca – Guantanamo :Sami El Haj,
journalisted’Al-Jazira, témoigne

Date:

Sat, 12 Jul 2008 18:13:18 +0200 (CEST)

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Bruno DRWESKI <bruno.drweski@orange.fr>

A diffuser le plus
largement possible, et à traduire

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Mondialisation.ca

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July 11, 2008 4:56 PM

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Mondialisation.ca – Sami El Haj, journalisted’Al-Jazira, témoigne

 

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Sami
El Haj, journaliste d’Al-Jazira, témoigne

Otage
de Bush pendant six ans et demi à Guantanamo

par
Silvia Cattori

Le
10 juillet 2008

Le site de
Silvia Cattori

>

Droit, impressionnant, dégageant le sentiment d’’une
intense intériorité, Sami El Haj, s’’avance en claudiquant, appuyé sur
une canne. Ni rires ni sourires n’’animent plus le fin visage de cet
homme, usé avant l’’âge. Une profonde tristesse l’’habite. Il avait 32
ans quand, en décembre 2001, sa vie, comme celle de dizaines de
milliers d’’autres personnes de confession musulmane, a basculé dans
l’’horreur.
>
>

> Sami El Haj
>
>
Il a énormément souffert. Affaibli par une grève de la faim qui a duré
438 jours, libéré le 1er mai 2008, il vous accueille avec attention,
avec douceur. Il vous parle, sans insister, d’’un univers dont
l’’horreur
vous dépasse, vous tétanise, vous suffoque.

C’’est
le premier rescapé des camps, construits par l’’administration Bush sur
la base navale de Guantánamo Bay, à être autorisé à voyager.

« Je suis venu
à Genève, dans la ville de l’’ONU et des libertés, [1]
pour demander que l’’on fasse respecter le droit, exiger la fermeture
du
camp de Guantanamo et des prisons secrètes, et en finir avec cette
situation illégale
 » dit-il calmement. Le mot est lâché. Tout est
« illégal » ; tout est faux, manipulé, absurde, kafkaïen, dans cette
guerre, dirigée essentiellement contre des gens de religion musulmane.

Nous
savons, aujourd’’hui, bien des choses ; notamment, que nombre
d’’attentats que l’’on a attribués aux musulmans depuis 1996, ont été
financés et manipulés par les agents secrets du MI 6, de la CIA, du
Mossad. Ce sont des témoins courageux, comme l’’ancien ministre
allemand
Andreas Von Bülow [2],
qui ont notamment découvert et dénoncé ce genre d’’activités
criminelles, pratiquées par les grandes puissances. Hormis dans les
nouveaux médias, quel journaliste nous a jamais parlé des révélations
faites par ce grand monsieur qu’’est Andreas Von Bülow ?

À
Guantanamo, soutenu par sa passion de la justice, par sa conviction que
tout journaliste a pour mission de témoigner de ce qu’’il voit, Sami El
Haj a eu la force psychique de tenir, de résister aux pires abus,
mettant ses propres souffrances de côté. Il a connu des sentiments de
grande douleur mais il a su, aux pires moments, garder l’’espoir qu’’il
sortirait de là vivant. Et, de se dire qu’’il devait tout observer,
qu’’il pourrait demain témoigner, cela l’’a aidé à supporter
l’’indicible.

C’’est,
du reste, par le regard du journaliste observant avec recul cet univers
effrayant, voulu par M. Bush, et qui aurait pu être sa tombe, que Sami
El Haj a pu survivre et garder sa raison. D’’autres, qui ont eu moins
de
chance que lui, sont morts ou sont devenus déments ; donc incapables de
transmettre leur témoignage.

Sans
crayon ni papier, Sami El Haj s’’est efforcé de tout mémoriser pour
continuer, même en cage, son travail de « journaliste d’’Al-Jazira en
reportage », comme il dit.

Il
est, aujourd’’hui, habité par l’’idée d’’attirer l’attention du monde
sur
ces dizaines de milliers de prisonniers qui continuent, dans les geôles
de Guantanamo, Bagram, Kandahar, à subir un traitement inhumain. Il
répond inlassablement, et avec gentillesse, à tous les journalistes qui
l’’interrogent, en espérant que sa parole pourra faire entendre la voix
de ceux qui n’’en ont plus.

Son
compte rendu est essentiel. A l’’instar de tous les autres captifs,
abusivement qualifiés, comme lui de « terroristes », Sami El Haj n’’a
jamais été jugé et il n’’a jamais su de quoi on l’’accusait. Ce qui
démontre que, les « terroristes islamistes », M. Bush, et les
journalistes qui ont appuyé sa thèse, ont dû les fabriquer. Des êtres
comme Sami El Haj n’’auraient jamais pu se faire arrêter, ni rester si
longtemps otages de cette barbarie, parce que musulmans, sans la
complicité des gouvernements européens et de ces propagandistes
islamophobes asservis à Tel Aviv et Washington qui, depuis des
décennies, désinforment l’’opinion et influencent les élites, sur la
base de mensonges.

Silvia
Cattori
 : Comment vous sentez-vous, quelques
semaines à peine après votre libération ?

Sami El Haj :
Je me sens bien, merci. Quand je vois que des gens s’’engagent pour
sauver des êtres humains et luttent pour la défense de leurs droits,
cela me conforte. Bien sûr, à ma sortie de Guantanamo, il y a deux
mois, je n’’allais pas bien du tout. Mais, maintenant, je me sens
mieux,
en découvrant que les gens, au-dehors, luttent, et n’’oublient pas
l’’objectif principal : obtenir la paix et la liberté pour tout le
monde.

Silvia
Cattori
 : Après ces années douloureuses,
passées dans des camps, quels sont vos sentiments et vos vœoeux les
plus chers ?

Sami El Haj :
Bien évidemment, je me sens heureux d’’avoir retrouvé ma liberté. J’’ai
retrouvé ma famille, mon épouse et mon fils. Durant six années et
demie, il ne m’’a pas vu, il a dû aller à l’’école sans moi. Il m’’a
attendu et m’’a dit : « Papa, tu m’’as manqué si longtemps ! J’’ai
souffert, surtout quand je voyais mes camarades à l’’école, accompagnés
par leur père, qui me demandaient : Où est ton père ? Je n’’avais pas
de
réponse à leur donner. C’’est pourquoi j’’ai demandé à maman de me
conduire à l’’école en voiture, parce que je ne voulais pas qu’’ils me
posent toujours cette question ».

J’’ai
dit à mon fils : « Maintenant, je suis en mesure de t’’amener à
l’’école,
mais tu dois comprendre que j’’ai un message à apporter, une cause
juste
à défendre. Je veux lutter pour la cause des droits de l’’homme, pour
les gens que l’’on a privés de leur liberté. Je ne vais pas lutter
seul.
Il y a des milliers de gens qui s’’engagent partout où l’’on porte
atteinte à la dignité des humains. N’’oublie pas que nous luttons pour
la paix, pour défendre les droits là où ils sont bafoués, pour un
meilleur avenir pour toi. Peut-être que nous y arriverons un jour et,
alors, je vais pouvoir rester à tes côtés et t’’amener à l’’école ».

Je
ne sais pas s’’il a compris, parce qu’’il est encore petit, mais il
m’’a
souri. Mon épouse, elle non plus, ne souhaitait pas que je reparte.
Mais, quand je lui ai rappelé dans qu’elle situation douloureuse se
trouvent les gens enfermés à Guantanamo, qui ont eux aussi une famille,
des fils, des filles, une épouse, qui leur manquent, et que, si je
restais sans lutter, ces gens allaient rester enfermés plus longtemps,
elle a compris que je devais continuer de voyager, d’’ajouter ma voix à
toutes les autres voix, pour que les détenus puissent rentrer chez eux
le plus rapidement possible. Elle m’’a accordé son plein soutien. En
m’’accompagnant à l’’aéroport, elle m’’a dit : Je vais prier pour toi.

Silvia
Cattori
 : Ainsi,
en allant en Afghanistan pour filmer les massacres de civils, victimes
de la guerre de M. Bush, vous êtes devenu, vous-même, une de ses
victimes ? N’’avez-vous pas peur de ce qui peut encore vous arriver ?

Sami El Haj :
Pour moi, il n’’y a aucun doute, je vais continuer mon travail de
journaliste. Je dois continuer de porter un message de paix, quoi
qu’’il
en soit. En ce qui me concerne, j’’ai passé six années et six mois en
prison, loin de ma famille ; mais, pour d’’autres, cela a été bien plus
terrible. J’’ai perdu un ami très cher, journaliste à Al-Jazira : il
est
mort à Bagdad, tué lors du bombardement de l’’hôtel où il se trouvait.
J’’ai également perdu une collègue qui travaillait avec moi à
Al-Jazira,
que je considère comme une sœoeur : morte, elle aussi, à Bagdad.

Beaucoup
de gens ont perdu leur vie à cause de cette guerre. Vous devez savoir
que l’’administration Bush a voulu empêcher la couverture des médias
libres, comme Al-Jazira, au Moyen-Orient. Les bureaux d’Al-Jazira, à
Kaboul et Bagdad, ont été bombardés.

En
2001, quand j’’ai laissé mon fils et mon épouse pour aller filmer la
guerre déclenchée par les Etats-Unis contre l’’Afghanistan, je pouvais
m’’attendre à trouver la mort dans un bombardement. J’’y allais,
conscient des risques. Tout journaliste sait qu’’il accomplit une
mission et doit être prêt à se sacrifier pour témoigner de ce qu’’il se
passe, par ses films et ses écrits. Et pour aider les gens à comprendre
que la guerre n’’apporte rien d’’autre que la mort d’’innocents,
destruction et souffrances. C’’est sur la base de cette conviction que
mes collègues et moi sommes allés dans des pays en guerre.

Maintenant,
après toutes ces années de captivité, je peux à nouveau faire quelque
chose en faveur de la paix. Je vais m’’engager dans ce sens, pour la
paix du monde, jusqu’’à ce qu’’on y arrive. Je suis sûr qu’’un jour,
même
si ce n’’est pas moi qui en récolterai les fruits, nous finirons par
obtenir la paix et le respect des droits humains, ainsi que la
protection des journalistes partout dans le monde. Je suis sûr que nous
parviendrons à ce que les journalistes ne soient plus torturés ou
blessés en faisant leur travail, en défendant les droits des gens à
l’’information et en montrant les abus contre les humains.

Silvia
Cattori
 : Vous
avez dit, d’’entrée, que vous vous sentiez bien. Mais, après une si
horrible expérience, et alors que vous avez été relâché sans la moindre
excuse de la part de vos tortionnaires, comment pouvez-vous évoquer ce
passé sans ressentiment ni rancune ?

Sami El Haj :
Bien sûr, ce passé est extrêmement dur et ma situation personnelle est
difficile. Mais quand je pense à ceux qui sont encore à Guantanamo, à
qui leur famille, dont ils n’’ont aucune nouvelle, manque, je me dis
que
ma situation, aussi difficile soit-elle, est meilleure que la leur.

Je
ne puis oublier que j’ai laissé à Guantanamo des frères qui sont
détruits, qui sont devenus fous. Je pense en particulier à ce médecin
yéménite qui vit aujourd’’hui tout nu dans sa cellule car il a perdu la
raison.

Silvia
Cattori
 : Quel genre de tortures vous
faisaient-ils subir ?

Sami El Haj :
Toutes sortes de tortures physiques et psychiques. Comme les détenus
étaient tous musulmans, l’’administration du camp les soumettait à
beaucoup de vexations et d’’humiliations touchant la religion. J’’ai vu
de mes propres yeux des soldats déchirer le Coran et le jeter dans les
toilettes. Je les ai vus, durant les interrogatoires, s’’asseoir sur le
Coran aussi longtemps que l’’on ne répondait pas aux questions posées.
Ils insultaient nos familles, notre religion. Ils faisaient semblant de
téléphoner à notre Dieu pour lui demander, en se moquant de nous, de
venir nous sauver. L’’unique Imam du camp a été accusé de connivence
avec les détenus et a été renvoyé, en 2005, pour avoir refusé de dire
aux visiteurs que le camp respectait la liberté religieuse.

Ils
nous rouaient de coups. Ils nous couvraient d’’insultes racistes. Ils
nous enfermaient dans des pièces froides, au-dessous de zéro, avec un
seul repas froid par jour. Ils nous suspendaient par les mains. Ils
nous empêchaient de dormir et, quand on s’’assoupissait, ils nous
frappaient sur la tête. Ils nous montraient des films illustrant des
séances de tortures atroces. Ils nous montraient la photo de torturés
décédés, tuméfiés, sanguinolents. Ils nous maintenaient sous la menace
de nous transférer ailleurs pour nous torturer encore plus. Ils nous
arrosaient d’’eau froide. Ils nous forçaient à faire le salut militaire
en écoutant l’’hymne des Etats-Unis. Ils nous forçaient à porter des
vêtements de femmes. Ils nous forçaient à regarder des photos
érotiques. Ils nous menaçaient de viol. Ils nous mettaient nus, nous
faisaient marcher comme des ânes, en nous demandant d’’aller ici et là.
Ils nous demandaient de nous asseoir et de nous mettre debout 500 fois
de suite. Ils humiliaient les détenus en les enveloppant du drapeau
états-unien et israélien ; ce qui était une manière de dire que nous
étions enfermés dans le cadre d’’une guerre de religion.

Quand,
couvert de poux, sale, le détenu est tiré de sa cellule pour être
soumis à de nouvelles séances de tortures, pour le conduire à
collaborer, il finit par dire n’’importe quoi et ne plus savoir qui il
est.

J’’ai subi plus de 200
interrogatoires sous la torture. 95 % des questions concernaient
Al-Jazira. Ils voulaient me faire accepter de travailler comme espion
au sein d’Al-Jazira. En échange, ils m’’offraient la nationalité
états-unienne, pour moi et ma famille, et un salaire en fonction de mes
résultats. J’’ai refusé. Je leur répétais que mon métier est celui de
journaliste, pas celui d’’espion, et que j’’avais le devoir de faire
connaitre la vérité et d’oe’œuvrer pour que les droits de l’’homme
soient
respectés.

Silvia
Cattori
 : Aujourd’’hui, êtes-vous à même de
pardonner à vos tortionnaires ?

Sami El Haj :
Bien sûr que je vais leur pardonner s’’ils ferment Guantanamo. Mais
s’’ils continuent à faire du mal, je vais m’’adresser à un tribunal,
engager une action contre eux.

Bien
que je sache que l’’administration de Bush a fait tant de mal, je
continue de penser qu’’il n’’est pas trop tard pour ces gens de
corriger
leurs erreurs.

Il faut savoir
faire la différence entre l’’administration et le peuple. Les détenus
de
Guantanamo s’avent qu’’ils ont des amis aux Etats-Unis, comme cet
avocat
qui est venu à Guantanamo et qui s’’est battu pour mon cas.

Silvia
Cattori
 : On a le sentiment qu’’ils n’ont
pas réussi à vous briser ?

Sami El Haj :
Parce que je ne suis pas seul. Il y a des gens derrière moi ; ce
sentiment me donne de la force. En prison, j’’ai puisé ma force dans la
conviction que tout homme libre ne peut accepter d’’être mis dans cette
situation d’’infériorité et de déshumanisation. On éprouve des
sentiments de douleur, de chagrin, mais on s’’efforce de garder
l’’espoir
qu’’il y aura une sortie ; et l’’idée que, même en prison, on peut
continuer son travail de journaliste, cela limite la souffrance.

Silvia
Cattori
 : Alors
que vous étiez à Guantanamo, saviez-vous qu’’il y avait, à
l’’extérieur,
des gens qui se battaient pour vous faire libérer ?

Sami El Haj :
En fait, je ne les connaissais pas, parce que, à l’’intérieur de la
prison, les nouvelles sont très difficiles à obtenir, même si vous avez
un avocat parce qu’’il lui est interdit de vous informer. Les gens qui
travaillent pour les droits de l’’homme, et ceux qui n’’aiment pas
l’’administration Bush, aujourd’hui je les connais. Je crois que leur
voix est chaque jour plus forte.

Silvia
Cattori
 : Votre frère a dit, en vous
revoyant, que vous aviez l’air d’’un vieil homme. Est-ce votre
sentiment ?

Sami El Haj :
En ce qui me concerne, je vis par mon coeœur, et non par mon visage ou
par mon corps. Je sens mon coeœur toujours aussi jeune, et plus fort
qu’’avant.

Silvia
Cattori
 : Donc, c’’était une expérience très
douloureuse mais, en fait, vous en ressortez riche d’’un potentiel
insoupçonné ?

Sami El Haj :
C’’est exact. Du temps passé à Guantanamo, j’’ai su tirer quelque
bénéfice. Avant d’’aller à Guantanamo, je n’’avais qu’’une petite
famille ; maintenant, j’’ai une grande famille, j’’ai gagné des
centaines
d’’amis dans le monde entier. Cela est très positif ; j’’ai perdu six
ans
et six mois mais, maintenant, j’’ai davantage d’amis.

Silvia
Cattori
 : Etes-vous encore considéré comme
un « ennemi combattant » [3] ?

Sami El Haj :
Je ne sais pas mais, lorsqu’’ils m’’ont relâché, ils m’’ont dit :
Maintenant vous n’’êtes plus dangereux pour les Etats-Unis.

Silvia
Cattori
 : Et votre nom ne figure plus sur la
« liste terroriste » ?

Sami El Haj :
Je ne sais pas. Je pense que, dans leur mentalité, tous ceux qu’’ils
ont
qualifiés de « terroristes » vont rester des « terroristes ». Et que,
maintenant, ils ont peur de nous parce qu’’ils nous ont fait du mal
sans
aucune raison.

Silvia
Cattori
 : Pensez-vous que les agents de la
CIA vont continuer de vous faire espionner ?

Sami El Haj :
Oui. En réalité, je n’’ai rien contre ce pays et son peuple. Si
l’’administration Bush corrige ses fautes, je ne vais me plaindre de
rien.

Silvia
Cattori
 : Avez-vous
été surpris quand, à votre sortie, un officier du Pentagone, vous
voyant avec une canne, vous a accusé d’’être un manipulateur ?

Sami El Haj :
Les gens du Pentagone prétendent que les prisonniers de Guantanamo sont
des malfaiteurs mais, en réalité, 500 d’entre eux sont maintenant
rentrés chez eux. Comment aurait-on pu les laisser sortir s’’ils
étaient
réellement des malfaiteurs ? Ils mentent toujours.

Silvia
Cattori
 : Deux
autres Soudanais ont été relâchées en même temps que vous, Amir Yacoub
Mohamed al Amin et Walid Mohamed. Comment vont-ils maintenant ?

Sami El Haj :
Le Gouvernement et l’’administration du Soudan les ont très bien
traités. Ils nous ont accueillis tous les trois, directement à
l’’aéroport. Bien que les Etats-Unis m’’aient pris mon passeport, ils
m’’ont donné un nouveau passeport dans les deux heures, et on n’’a fait
aucune objection à ce que je voyage hors du Soudan.

Silvia
Cattori
 : À
Guantanamo, les militaires vous appelaient-ils par votre nom ou par
votre matricule de prisonnier : « numéro 345 » ?

Sami El Haj :
Ils ne m’’appelaient jamais par mon nom, mais « three, four, five »,
mon
numéro matricule. Les derniers temps ils m’’appelaient « Al-Jazira ».
Seuls les délégués de la Croix-Rouge m’’appelaient par mon nom.

Silvia
Cattori
 : Ces délégués vous ont-ils rendu
visite souvent ?

Sami El Haj :
Lorsqu’’ils étaient autorisés à venir nous visiter, tous les deux ou
trois mois ; je leur parlais, ils m’’apportaient des lettres de ma
famille.

Silvia
Cattori
 : L’’administration
Bush et les officiers chargés de vous torturer savaient que vous étiez
un honnête homme, un simple journaliste désireux de faire connaître les
brutalités qu’’ils commettaient contre le peuple afghan, pas un
« terroriste ». Savez-vous pour quelle raison ils vous ont fait tant de
mal ?

Sami El Haj :
La majorité des soldats, là bas, suivaient les ordres de leurs
officiers. Ils torturaient sans aucun état d’’âme. Mais je dois à la
vérité de dire que certains d’’entre eux étaient bons. Certains soldats
faisaient usage de leur cervelle.

Silvia
Cattori
 : Les
agents de la CIA ont rédigé un rapport sur les tortures à Guantanamo.
Quand ils vous torturaient, aviez-vous l’’impression qu’’ils vous
observaient, qu’’ils faisaient des expériences sur vous ?

Sami El Haj :
Nous étions sous la surveillance constante de médecins psychiatres en
uniforme militaire. Ils n’’étaient pas là pour soigner, mais pour
participer aux interrogatoires, pour observer les torturés de façon à
ce qu’’aucun détail dans le comportement du prisonnier ne leur échappe.
C’’est sous la responsabilité du colonel Morgan, médecin spécialisé en
psychiatrie, que se faisaient les interrogatoires. Ce colonel a été
placé, dès mars 2002, à Guantanamo. Il avait servi dans la prison
afghane de Bagram dès novembre 2001. Il donnait des consignes aux
officiers qui nous interrogeaient, étudiait nos réactions, notait
chaque détail pour, ensuite, adapter les tortures à la personnalité de
chaque détenu, ce qui a laissé des traces profondes sur leur psychisme.

J’ai
parlé avec eux. Je leur ai dit que la mission de médecin était noble,
d’’aider les gens, pas de les torturer. Ils m’’ont répondu : « Nous
sommes des militaires, nous devons suivre les règles ; lorsqu’’un
officier me donne un ordre, je suis censé l’’exécuter, sinon, on me
mettra en prison comme vous ; lorsque j’ai signé le contrat avec
l’’armée, à ce moment-là j’’ai compris que je devais obéir à tout ».

Silvia
Cattori
 : Parmi
les tortures pratiquées à Guantanamo, je vois des similitudes avec des
tortures pratiquées en Israël sur les prisonniers politiques
palestiniens. La « torture » du sommeil par exemple, c’’est leur
spécialité.

Sami El Haj :
Je crois que la majorité des Services de renseignements du monde entier
sont venus à Guantanamo. J’’ai vu des Britanniques, j’’ai vu des
Canadiens. Ils sont venus là pour s’’intéresser aux interrogatoires, et
aussi pour fournir aux officiers de la CIA et du FBI des conseils sur
comment torturer, comment interroger, sur la base de leurs expériences.

Silvia
Cattori
 : Arrivez-vous à dormir
tranquillement ?

Sami El Haj :
Ce n’’est plus comme avant Guantanamo. Je ne dors plus que 3 à 4
heures.
Aujourd’’hui, quand j’’ai rencontré des gens à de la Croix-Rouge, je
leur
ai demandé de m’’aider à surmonter mes difficultés, de me conseiller un
docteur qui puisse m’’examiner. Sept ans, ce n’’est pas une courte
période.

Silvia
Cattori
 : La
grève de la faim, n’’était-ce pas un peu comme une torture dirigée
contre vous-mêmes ? Pourquoi l’’avoir faite durant de si longues
périodes, alors que vos geôliers s’’en servaient pour vous infliger
encore plus d’’humiliations et de souffrances ?

Sami El Haj :
Parce que nous pensions que nous ne pouvions pas rester silencieux, que
nous devions faire quelque chose. Nous n’’avions que ce moyen-là de
nous
faire entendre. La grève de la faim est un moyen d’’action très
pénible,
bien sûr, très difficile à supporter. Mais quand vous êtes privé de
liberté, vous devez lutter pour l’’obtenir. C’était la seule chose qui
nous restait pour dire à l’’administration Bush qu’’un détenu a sa
dignité, qu’’il ne vit pas que de pain, que la liberté est plus
importante.

Silvia
Cattori
 : Comment cela se passait-il quand
ils vous alimentaient de force ?

Sami El Haj :
Quand il y avait plus de quarante détenus qui faisaient la grève de la
faim, l’’administration du camp tentait de briser leur résistance en
nous faisant subir davantage de tortures. On nous isolait dans des
pièces froides, on nous dénudait, on nous empêchait de dormir pendant
de longues périodes. Deux fois par jour, les soldats nous attachaient
sur une chaise spéciale. Ils nous appliquaient un masque sur la
bouche ; ils nous introduisaient un gros tuyau dans le nez, pas dans
l’’estomac. Alors que la ration d’’aliment normale était de 2 canettes,
ils nous punissaient en injectant 24 canettes et 6 bouteilles d’’eau.
L’’estomac, rétréci par les longues grèves de la faim, ne pouvait pas
contenir ces quantités. Ils ajoutaient des produits qui provoquaient la
diarrhée. Le détenu, maintenu attaché sur cette chaise plus de 3
heures, vomissait, vomissait. Ils nous laissaient dans le vomi et les
excréments. La séance terminée ils arrachaient le tuyau avec violence ;
quand ils voyaient le sang couler ils riaient de nous. Comme ils font
usage de tuyaux infectés, jamais nettoyés, les détenus souffrent de
maladies laissées sans soins.

Silvia
Cattori
 : C’’est grâce à cette longue grève
de la faim que vous avez été libéré ?

Sami El Haj :
Pas seulement à cause d’’elle, mais c’’était une des raisons qui a
poussé l’’administration à me relâcher.

Silvia
Cattori
 : Que penser des aveux de Khaled
Sheik Mohamed [4], qui s’’accuse d’’avoir organisé plus de 30
attentats dans 17 pays ?

Sami El Haj :
Peut-être qu’’ils l’’ont torturé à un point où l’’on n’’est plus
soi-même.
Je ne l’’ai jamais rencontré parce qu’’ils l’’ont mis dans un camp
spécial. Un officier m’’a dit qu’’ils l’’ont durement atteint ; vous
pouvez vous en douter : ils l’’ont terriblement torturé.

Silvia
Cattori
 : Quand
les Etats-Unis affirment qu’’il est le « terroriste No 3 d’Al-Qaïda »,
cela a-t-il un quelconque rapport avec la réalité ?

Sami El Haj :
Vraiment, je ne crois rien de ce qui vient de l’’administration Bush.
Parce que, moi aussi, ils m’’ont accusé d’’être un « terroriste ». Et
je
sais mieux que personne ce qu’’il en est. Ces gens mentent trop. Je ne
crois jamais rien de ce qu’’affirme cette administration. Je connais un
prisonnier qui a été tellement torturé, qu’’à la fin il a dit : Je suis
Oussama Ben Laden. Il disait ce qu’’ils voulaient pour faire cesser les
tortures.

Silvia
Cattori
 : Alors, Al-Qaïda, est-elle une
création des services de renseignements occidentaux ?

Sami El Haj :
Pour ce que je sais, dans ma vie, je n’’ai jamais rencontré personne
qui m’’ait dit : J’’appartiens à Al-Qaïda.

À
Guantanamo, j’’ai rencontré la majorité des détenus parce que la
politique de nos gardiens était de ne pas laisser les prisonniers vivre
longtemps ensemble dans la même cellule. Ils nous transféraient chaque
semaine ; ainsi, on faisait la connaissance de nouvelles personnes. Les
gens que j’’ai rencontrés à Guantanamo sont tous des gens pacifiques.

Depuis
que je suis sorti, j’’ai parlé avec plus de 100 d’’entre eux. Ceux qui
étaient mariés ont recommencé leur vie, les célibataires se sont mariés.

Silvia
Cattori
 : Ceux qui puisent des forces dans
la prière ont-ils plus de chance d’’échapper à la folie ?

Sami El Haj :
Bien sûr ! Si vous sentez que quelqu’’un vous accompagne, surtout si
c’’est Dieu, vous allez être patient et, à tout moment, vous allez vous
rappeler que Dieu a plus de pouvoir que les êtres humains. Je dois
prier Dieu et le remercier. Je dois aussi remercier tous les gens qui
m’’ont soutenu. Je pense que, même si je passais ma vie à dire merci,
je
ne parviendrais pas à les remercier tous. Maintenant, par mon travail
en faveur des droits de l’’homme, peut-être que je pourrai contribuer à
rendre plus heureuse la vie d’’autres personnes .

Silvia
Cattori
 : Je
crois que les médias et les ONG, chez nous, n’’ont pas accordé
l’’importance qu’’il eût fallu à la défense des droits de ces
prisonniers
musulmans [5].
Durant longtemps, dénoncer les abus commis contre eux, c’’était vu
comme
un signe de sympathie avec les « terroristes ». Savez-vous que les
responsables de « Reporters sans frontières », par exemple, dont la
mission est de protéger les journalistes, ont été critiqués pour avoir
attendu cinq ans, avant de parler de votre cas [6] ?

Sami El Haj :
Les gens, malheureusement, ont cru ce que leur disait l’’administration
des Etats-Unis. Maintenant qu’’ils ont compris que cela n’’était pas
vrai, ils corrigeront. Comme je vous l’ai dit, si quelqu’’un fait une
erreur, ce n’’est pas un problème ; le problème, c’’est de persévérer
dans l’’erreur.

Si les
journalistes ne se sentent pas concernés quand des journalistes sont
emprisonnés dans le cadre de leur métier, un jour peut-être, ces mêmes
journalistes vont se trouver en prison et ils ne trouveront personne
pour les défendre. Nous devons travailler ensemble, nos devons nous
occuper de chaque cas. Si l’’on apprend qu’’un journaliste est
emprisonné, on est censé le soutenir, par delà sa couleur ou sa
religion.

Comme journaliste,
je veux m’’engager à soutenir les journalistes qui travaillent pour la
défense des droits et des libertés. Il y a un immense travail devant
nous. Nous devons nous engager pleinement pour faire libérer les gens
qui sont enfermés à Guantanamo et dans ces nombreuses prisons secrètes
où l’’administration Bush prive de leurs droits des dizaines de
milliers
d’’autres.

Cette expérience à
Guantanamo nous a profondément marqués. Ce que je veux retenir est la
nécessité et l’’importance de la défense des droits de l’’homme. Après
tout le mal qui a été fait, tout le monde se sent aujourd’’hui
davantage
concerné, je crois. Il n’’est pas acceptable d’’abandonner des gens qui
souffrent. Nous avons l’’obligation impérieuse de nous solidariser avec
eux.

Al-Jazira compte
s’’associer avec les médias libres pour collecter les informations qui
ont trait aux droits de l’’homme et aux libertés. Je demande à tous les
journalistes de coopérer avec nous en ce sens. Il y avait plus de 50
nationalités à Guantanamo ; c’’est une affaire mondiale, et non pas la
question de tel ou tel détenu.

Il
est honteux que, dans notre société, des innocents que l’’on a vendus
se
trouvent enfermés dans des cages, et que cette violation des droits
fondamentaux soit le fait d’’un pays qui prétend être le garant des
droits et des libertés.

Je
n’’ai aucune haine. Nous respectons les citoyens des Etats-Unis. C’’est
leur gouvernement actuel qui doit assumer les conséquences de ces actes.

Les
droits de l’’homme et la sécurité ne sont pas séparables, on ne peut
pas
avoir la sécurité sans le respect des droits fondamentaux.

Silvia
Cattori
 : Vous
avez raison d’’appeler les honnêtes gens et les journalistes à ne pas
accepter que l’’on viole les lois internationales et que l’’on inflige
des traitements cruels et dégradants à des êtres humains. Mais cette
politique n’’aurait pas pu durer si elle n’’avait pas le soutien tacite
des gouvernements des grandes puissances ; c’’est avec leur assentiment
que les gens désignés comme « ennemis combattants » ont été torturés [7].
Le « Patriot Act, » par exemple, promulgué après le 11 septembre aux
Etats-Unis, tous les pays européens ont souscrit à son contenu. C’’est
dans le cadre de ces Accords secrets que les agents de la CIA et du FBI
ont pu enlever et torturer, en Europe, des milliers d’’innocents comme
vous.

Sami El Haj :
Je veux vous dire ceci : je ne crois pas en l’’action des
gouvernements.
Parce que tout gouvernement, de n’’importe quel pays, préfère gouverner
sans se confronter aux problèmes réels des gens. Peut-être que,
parfois, il intervient pour dire qu’’il soutient telle cause mais, au
fond, il ne la soutient pas. Ce n’’est que pour des raisons politiques
opportunistes qu’’il se prononce. Et peut-être même qu’’il affirme
soutenir, par calcul politique, une chose en laquelle il ne croit pas.
Oubliez les gouvernements, parce qu’’ils mènent leur politique. Oui,
nous devons continuer à travailler dur pour défendre les droits et les
libertés de chacun.

Silvia
Cattori
 : Peut-on
conclure en disant que les « terroristes » tels que présentés par
l’’administration Bush et nos médias n’’existent pas ?

Sami El Haj :
Je puis vous assurer que les détenus de Guantanamo que j’’ai rencontrés
ne sont pas des « terroristes ». J’’ai eu l’’occasion de parler avec
eux,
de les connaître : ce sont des gens pacifiques.

Silvia
Cattori
 : Alors
on vous a arrêtés, comme ça, parce qu’’il fallait faire du chiffre pour
faire croire aux autres pays européens qu’’il y avait bel et bien des
« terroristes » musulmans ?

Sami El Haj :
Nous avons été arrêtés à la suite de l’’attentat du 11 septembre, dont
personne à ce jour ne peut dire qui en est l’’auteur. Bush ne voulait
pas dire : J’’ai fait des erreurs, je n’’ai pas assuré correctement la
sécurité. Il a dit : Nous allons commencer une guerre contre ces
« terroristes ». Résultat : il n’’a pas apporté la sécurité à qui que
ce
soit.

Il a fait bombarder
l’’Afghanistan, il a envoyé ses soldats faire la guerre à des peuples
entiers, mais il n’a pas arrêté les personnes qu’’il s’’était fixé
d’’arrêter. Il a versé des sommes d’’argent aux Pakistanais pour qu’’en
contrepartie ils commencent à arrêter des gens et les remettent à son
administration.

89% des gens,
à Guantanamo, ont été achetés, contre espèces sonnantes, aux autorités
Pakistanaises. Où les ont-ils trouvés ? Ils les ont trouvés au
Pakistan, pas en Afghanistan.

Silvia
Cattori
 : Ces
prisonniers ont ensuite été torturés avec la promesse de cesser, s’’ils
acceptaient de devenir espions au service de la CIA !? C’est un système
terrifiant ?!

Sami El Haj :
Oui. Attendons que M. Bush ait quitté l’’administration. Lorsqu’’il
aura
quitté son fauteuil, je suis sûr que beaucoup de gens vont s’’exprimer
sur ses méfaits.

Silvia
Cattori
 : Votre
témoignage est très important. On a massacré votre jeunesse. Et vous
avez la magnanimité de transformer ce désastre en quelque chose de
constructif. Vous refusez de vous considérer comme victime. Vous êtes
vraiment magnifique ! Tant de gens en prison doivent attendre l’’aide
de
gens de votre qualité.

Sami El Haj :
Nous devons travailler dur, afin que ceux qui continuent de soutenir
l’’administration Bush finissent pas se sentir honteux de leurs actes.
A
ce moment-là, personne ne va plus les aider. Et quand plus personne ne
les aidera, ils arrêteront.

Toute
l’’histoire de Guantanamo est une tache noire. L’’administration Bush a
voulu duper l’’opinion en disant que nous étions des terroristes. Or
ces
hommes que l’’on a enfermés en leur grande majorité, sont comme moi,
innocents.

Silvia
Cattori
 : Merci de nous avoir accordé cet
entretien.

* * *

Chacun
peut le constater : les prétendus « terroristes » que nos sociétés
pourchassent sont en réalité des victimes.

M. Sami
El Haj frappe par sa sagesse, sa maturité, sa hauteur de vues. Il vous
fait penser au Christ en Croix, car son calvaire n’’est pas fini ; les
blessures sont trop profondes.

Sa
finesse contraste avec la description des présumés « terroristes » que
les autorités et les médias traditionnels nous ont donnée durant toutes
ces années.

Pas de
revendications ni de plaintes ; son récit est sobre, sans emphase. Il
devrait être à même de faire bouger les choses. Il met l’’accent sur
l’’action à mener pour faire sortir, sans tarder, ceux qui demeurent
captifs. Il dit et répète qu’’il ne pourra trouver aucun repos aussi
longtemps que tous les détenus de Guantanamo, ne seront pas libérés.

Il
y a désormais urgence, obligation morale à réagir, à expliquer
honnêtement ce qui s’’est réellement passé, à plaider pour que nos
sociétés adoptent une politique où le monde arabe et musulman puisse
s’attendre à autre chose qu’’à des guerres et du racisme.

Si,
dans l’’ensemble, les médias de l’’arc lémanique ont relaté
correctement
le passage à Genève de M. Sami El Haj, il n’’en reste pas moins que la
télévision publique locale (TSR) a minimisé l’’événement et n’’a pas
daigné l’’inviter sur son plateau. A noter –ceci explique-t-il cela ? –
que les rédacteurs de la TSR ont donné abondamment la parole, ces sept
dernières années, aux « bons Arabes », comme Antoine Basbous ou Antoine
Sfeir, qui vont répétant ce que nos rédacteurs disent ou veulent
entendre, apportant ainsi un soutien aux thèses bellicistes qui ont,
semble-t-il, leur faveur.

Les
kidnappings, les centres de tortures comme Guantanamo, Abou Ghraib,
Bagram, Kandahar, ne sont pas, comme on le laisse encore trop souvent
croire, un simple « dérapage » [8],
mais bel et bien l’’expression d’’une politique criminelle qui sert les
intérêts cachés de deux Etats principalement : les Etats-Unis et
Israël. On peut d’’ailleurs se demander si ce dernier n’’est pas le
seul
gagnant de ces guerres, qui ont dévasté des peuples entiers, mais aussi
ruiné les finances et l’’image des Etats-Unis dans le monde.

Cette
« guerre contre le terrorisme », dont on nous rabâche les oreilles, est
une guerre criminelle ; une guerre manipulée par les grandes puissances
et leurs services de renseignements.

Les
gens sont de plus en plus nombreux à comprendre que les sanctions de
l’’ONU, les « listes terroristes » que l’’Europe a également dressées,
les campagnes de dénigrement à l’’égard des musulmans, sont des
instruments de manipulation de l’’opinion, destinés à entretenir
artificiellement un climat conflictuel.

Les
attentats du 11 septembre 2001, du reste, ont immédiatement servi de
prétexte pour orienter la politique internationale de Tel Aviv et
Washington dans le sens d’objectifs militaires programmés de longue
date. Ils ont notamment servi à liquider toute forme de résistance à
leur politique criminelle. A commencer par la résistance palestinienne
et musulmane.

Après le
démantèlement de l’’empire soviétique, le monde islamique a été désigné
comme « nouvel « axe du mal ». Dès le début des années 90, les
Etats-Unis et Israël ont manoeœuvré de façon à susciter la peur et
l’’intolérance à l’’égard des musulmans et à inciter les services
secrets
de divers pays, à les infiltrer, à les manipuler, à les financer, à
encourager des « paumés » à faire des attentats ; pour ensuite les
montrer du doigt, justifier des mesures coercitives, les kidnappings,
les tortures, les détentions arbitraires.

Depuis
2001, alors que les principaux médias se faisaient complaisamment
l’’écho de campagnes contre des « antisémites » le plus souvent
imaginaires, des dizaines de milliers de musulmans se faisaient
kidnapper, encagouler, emprisonner, broyer, par des tortionnaires, dans
le but de les contraindre, par la force, à accepter de travailler comme
espions pour les services de renseignements étatiques. Tout cela calqué
sur les méthodes des services secrets israéliens du Shin Beth [9],
qui ont si bien fonctionné pour broyer quelques 700’000 Palestiniens
emprisonnés arbitrairement, durant ces 40 dernières années.

Est-ce de cette société là que
nous voulons ?

Ce
qu’’il y a de plus lamentable et de plus décourageant, dans cette
triste
histoire, est le fait que les gouvernements européens se sont servis de
cette prétendue « menace islamiste », pour se débarrasser de nombre de
garde-fous constitutionnels et ont mis, eux aussi, en application les
mesures illégales dictées par M. Bush, et permis ainsi à la CIA de
kidnapper, sur leur sol, des musulmans, tout en sachant qu’’ils
allaient
être livrés à des centres de tortures, en-dehors de tout droit, et pour
des durées illimitées.

Ce qui
pose également question est la place que les chefs de rédactions ont
accordée, et continuent d’’accorder, à ces prétendus « spécialistes en
terrorisme » qui ont entretenu le fantasme du « péril islamiste ». Des
« spécialistes » qui reprennent la propagande états-unienne, associent
Islam et « terrorisme », alors qu’’ils savent parfaitement que la
stratégie de Washington et de Tel Aviv est d’’associer, sans aucune
preuve, des musulmans à des « terroristes » [10].

Chacun
de nous se souvient de ces campagnes biaisées, destinées à vilipender
et détruire la carrière de deux frères : Hani et Tariq Ramadan, en
France et en Suisse notamment. Dans les autres pays on a connu des
montages similaires.

Si nous
ne voulons pas d’’une société pervertie, basée sur le mensonge, qui
autorise les kidnappings, les centres de tortures, les assassinats
ciblés, les stratégies d’’infiltrations, destinées à transformer des
gens en informateurs, il est temps de réagir.

Voir
M. Sami El Hadj, ce revenant de l’’enfer, appeler, sans haine ni esprit
de revanche, les journalistes à travailler pour faire triompher les
droits humains, à effacer cette « tache noire de la mémoire », est une
grande leçon.

Notre
« civilisation occidentale », nos « démocraties » tant vantées, au nom
desquelles on a fait tant de guerres et commis tant de crimes, nos
médias « libres », devront compter désormais avec tous ces revenants
qui nous appellent à nous réveiller.

 


>

 

[1] Sami El Haj été invité à Genève
par la
Fondation « Alkarama for Human Rights » . Voir :
« Sami El Haj achève une intense visite à Genève »,
Alkarama for Human Rights, 2 juillet2008.

[2] Voir : « Andreas
von Bülow : Nous devons d’abord lutter contre la manipulation
 », Réseau Voltaire, 6 janvier 2006.

[3]
Selon M. Dick Marty, rapporteur de la Commission des Affaires
juridiques et des Droits de l’’Homme du Conseil de l’’Europe chargé
d’’enquêter sur l’’existence de prisons secrètes de la CIA en Europe,
un
« accord secret, conclu en octobre 2001 entre les
Etats-Unis et leurs alliés de l’’OTAN, a posé le cadre qui a permis à
la
CIA d’’incarcérer des « détenus de grande importance » en Europe.
C’’est
cet accord qui autorise les graves violations des droits, y compris la
torture
 ».

[4]
Khalid Cheikh Mohammed a été arrêté au Pakistan en 2003. Accusé d’’être
le numéro 3 d’Al-Qaïda, il a été interné dans diverses prisons secrètes
avant d’’être placé à l’’isolement dès 2006 à Guantanamo, et
sauvagement
torturé. Son procès-mascarade devant le tribunal militaire, en même
temps que 14 autres responsables d’’Al Qaïda, a eu lieu, en juin 2008.

[5] La « Commission
Arabe des
Droits Humains
 » s’’est, elle, battue dès le départ, pour exiger
la fermeture de Guantanamo. Voir : www.achr.nu

[6] Voir : « Reporters
Sans Frontières se souvient (tardivement) de Sami Al Haj
 », Réseau Voltaire, 17 février 2006.

[7]
Le statut de « combattant ennemi » et « combattant illégal »,
permettant au gouvernement des États-Unis de détenir sans limite, sans
passer par une juridiction civile, les prisonniers ainsi désignés,
découle de la loi « Patriot Act », une loi d’’Exception destinée à
« unir et renforcer l’’Amérique en fournissant les outils appropriés
pour déceler et contrer le terrorisme » votée par le Congrès des
États-Unis et signée par George W. Bush, le 26 octobre 2001.

[8] Le quotidien « 24 Heures » a
écrit, le 27
juin 2008 : « Sami Elhaj est de passage à Genève pour
dénoncer le dérapage insensé de la
grande machine antiterroriste américaine
 ».

[9] Voir : « Why
did they treat me like that ? »,
par Gideon Levy, Haaretz, 6
juillet 2008.

Voir également : « Full
account of Muhammed Omer’s hair-raising encounter with the Shin Beth
 »,
par Khalid Amayreh, 1er juillet 2008.

[10]
Sur son site internet, M.Youssef Nada montre le rôle que certains
journalistes ont joué dans sa destruction sur la base de mensonges.
Voir : http://www.youssefnada.ch/
>

 


 

Silvia
Cattori
est journaliste indépendante en Suisse.

 


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