From: Comité Valmy
Sent: Tuesday, December 23, 2008 7:53 PM
Subject: Actualiser l’esprit du CNR à notre
époque…

Francette Lazard.

Francette Lazard, directrice de l’Institut de recherches
marxistes, s’inspirant du débat ouvert par le film « l’OEil de Vichy », déclare
d’emblée que « le document brut ne suffit pas à pénétrer dans les réalités
contradictoires d’une époque et qu’il y a vraiment besoin de la confrontation
des témoins et des historiens pour approcher un objet aussi chaud que l’histoire
du Conseil national de la Résistance ».

Rappelant la récente ouverture des archives du PCF, elle affirme
que ce n’est pas « la magie des chiffres ronds, des cinquantenaires et autres
bicentenaires, qui fait des grandes célébrations des moments si passionnés de
confrontations et de débats ». Elle ajoute : « Si ce moment clé de notre
histoire qu’est la Résistance suscite actuellement des affrontements aussi vifs
», peut-être est-ce parce que la compréhension des enjeux de l’époque –
totalement différents de ceux d’aujourd’hui – peut faciliter l’enracinement du
peuple français dans les profondeurs de son rassemblement d’hier. L’oratrice
note ici que « la qualité des avancées de l’époque : service public, Sécurité
sociale, etc., les met sous menace d’être démantelés par le système actuel ». Le
programme du Conseil national de la Résistance est en danger aujourd’hui : mieux
vaut le questionner avec le regard pluraliste des témoignages et du débat.

Robert Chambeyron

Robert Chambeyron, secrétaire général adjoint du CNR, met en garde
: « Un peuple sans mémoire est aussi sans avenir. »

Le 27 mai prochain sera la date du 50e anniversaire de la séance
constitutive du CNR, sous la présidence de Jean Moulin. Ce fut le « confluent de
toutes les forces saines de la nation ». L’événement, dit-il, « a marqué un
tournant décisif dans la lutte : l’espoir change de camp… Le CNR, en même temps
que l’instrument déterminant de la lutte pour la Libération, va devenir le
garant de la souveraineté nationale. (…) Il mènera une réflexion politique en
profondeur qui aboutira, en mars 1944, à un programme progressiste, qui n’est
pas celui de tel ou tel parti », mais qui reste notamment marqué par le fait que
« c’est dans le peuple que la Résistance a trouvé ses combattants les plus
résolus ». Il s’agissait bien, ajoute-t-il, « de créer les nouvelles bases d’une
société nouvelle ». Avec, au « programme », une véritable démocratie, la
participation du peuple à la gestion et à la direction des affaires du pays ; le
droit de vote pour les femmes ; la proclamation du droit, pour tous, au travail
; la nationalisation des secteurs industriels et financiers stratégiques, etc.
Robert Chambeyron conclut : « La « guerre froide » et les déchirements au sein
de la Résistance n’ont pas permis que soit appliqué dans sa totalité le
programme du CNR (…), mais l’esprit dont il s’inspira conserve toute sa
validité. »

Germaine Willard

L’historienne Germaine Willard insiste sur l’« originalité
française » du CNR. Il y a, dit-elle, entre ses forces constitutives, des
différences qui ne sont « pas de second ordre », mais aussi « des points
d’accord fondamentaux ». L’objectif était « de libérer la France et de
reconstruire la nation ». Deux événements expliquent, selon elle, l’évolution
vers la création du CNR : l’épilogue de la bataille de Stalingrad qui fait
naître « l’espoir d’une défaite de l’Allemagne nazie », et l’instauration du
Service du travail obligatoire (STO), « symbole de l’aggravation de l’oppression
qui s’abat sur le peuple français ». L’historienne note ensuite comme «
caractéristique du cas français (…), la place importante du mouvement ouvrier
organisé dans la Résistance ». A l’époque, fait-elle valoir, « la reconquête de
l’indépendance nationale passe par la liquidation du régime de Vichy et la mise
en place d’institutions véritablement représentatives de la nation : exigence
d’autant plus forte que les alliés occidentaux, notamment américains,
envisagent, sous la forme extrêmement préoccupante d’une occupation militaire
soutenue par les autorités de Vichy, le statut de la France libérée ». C’est le
CNR qui va « donner aux institutions déjà en place à Londres leur légitimité »,
et « apparaître aussi comme un véritable gouvernement provisoire ».

Claire Andrieu

Claire Andrieu, historienne elle aussi, « part de l’actualité,
c’est-à-dire de la remise en cause de l’héritage de la Résistance, et même d’une
certaine mémoire de cette époque ». Cela s’inscrit dans l’actuel contexte d’«
ultralibéralisme ». Evoquant ce qu’a pu représenter le CNR, elle suggère qu’il a
été en son temps l’expression de la « réalité » de la Résistance unie. Elle
ajoute que la question des nationalisations a constitué « une pierre
d’achoppement » et, qu’après des hésitations, le PCF « s’est rendu à l’idée que
ce programme pouvait faire l’union des Français ». Citant Jacques Duclos, Claire
Andrieu définit ces nationalisations comme « la restitution à la nation des
grandes banques, des assurances et de tous les grands moyens de production ».
Cette idéalisation de l’intervention de l’Etat et de maîtrise par lui de
l’économie a été sérieusement contestée depuis… Après le retour de De Gaulle au
pouvoir, on a assisté, dit-elle, à la fin d’un moment de la conscience
collective qui ne voulait voir, dans les Français d’après guerre, que des
résistants. Des documentaires et des fictions, souvent relayés par les médias,
ont favorisé ce glissement vers l’extrême droite. Ainsi, ont refait surface les
thèses collaborationnistes, et, dans la foulée, a pu se propager le discours
révisionniste. Claire Andrieu estime que « ce mouvement de balancier » n’est
pourtant pas irréversible, pourvu que nous restions vigilants.

AndréCarrel

André Carrel, qui était vice-président du Comité parisien de
libération, témoigne du « grand bond » que le CNR fit faire à la Résistance.

En amont, l’activité de la classe ouvrière, la manifestation des
étudiants du 11 novembre 1940, la grève des mineurs, le coup de feu de Fabien.
Le problème posé aux résistants était alors de vaincre l’attentisme qui régnait
dans le pays. « Nous voulions, déclare-t-il, que le peuple soit présent lors de
la libération du pays, comme acteur plutôt que comme spectateur. » De ce point
de vue, la création de comités départementaux a joué un rôle capital. Elle s’est
accompagnée de la création de milices patriotiques, qui ont joué dans la
libération du territoire un rôle majeur.

En aval, « le Comité parisien de libération, rappelle son
vice-président, avait réussi à réunir en son sein toutes les composantes de la
Résistance. Cela a constitué une formidable impulsion à la lutte des masses
populaires » dans toutes les branches d’activité.

André Carrel, qui représente « l’Humanité » à la tribune, met
ensuite en valeur les ordonnances d’août 1944 sur la presse. « Il s’agit là d’un
très grand moment émancipateur de notre histoire. Non seulement la presse de la
collaboration fut mise en cause, mais aussi la toute-puissance de l’argent sur
l’ensemble de la presse. »

CharlesLederman

Le sénateur Charles Lederman ne partage pas l’optimisme de Claire
Andrieu. Il réagit plutôt vivement. Selon lui, le « balancier » ne prend pas «
la bonne direction ». Il énumère tout ce qui a nourri son inquiétude, depuis des
années, à commencer par « la première tentative de livrer une bataille
médiatique contre la Résistance » : le film réalisé par Mosco, pour la
télévision, sur les FTP-MOI du « groupe Manouchian ». Il cite successivement le
procès Barbie, les attaques dont les témoins ont fait l’objet, et les
affabulations auxquelles s’est livré Me Verges, défenseur du « boucher de Lyon »
; puis l’arrêt de la cour d’appel de Paris dans l’affaire Touvier, véritable
tentative de « réhabilitation de Vichy »… Charles Lederman verse ensuite au
dossier la promotion médiatique de Volton, qui désigne Pierre Cot, Jean Moulin
et d’autres résistants notoires comme autant de « complices des Soviétiques ».
Il affirme que c’est chez les anciens résistants, et chez ceux qui veulent
rétablir la vérité, que se trouve la promesse d’un retour, dans le bon sens, du
« balancier ».

L’historienne précise alors son propos. Des historiens pétainistes
se sont exprimés – fait sans précédent – dans les universités. Elle ajoute que
cela a incité d’autres historiens à enquêter, à procéder à des vérifications. De
ce point de vue, dit-elle, le résultat est défavorable au révisionnisme.

Jean Magniadas

Jean Magniadas, économiste de la CGT, conteste que le programme du
CNR soit d’inspiration keynésienne : « Ce théoricien anglo-saxon n’a jamais
parlé des comités d’entreprise. Il ne faut pas non plus confondre son « étatisme
» avec l’idée de nationalisation telle qu’elle est à l’oeuvre dans les projets
du CNR. D’ailleurs, Keynes n’a pas le privilège de l’« étatisme ». Cette
tendance était aussi présente dans les milieux vichyssois. » L’orateur ne pense
pas que l’actuel retour à l’étatisme – dont Clinton aux Etats-Unis est le
symbole – ait quelque chose à voir avec la démarche progressiste et démocratique
qui anime le texte du CNR. Il ajoute que les « recettes keynésiennes » n’ont pas
le pouvoir de sortir la France de sa crise actuelle. Ce qu’il y avait dans le
creuset de la Résistance, c’était plutôt « des idées démocratiques de gestion
qui, elles, sont intéressantes à développer aujourd’hui ».

Auguste Gillot

Auguste Gillot, ancien représentant du PCF au CNR, rappelle que ce
qui a précédé la constitution de cet organisme, « c’est un puissant mouvement de
masse qui a été créé en France », et que le CNR résulte de « toute une série
d’actions menées depuis le début de l’Occupation, d’abord en vue d’organiser la
défense de Paris », puis pour conduire « une guerre nationale pour
l’indépendance de la France et les libertés ». « L’appel du 10 juillet, dit-il,
de Jacques Duclos et de Maurice Thorez, a joué un grand rôle. » « La première
exigence du programme du CNR, à la discussion à laquelle j’ai participé, était
de faire en sorte que la France soit libérée par les Français et de préparer
l’insurrection nationale. L’essentiel est que la France est restée la France, et
ce fait historique mérite d’être transmis à tous les échelons de l’enseignement,
dans toutes les écoles françaises. Ce sera le moyen d’obtenir que rien ne tombe
dans l’oubli, de tous les crimes d’Hitler et des crimes de Pétain ; et de faire
savoir à la jeunesse que la Résistance fut et restera l’honneur de notre pays.
Le CNR a été constitué le jeudi 27 mai 1943 à Paris, non loin de la Mutualité,
tout près du métro Saint-Sulpice, et c’est au même endroit que l’Association des
anciens combattants volontaires de la Résistance et ses amis invitent, dès
maintenant, la population d’Ile-de-France à se rassembler dans l’union et le
souvenir, jeudi 27 mai 1993, à 18 heures. »

DanielVirieux

Daniel Virieux, historien, attaché au musée de la Résistance,
évoque le processus de construction et d’unité dans lequel s’est inscrit le CNR.
Il a pu consulter des archives comme celles de Pierre Villon. Pour accélérer le
processus de coordination dont il était chargé, Jean Moulin a dû faire preuve
d’une certaine dureté vis-à-vis des mouvements de résistance existants. Il s’est
opposé à la présence, en même temps que le Parti communiste, du Front national,
qui avait été créé à son initiative. Jean Moulin a repris à son compte le souci
de rassembler, qui était déjà celui du Front. Il estimait que la diversité doit
être source de richesse et d’identification. La direction du CNR s’étendait de
Louis Marin, penseur chrétien de droite, aux représentants du PCF. Une union
aussi large contenait évidemment un ferment de division. Les différentes parties
se mirent d’accord pour éviter de courir ce risque devant l’ennemi qui occupait
le territoire national. Il y avait à ce sujet, entre Jean Moulin et Pierre
Villon, du Front national, plus qu’une convergence. Cela a bien évidemment
marqué l’organisation et le programme de la Résistance.

Jean-Paul Scott

Jean-Paul Scott, historien, intervient sur les répercussions de la
dynamique d’unité sur le contenu du programme. La première partie concerne
l’action immédiate, la seconde, les réformes de structure plus lointaines. Les
deux parties sont dialectiquement liées. Les communistes et les syndicalistes
voulaient lutter contre l’attentisme et mettre la question de la libération de
la France par les Français au premier plan des conditions permettant d’affirmer
l’indépendance du pays et la nécessité de réaliser ensuite un ensemble de
transformations sociales. Les nationalisations, par exemple, auraient été
impossibles sans une libération populaire. Le programme du CNR a été interprété
de diverses façons par ses différents partenaires, de A. Parodi à Marcel Paul.
La dynamique s’est prolongée et a atteint son apogée en 1946.
Pourquoi le CNR s’est-il mis à battre de l’aile ? D’où sont venues les
difficultés entre socialistes et communistes ? Qu’est-ce qui a permis de réduire
rapidement la dynamique d’unité à des jeux politiciens ? La faiblesse du CNR ne
réside-t-elle pas dans une pratique critiquable des relations d’unité ? Autant
de questions auxquelles il convient d’apporter aujourd’hui une réponse pour
actualiser l’esprit du CNR à notre époque.

Compte rendu Jean Morawski et Arnaud Spire

"APRES 20 ANS ET EN PLEINE CONNAISSANCE DE
CAUSE"

Note du Comité Valmy.

Dans sa contribution Jean-Paul Scott souligne :"Les communistes et
les syndicalistes voulaient lutter contre l’attentisme et mettre la question de
la libération de la France par les Français au premier plan des conditions
permettant d’affirmer l’indépendance du pays et la nécessité de réaliser ensuite
un ensemble de transformations sociales."Asa manière le Général De Gaulle à
reconnu la pertinence de cette vision. Dans un discours le plus souvent ignoré,
Charles de Gaulle déclarait à propos de la Libération de Paris :

" Aujourd’hui, après vingt ans, et en
connaissance de cause, la patrie doit reconnaître quel service décisif pour son
avenir lui aura été rendu dans sa capitale… Il fallait d’abord que Paris,
lui-même combattit pour briser ses chaines, au lieu d’être un enjeu passif entre
l’ennemi et ses alliés"…

Cité par Gérard SCHMITZ, ancien FTP et volontaire à la Cie du
Vercors.

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