Comment fut inventé le peuple juif
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Comment fut inventé le
peuple juif
jeudi 18 septembre 2008.
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Tout Israélien sait, sans l’ombre d’un doute, que le peuple juif
existe depuis qu’il a reçu la Torah (1) dans le Sinaï, et qu’il en est le
descendant direct et exclusif. Chacun se persuade que ce peuple, sorti d’Egypte,
s’est fixé sur la « terre promise », où fut édifié le glorieux royaume
de David et de Salomon, partagé ensuite en royaumes de Juda et d’Israël. De
même, nul n’ignore qu’il a connu l’exil à deux reprises : après la
destruction du premier temple, au VIe siècle avant J.-C., puis à la suite de
celle du second temple, en l’an 70 après J.C.
S’ensuivit pour lui une errance de près de deux mille ans :
ses tribulations le menèrent au Yémen, au Maroc, en Espagne, en Allemagne, en
Pologne et jusqu’au fin fond de la Russie, mais il parvint toujours à préserver
les liens du sang entre ses communautés éloignées. Ainsi, son unicité ne fut pas
altérée. A la fin du XIXe siècle, les conditions mûrirent pour son retour dans
l’antique patrie. Sans le génocide nazi, des millions de Juifs auraient
naturellement repeuplé Eretz Israël (« la terre d’Israël ») puisqu’ils
en rêvaient depuis vingt siècles.
Vierge, la Palestine attendait que son peuple originel vienne la
faire refleurir. Car elle lui appartenait, et non à cette minorité arabe,
dépourvue d’histoire, arrivée là par hasard. Justes étaient donc les guerres
menées par le peuple errant pour reprendre possession de sa terre ; et
criminelle l’opposition violente de la population locale.
D’où vient cette interprétation de l’histoire juive ? Elle
est l’œuvre, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, de talentueux
reconstructeurs du passé, dont l’imagination fertile a inventé, sur la base de
morceaux de mémoire religieuse, juive et chrétienne, un enchaînement
généalogique continu pour le peuple juif. L’abondante historiographie du
judaïsme comporte, certes, une pluralité d’approches. Mais les polémiques en son
sein n’ont jamais remis en cause les conceptions essentialistes élaborées
principalement à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.
Lorsque apparaissaient des découvertes susceptibles de contredire
l’image du passé linéaire, elles ne bénéficiaient quasiment d’aucun écho.
L’impératif national, telle une mâchoire solidement refermée, bloquait toute
espèce de contradiction et de déviation par rapport au récit dominant. Les
instances spécifiques de production de la connaissance sur le passé juif – les
départements exclusivement consacrés à l’« histoire du peuple juif »,
séparés des départements d’histoire (appelée en Israël « histoire
générale ») – ont largement contribué à cette curieuse hémiplégie. Même le
débat, de caractère juridique, sur « qui est juif ? » n’a pas
préoccupé ces historiens : pour eux, est juif tout descendant du peuple
contraint à l’exil il y a deux mille ans.
Ces chercheurs « autorisés » du passé ne participèrent
pas non plus à la controverse des « nouveaux historiens », engagée à
la fin des années 1980. La plupart des acteurs de ce débat public, en nombre
limité, venaient d’autres disciplines ou bien d’horizons
extra-universitaires : sociologues, orientalistes, linguistes, géographes,
spécialistes en science politique, chercheurs en littérature, archéologues
formulèrent des réflexions nouvelles sur le passé juif et sioniste. On comptait
également dans leurs rangs des diplômés venus de l’étranger. Des
« départements d’histoire juive » ne parvinrent, en revanche, que des
échos craintifs et conservateurs, enrobés d’une rhétorique apologétique à base
d’idées reçues.
Le judaïsme, religion prosélyte
Bref, en soixante ans, l’histoire nationale a très peu mûri, et
elle n’évoluera vraisemblablement pas à brève échéance. Pourtant, les faits mis
au jour par les recherches posent à tout historien honnête des questions
surprenantes au premier abord, mais néanmoins fondamentales.
La Bible peut-elle être considérée comme un livre
d’histoire ? Les premiers historiens juifs modernes, comme Isaak Markus
Jost ou Leopold Zunz, dans la première moitié du XIXe siècle, ne la percevaient
pas ainsi : à leurs yeux, l’Ancien Testament se présentait comme un livre
de théologie constitutif des communautés religieuses juives après la destruction
du premier temple. Il a fallu attendre la seconde moitié du même siècle pour
trouver des historiens, en premier lieu Heinrich Graetz, porteurs d’une vision
« nationale » de la Bible : ils ont transformé le départ
d’Abraham pour Canaan, la sortie d’Egypte ou encore le royaume unifié de David
et Salomon en récits d’un passé authentiquement national. Les historiens
sionistes n’ont cessé, depuis, de réitérer ces « vérités bibliques »,
devenues nourriture quotidienne de l’éducation nationale.
Mais voilà qu’au cours des années 1980 la terre tremble, ébranlant
ces mythes fondateurs. Les découvertes de la « nouvelle archéologie »
contredisent la possibilité d’un grand exode au XIIIe siècle avant notre ère. De
même, Moïse n’a pas pu faire sortir les Hébreux d’Egypte et les conduire vers la
« terre promise » pour la bonne raison qu’à l’époque celle-ci… était
aux mains des Egyptiens. On ne trouve d’ailleurs aucune trace d’une révolte
d’esclaves dans l’empire des pharaons, ni d’une conquête rapide du pays de
Canaan par un élément étranger.
Il n’existe pas non plus de signe ou de souvenir du somptueux
royaume de David et de Salomon. Les découvertes de la décennie écoulée montrent
l’existence, à l’époque, de deux petits royaumes : Israël, le plus
puissant, et Juda, la future Judée. Les habitants de cette dernière ne subirent
pas non plus d’exil au VIe siècle avant notre ère : seules ses élites
politiques et intellectuelles durent s’installer à Babylone. De cette rencontre
décisive avec les cultes perses naîtra le monothéisme juif.
L’exil de l’an 70 de notre ère a-t-il, lui, effectivement eu
lieu ? Paradoxalement, cet « événement fondateur » dans
l’histoire des Juifs, d’où la diaspora tire son origine, n’a pas donné lieu au
moindre ouvrage de recherche. Et pour une raison bien prosaïque : les
Romains n’ont jamais exilé de peuple sur tout le flanc oriental de la
Méditerranée. A l’exception des prisonniers réduits en esclavage, les habitants
de Judée continuèrent de vivre sur leurs terres, même après la destruction du
second temple.
Une partie d’entre eux se convertit au christianisme au IVe
siècle, tandis que la grande majorité se rallia à l’islam lors de la conquête
arabe au VIIe siècle. La plupart des penseurs sionistes n’en ignoraient
rien : ainsi, Yitzhak Ben Zvi, futur président de l’Etat d’Israël, tout
comme David Ben Gourion, fondateur de l’Etat, l’ont-ils écrit jusqu’en 1929,
année de la grande révolte palestinienne. Tous deux mentionnent à plusieurs
reprises le fait que les paysans de Palestine sont les descendants des habitants
de l’antique Judée (2).
A défaut d’un exil depuis la Palestine romanisée, d’où viennent
les nombreux Juifs qui peuplent le pourtour de la Méditerranée dès
l’Antiquité ? Derrière le rideau de l’historiographie nationale se cache
une étonnante réalité historique. De la révolte des Maccabées, au IIe siècle
avant notre ère, à la révolte de Bar-Kokhba, au IIe siècle après J.-C, le
judaïsme fut la première religion prosélyte. Les Asmonéens avaient déjà converti
de force les Iduméens du sud de la Judée et les Ituréens de Galilée, annexés au
« peuple d’Israël ». Partant de ce royaume judéo-hellénique, le
judaïsme essaima dans tout le Proche-Orient et sur le pourtour méditerranéen. Au
premier siècle de notre ère apparut, dans l’actuel Kurdistan, le royaume juif
d’Adiabène, qui ne sera pas le dernier royaume à se
« judaïser » : d’autres en feront autant par la suite.
Les écrits de Flavius Josèphe ne constituent pas le seul
témoignage de l’ardeur prosélyte des Juifs. D’Horace à Sénèque, de Juvénal à
Tacite, bien des écrivains latins en expriment la crainte. La Mishna et le
Talmud (3) autorisent cette pratique de la conversion – même si, face à la
pression montante du christianisme, les sages de la tradition talmudique
exprimeront des réserves à son sujet.
La victoire de la religion de Jésus, au début du IVe siècle, ne
met pas fin à l’expansion du judaïsme, mais elle repousse le prosélytisme juif
aux marges du monde culturel chrétien. Au Ve siècle apparaît ainsi, à
l’emplacement de l’actuel Yémen, un royaume juif vigoureux du nom de Himyar,
dont les descendants conserveront leur foi après la victoire de l’islam et
jusqu’aux temps modernes. De même, les chroniqueurs arabes nous apprennent
l’existence, au VIIe siècle, de tribus berbères judaïsées : face à la
poussée arabe, qui atteint l’Afrique du Nord à la fin de ce même siècle,
apparaît la figure légendaire de la reine juive Dihya el-Kahina, qui tenta de
l’enrayer. Des Berbères judaïsés vont prendre part à la conquête de la péninsule
Ibérique, et y poser les fondements de la symbiose particulière entre juifs et
musulmans, caractéristique de la culture hispano-arabe.
La conversion de masse la plus significative survient entre la mer
Noire et la mer Caspienne : elle concerne l’immense royaume khazar, au
VIIIe siècle. L’expansion du judaïsme, du Caucase à l’Ukraine actuelle, engendre
de multiples communautés, que les invasions mongoles du XIIIe siècle refoulent
en nombre vers l’est de l’Europe. Là, avec les Juifs venus des régions slaves du
Sud et des actuels territoires allemands, elles poseront les bases de la grande
culture yiddish (4).
Ces récits des origines plurielles des Juifs figurent, de façon
plus ou moins hésitante, dans l’historiographie sioniste jusque vers les années
1960 ; ils sont ensuite progressivement marginalisés avant de disparaître
de la mémoire publique en Israël. Les conquérants de la cité de David, en 1967,
se devaient d’être les descendants directs de son royaume mythique et non – à
Dieu ne plaise ! – les héritiers de guerriers berbères ou de cavaliers
khazars. Les Juifs font alors figure d’« ethnos » spécifique qui,
après deux mille ans d’exil et d’errance, a fini par revenir à Jérusalem, sa
capitale.
Les tenants de ce récit linéaire et indivisible ne mobilisent pas
uniquement l’enseignement de l’histoire : ils convoquent également la
biologie. Depuis les années 1970, en Israël, une succession de recherches
« scientifiques » s’efforce de démontrer, par tous les moyens, la
proximité génétique des Juifs du monde entier. La « recherche sur les
origines des populations » représente désormais un champ légitimé et
populaire de la biologie moléculaire, tandis que le chromosome Y mâle s’est
offert une place d’honneur aux côtés d’une Clio juive (5) dans une quête
effrénée de l’unicité d’origine du « peuple élu ».
Cette conception historique constitue la base de la politique
identitaire de l’Etat d’Israël, et c’est bien là que le bât blesse ! Elle
donne en effet lieu à une définition essentialiste et ethnocentriste du
judaïsme, alimentant une ségrégation qui maintient à l’écart les Juifs des
non-Juifs – Arabes comme immigrants russes ou travailleurs immigrés.
Israël, soixante ans après sa fondation, refuse de se concevoir
comme une république existant pour ses citoyens. Près d’un quart d’entre eux ne
sont pas considérés comme des Juifs et, selon l’esprit de ses lois, cet Etat
n’est pas le leur. En revanche, Israël se présente toujours comme l’Etat des
Juifs du monde entier, même s’il ne s’agit plus de réfugiés persécutés, mais de
citoyens de plein droit vivant en pleine égalité dans les pays où ils résident.
Autrement dit, une ethnocratie sans frontières justifie la sévère discrimination
qu’elle pratique à l’encontre d’une partie de ses citoyens en invoquant le mythe
de la nation éternelle, reconstituée pour se rassembler sur la « terre de
ses ancêtres ».
Ecrire une histoire juive nouvelle, par-delà le prisme sioniste,
n’est donc pas chose aisée. La lumière qui s’y brise se transforme en couleurs
ethnocentristes appuyées. Or les Juifs ont toujours formé des communautés
religieuses constituées, le plus souvent par conversion, dans diverses régions
du monde : elles ne représentent donc pas un « ethnos » porteur
d’une même origine unique et qui se serait déplacé au fil d’une errance de vingt
siècles.
Le développement de toute historiographie comme, plus
généralement, le processus de la modernité passent un temps, on le sait, par
l’invention de la nation. Celle-ci occupa des millions d’êtres humains au XIXe
siècle et durant une partie du XXe. La fin de ce dernier a vu ces rêves
commencer à se briser. Des chercheurs, en nombre croissant, analysent,
dissèquent et déconstruisent les grands récits nationaux, et notamment les
mythes de l’origine commune chers aux chroniques du passé. Les cauchemars
identitaires d’hier feront place, demain, à d’autres rêves d’identité. A
l’instar de toute personnalité faite d’identités fluides et variées, l’histoire
est, elle aussi, une identité en mouvement.
Shlomo Sand
Historien, professeur à
l’université de Tel-Aviv, auteur de Comment le peuple juif fut inventé, chez
Fayard.
Le Monde diplomatique d’août 2008
Notes
(1) Texte fondateur du judaïsme, la Torah – la racine hébraïque
yara signifie enseigner – se compose des cinq premiers livres de la Bible, ou
Pentateuque : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome.
(2) Cf. David Ben Gourion et Yitzhak Ben Zvi, « Eretz
Israël » dans le passé et dans le présent (1918, en yiddish), Jérusalem,
1980 (en hébreu) et Ben Zvi, Notre population dans le pays (en hébreu),
Varsovie, Comité exécutif de l’Union de la jeunesse et Fonds national juif,
1929.
(3) La Mishna, considérée comme le premier ouvrage de littérature
rabbinique, a été achevée au IIe siècle de notre ère. Le Talmud synthétise
l’ensemble des débats rabbiniques concernant la loi, les coutumes et l’histoire
des Juifs. Il y a deux Talmud : celui de Palestine, écrit entre le IIIe et
le Ve siècle, et celui de Babylone, achevé à la fin du Ve siècle.
(4) Parlé par les Juifs d’Europe orientale, le yiddish est une
langue slavo-allemande comprenant des mots issus de l’hébreu.
(5) Dans la mythologie grecque, Clio était la muse de
l’Histoire.
Palestinien et Libanais
signer la pétition à l’adresse :
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à :
En savoir plus sur Roger ROMAIN – militant communiste belge (PCB) – B6180 COURCELLES
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