Ken Loach à propos de son dernier film It’s a Free World…

 

 

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mardi, 15 janvier 2008, 12h34

« Sans syndicat fort, on n’est nulle
part »

Ken Loach à propos de son dernier
film It’s a Free World…

Avec It’s a Free World…, le réalisateur
britannique nous livre une fois de plus une critique tranchante de note
société en même temps qu’une rare perle artistique. Rencontre.

Mark Kennes
16-01-2008

Photo Solidaire, Salim
Hellalet

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It’s a Free World… raconte l’histoire
d’Angie, une femme jeune, énergique et futée. Dans un passé récent, elle
n’a pas tiré grand-chose de l’existence mais elle entend bien désormais se
reprendre. Lorsqu’elle est virée d’une agence d’intérim qui introduit de
la main-d’œuvre est-européenne dans le circuit britannique du travail,
elle décide avec son amie Rose de fonder sa propre agence. Peu à peu, elle
perd le contrôle de la situation et elle finit par ne plus reculer devant
des pratiques illégales…

It’s a free world constitue en quelque sorte un
changement de style, pour vous. Au lieu du point de vue des gens qui
subissent l’exploitation, nous découvrons cette fois les choses selon
l’angle d’incidence des personnes qui contribuent elles-mêmes à cette
exploitation. Pourquoi ce choix ?

Ken Loach. Il nous a semblé plus intéressant
de traiter l’histoire sous cet angle. Disons que, maintenant, un film de
Ken Loach avec une fois de plus un personnage principal exploité serait un
peu trop prévisible, non ? (rit) C’est également une bonne façon de
montrer jusqu’où peut conduire une certaine logique. Angie, le personnage
principal, n’est pas quelqu’un de particulièrement méchant ou mauvais. On
peut même éprouver de la sympathie pour elle. En fait, elle dispose
d’énormément de compétences qu’on peut aujourd’hui considérer comme étant
positives. Elle est jeune, ambitieuse, entreprenante…

Elle fait pourtant des choses
horribles…

Ken Loach. Sa situation la pousse à agir
d’une certaine façon. Si elle se lance dans le travail comme une
débutante, autant laisser tomber les choses tout de suite. On voit qu’une
certaine logique sous-tend son comportement. Elle veut monter sa propre
affaire. Elle estime qu’elle y a droit et, en un sens, elle a raison, car
c’est une très bonne femme d’affaires. Elle ne dispose toutefois pas d’un
capital de départ et elle est endettée jusqu’au cou. Elle monte donc une
petite entreprise d’elle-même, façon de parler. La seule façon pour elle
de pouvoir gagner de l’argent, c’est en étant meilleur marché que ses
concurrents, souvent de très grosses agences d’intérim. Comment doit-elle
s’y prendre ? Elle doit pouvoir proposer aux entreprises une
main-d’œuvre le meilleur marché possible. Elle doit donc trouver une façon
de payer moins que le salaire minimal et d’autres manières aussi
d’exploiter sa main-d’œuvre jusqu’au dernier centime.

Angie n’est pas quelqu’un de
particulièrement méchant ou mauvais. En fait, elle dispose
d’énormément de compétences qu’on peut aujourd’hui considérer comme
étant positives. Elle est jeune, ambitieuse, entreprenante…et
pourtant fait des choses horribles (Photo Cinéart)

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Je veux qu’à la vision du film, les spectateurs
pensent : « Hum ! Cela me semble logique… Naturellement,
qu’elle doit agir ainsi, sinon, quelqu’un d’autre le fera à sa place. Quoi
qu’on dise, elle est dans un environnement concurrentiel… »
De
sorte qu’ils abondent totalement dans sa logique pour constater, à la fin
du film, à quel point cette façon de penser est inhumaine, en fait. C’est
la logique du monde des affaires, la fameuse logique concurrentielle, qui
la pousse à faire des choses horribles.

Vous êtes connu pour vos films à messages.
Comment décririez-vous celui de ce film ?

Ken Loach. Ce film parle en fait des
conséquences de toute la pensée néolibérale de marché et de
l’affaiblissement du pouvoir syndical sur nos conditions de travail
actuelles. Dans le temps, on apprenait un métier, une spécialisation et on
était assuré d’avoir du boulot toute sa vie. Aujourd’hui, cela n’existe
presque plus et les emplois sont de moins en moins sûrs et les conditions
de travail de plus en plus déplorables. C’est une conséquence directe de
toute la logique de privatisation de nos gouvernements qui veulent faire
jouer la concurrence au maximum et qui, de la sorte, organisent donc une
énorme pression vers le bas sur les conditions de vie des travailleurs.

Vous dites d’Angie qu’elle est un produit
typique de la contre-révolution thatchérienne. Vous pouvez préciser un peu
plus, pour nos jeunes lecteurs ?

Ken Loach. (soupire) Vous avez une
demi-heure, pour ça ? Je pense qu’on doit analyser ce qu’a
réalisé Margaret Thatcher (Premier ministre de Grande-Bretagne dans les
années 1980) a partir de l’idée que les chefs d’entreprises britanniques
ont estimé que leurs marges bénéficiaires des années 70 étaient trop
réduites. C’est pourquoi ils ont décidé qu’il fallait anéantir une fois
pour toutes le pouvoir des syndicats. Ainsi, le prix de la main-d’œuvre
serait plus bas et les bénéfices allaient donc augmenter.

En fait, Thatcher a lancé une triple offensive
contre la population laborieuse. Une première étape consistait à supprimer
le soutien public aux secteurs économiques les plus faibles. De ce fait,
les entreprises de ces secteurs ont capoté massivement et le chômage a
grimpé à des hauteurs inouïes. En un peu plus d’un an, nous avions 3
millions de chômeurs en Grande-Bretagne ! L’impact a été massif. Les
communautés l’ont subi de plein fouet, l’industrie de l’acier s’est
désintégrée dans plusieurs villes. Des tas d’usines ont fermé et il y a eu
une énorme récession. Cela a affaibli les syndicats car, quand on négocie
une augmentation des salaires et que le patron dit : « Je ne
vous donnerai pas un centime de plus, car il y a ici six personnes qui
veulent faire votre boulot pour moins encore. »

Un second aspect, c’est ce que j’appelle les grèves
de confrontation par phases. Le gouvernement a provoqué expressément des
grèves dans un secteur, puis après l’autre, en étant tout à fait sûr de
pouvoir les briser. Il a commencé par le syndicat le plus faible, celui
des métallos, et il a terminé par le plus fort, celui des mineurs. La
grande erreur du syndicat de l’époque est, à mes yeux, de n’avoir pas
lancé la grève générale dans tous les secteurs à la fois, mais qu’ils se
sont laissé avoir secteur par secteur. Cette période a fait un tort inouï
à la puissance et au prestige des syndicats britanniques.

La troisième partie de la stratégie thatchérienne
s’est concentrée sur une législation antisyndicale. Il y a eu une flopée
de nouvelles lois et réglementations auxquelles les syndicats devaient se
conformer strictement. Ainsi, il est impossible, aujourd’hui, chez nous,
de se mettre en grève tout de suite quand un problème se pose sur les
lieux de travail. Toute une procédure doit être suivie, avec vote secret à
la clef, avant de pouvoir se mettre en grève. Il se passe souvent
plusieurs semaines avant que cette décision soit prise. Pendant ce temps,
les travailleurs sont assaillis d’avertissements et d’infos sinistres sur
ce qui leur pend au nez s’ils osent se mettre en grève. Organiser une
grève est donc devenu très malaisé. Pourtant, si la grève éclate assez
vite, suite par exemple à un vote à main levée, les autorités peuvent
alors se saisir sans grand problème des avoirs du syndicat. Je veux dire
par-là les bâtiments, les fonds de pension, etc. Et ce, alors que les
employeurs, bien sûr, peuvent décider du jour au lendemain de ce qu’ils
veulent faire, sans même consulter qui que ce soit.

Photo Solidaire, Salim
Hellalet

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Les syndicats britanniques ont-ils encore, dans
ce cas, le moindre pouvoir, aujourd’hui ?

Ken Loach. Attendez, je n’ai pas encore
fini. Il est même interdit, en cas de grève, de se trouver à plus de six
au piquet ! Et si, d’aventure, les gens de l’extérieur veulent
témoigner leur soutien, ils ne peuvent le faire au piquet. Seuls peuvent y
être des gens de l’entreprise concernée par la grève. Si vous n’obtempérez
pas, on vous arrête sur-le-champ. La triple attaque de Thatcher contre les
travailleurs consistait donc en un chômage croissant, à des grèves de
confrontation par phases et à un durcissement de la législation afin de
museler les activités syndicales. Les conséquences ont été que les
salaires ont chuté, les conditions de travail se sont durcies et les
syndicats ont perdu leur pouvoir. Et, idéologiquement, les gens qui
voulaient progresser à tout prix dans la vie sans trop regarder autour de
soi, sont devenus l’exemple à suivre. Angie et l’exploitation qu’elle
organise sont un produit de cette politique thatchérienne.

Mais, revenons-en à votre question. Selon moi, il
n’existe qu’une forme de pouvoir exerçable par les syndicats et les
travailleurs. C’est le pouvoir qu’ils ont sur leur lieu de travail. Sans
les travailleurs, rien ne bouge. Et, là, le patron se retrouve dans les
problèmes. En dehors de leur entreprise, ce sont peut-être de pauvres
bougres impuissants qui doivent subir la politique mais, sur leur lieu de
travail, ils peuvent choisir de tout mettre à l’arrêt et de forcer les
détenteurs du pouvoir à leur prêter l’oreille. Le problème, c’est que nos
syndicats se sont considérablement affaiblis dans l’organisation des
travailleurs. Et sans syndicat fort, on n’est nulle part.

Dans quelle mesure ce que nous voyons dans le
film concorde-t-il avec la réalité ? Devons-nous considérer It’s a
Free World… comme un avertissement sur ce qui pourrait se passer ou
comme une description de ce qui existe déjà
aujourd’hui ?

Ken Loach. Soyez assuré que ça se passe déjà
aujourd’hui. En guise de préparation au film, le scénariste, Paul Laverty,
a fait un périple depuis l’Écosse jusqu’à Londres, à travers le
Royaume-Uni. Chemin faisant, il a rencontré en divers endroits des gens
qui travaillaient dans des circonstances pareilles à celles dont fait état
le film. Nous avons entendu des tas d’histoires, l’une après l’autre. Des
gens qui ont payé des sommes énormes dans leur propre pays pour venir
travailler ici et y être logés. Et qui, une fois arrivés, ont été
exploités sans vergogne avant d’être jetés à la rue.

Nous avons entendu de véritables horreurs sur la
façon dont on exploite les gens. Nous aurions encore pu tranquillement en
remettre une couche, dans le film. Nous avons toutefois préféré nous en
tenir à ce qui constitue la norme aujourd’hui, et non présenter des cas
extrêmes. La norme suffit déjà amplement. À un certain moment, dans le
film, un dirigeant d’entreprise parle avec Angie d’un procès contre un
vrai patron mafieux qui a employé illégalement des centaines de personnes
et qui s’en est sorti avec un simple avertissement. Cela s’est vraiment
passé.

Photo Solidaire, Salim
Hellalet

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Avez-vous une idée de l’importance de ces formes
de main-d’œuvre ultra bon marché qu’on trouve aujourd’hui dans notre
économie ?

Ken Loach. Il est très difficile de chiffrer
exactement l’affaire, en raison de toute l’illégalité qui tourne
là-dedans. Bien des immigrés en séjour légal sont même employés au noir et
pour un salaire de famine.

C’est un énorme gâchis dont on n’a pas idée. Mais
un gâchis auquel nos gouvernements et hommes politiques n’ont été que trop
contents de participer. Savez-vous combien d’inspecteurs il y a, en
Grande-Bretagne, pour combattre ces formes d’exploitation ?
Douze ! Les autorités ne veulent pas y remédier. Car, si tous ces
travailleurs étaient organisés normalement et payés correctement, tous les
coûts grimperaient en flèche. Les denrées alimentaires de nos supermarchés
seraient plus chères, sans ces gens. Les revendications salariales
grimperaient, elles aussi, et les grandes entreprises verraient fondre
leurs bénéfices. Ces formes de main-d’œuvre bon marché ne constituent donc
pas l’un ou l’autre phénomène marginal, elles représentent une pierre de
touche importante de notre économie.

Si c’est une telle pierre de touche de notre
économie, peut-on y remédier ?

Ken Loach. Naturellement, il est possible
d’y changer quelque chose, mais c’est très difficile. Dans mon pays, tous
les hommes politiques des trois grands partis sont concernés au premier
chef par les intérêts du monde des affaires. Et le Labour Party
prétendument social-démocratique en tête. Je pense d’ailleurs qu’il n’y a
plus de place dans le spectre démocratique d’aujourd’hui pour la
social-démocratie. Son rôle en tant que frein au véritable socialisme est
terminé depuis longtemps. C’est un pouvoir qui accepte et applique à fond
l’agenda des entreprises. Mais personne n’a dit non plus que c’est une loi
de la nature, que tout doive être abandonné au marché. Il faut donc y
faire quelque chose, effectivement, mais la volonté politique est absente.
Il s’agit donc pour les gens de s’organiser afin d’arracher le
changement.

Essayez-vous avec vos films d’apporter votre
contribution à ce changement ?

Ken Loach. Une toute petite contribution,
alors. Vous connaissez le vieux slogan socialiste « sensibiliser,
enseigner et organiser »… J’espère qu’avec mes films, je peux à tout
le moins sensibiliser un peu. Pour les prochaines étapes, on aura besoin
d’une organisation forte et pas de films, je pense.

N’a-t-on jamais essayé de vous mettre sous
pression pour faire des films moins critiques ?

Ken Loach. Non, car je ne pense pas que les
Britanniques prennent les films très au sérieux. C’est également pratique
pour leur perception de la Grande-Bretagne en tant que démocratie libérale
et ouverte, où tout le monde a le droit de dire ce qu’il pense. Quand je
travaillais pour la télévision, dans les années quatre-vingt, j’ai été
censuré à plusieurs reprises. Nous avions réalisé pas mal de documentaires
qui étaient critiques à l’égard de Thatcher et du rôle des syndicats. Mais
c’était de la TV. Au cinéma, on peut dire ce qu’on veut. Parce que le
cinéma n’a pas vraiment une grande influence.

Considérez-vous le proche avenir de façon
pessimiste ?

Ken Loach. Non, même pas ! À mon avis,
le pessimisme n’est même pas une option. Je pars encore et toujours du
principe que la société est modifiable et que rien ne reste figé. Il
s’agit en fait de nous organiser et de nous aider mutuellement à
comprendre comment tourne vraiment le monde actuel.

It’s a Free World… dans nos salles. Plus
d’infos: www.sixteenfilms.co.uk

Filmographie de Ken Loach

1967: Poor Cow 1969: Kes 1971: The Save the
Children Fund Film 1971: Family Life 1979: Black Jack
1980: The Gamekeeper 1981: Looks and Smiles
1984: Which Side Are You On? 1986: Fatherland
1990: Riff-Raff 1990: Hidden Agenda 1993:
Raining Stones 1994: Ladybird Ladybird 1995: A
Contemporary Case for Common Ownership 1995: Land and Freedom
1996: Carla’s Song 1997: The Flickering Flame
1998: My Name Is Joe 2000: Bread and Roses
2001: The Navigators 2002: Sweet Sixteen 2002:
11’09”01 – September 11 2004: Ae Fond Kiss 2005:
Tickets 2006: The Wind that Shakes the Barley 2007:
It’s a Free World…

 

Hebdomadaire du Parti de Travail de Belgique | bd M. Lemonnier
171, 1000 Bruxelles | 38e annee n° 2 (1685) du 16 janvier 2008

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