Big Pharma :: Une ancienne déléguée médicale témoigne
L’industrie pharmaceutique débloque des budgets colossaux pour faire
prescrire ses produits par les médecins. Les méthodes qu’elle utilise à cette
fin se limitent généralement à du vulgaire marketing.
Nick Dobbelaere
Un certain émoi a parcouru les Pays-Bas, la semaine dernière,
lorsque Pfizer, fabricant du médicament très cher contre le cholestérol, le
Lipitor, a adressé à plus de 12 000 médecins, spécialistes et pharmaciens une
lettre de mise en garde contre les dangers d’une variante meilleur marché et
sans brevet de son médicament. Les médecins ont tout de suite rejeté cet
avertissement, qui constituait une absurdité, puisqu’il n’y a absolument aucun
danger pour les patients. Toutefois, ils ont été particulièrement indignés du
fait que Pfizer tente inutilement de faire peur aux médecins et aux patients aux
seules fins de faire marcher sa propre boutique. La firme Pfizer craint en effet
une perte de chiffre d’affaires du fait que, depuis le 1er janvier, son Lipitor
ne peut plus être prescrit qu’en cas de véritable nécessité. Et ce n’est pas
souvent le cas, car la plupart des patients peuvent très bien s’en tirer avec la
simvastatine bon marché et sans brevet, a déclaré l’Association néerlandaise des
médecins généralistes.
« Les médecins demandaient eux-mêmes un cadeau »
En Belgique aussi, l’industrie pharmaceutique essaie
d’influencer les médecins. Françoise Pasquier, employée à l’accueil à Médecine
pour le Peuple Herstal, a été jadis déléguée médicale pour diverses entreprises
pharmaceutiques. Elle sait d’expérience jusqu’où peut aller Big Pharma pour
faire prescrire ses produits. « Quand je travaillais pour une
firme spécialisée dans les antibiotiques, il était très courant que nous
proposions aux médecins des bouteilles de vin, voire des caisses entières, en
échange des prescriptions », raconte-t-elle. « Nous leur demandions tout
simplement : ‘Voulez-vous prescrire nos produits durant les quinze jours à venir
?’ et, en échange, ils recevaient un cadeau. Et même, certains médecins nous le
demandaient eux-mêmes. » Il n’était donc plus du tout question ici d’attitude
objective dans la prescription.
Pour contrôler si le
médecin avait bien prescrit le produit du fabricant, les représentants étaient
encouragés à vérifier la chose auprès des pharmaciens. Certains pharmaciens
étaient disposés à divulguer ces informations, chose qui n’est absolument pas
autorisée.
Congrès et petits voyages d’agrément
Souvent aussi, les médecins sont invités à toutes sortes de
congrès médicaux. On sait toutefois moins que la plupart de ces congrès sont
organisés par l’industrie pharmaceutique elle-même. « Tout cela est prétendument
très scientifique », raconte madame Pasquier, « des spécialistes y prennent en
effet la parole, mais le but principal est de soigner les médecins comme des
coqs en pâte et de nouer avec eux des contacts informels, de sorte que, de
retour à leur travail, ils prescriront plus facilement les produits de la firme
organisatrice. Il est souvent arrivé que des médecins se rendent aux congrès,
mais qu’on ne les voient pas aux conférences. » Dans le temps,
il n’était même pas rare que les firmes pharmaceutiques financent de petits
voyages d’agrément pour les médecins et toute leur famille. On invitait
également un spécialiste, bien sûr, ou la firme faisait une brève présentation
de ses produits mais, pour le reste, il s’agissait de congés de détente pour le
médecin et sa famille et ce, aux frais du fabricant.
Des pseudo-études
Une méthode souvent utilisée pour inciter les médecins à
prescrire un produit consiste à mener des pseudo-études. « Nous allions chez le
médecins et lui disions que nous faisions une étude sur le fonctionnement et les
effets secondaires éventuels de l’un de nos produits », explique madame
Pasquier. « Un non-sens flagrant, bien sûr, car les produits qui se retrouvent
sur le marché ont déjà été abondamment testés, mais la plupart des médecins se
prêtaient au jeu. Pour pouvoir mener cette prétendue étude, le médecin devait
naturellement prescrire notre produit à un certain nombre de ses patients. Ces
études ne servaient à rien, sinon à prescrire notre produit au plus grand nombre
possible de patients. Les médecins devaient alors remplir toutes sortes de
formulaires, de sorte que la chose avait l’air d’être vraiment scientifique
mais, en réalité, il ne s’agissait que de toucher de nouveaux patients. » « Ce
que nous faisions, c’était de la propagande de marketing et elle ne reposait
absolument pas sur des bases scientifiques. Durant les seize années que j’ai été
déléguée médicale, j’ai remarqué une évolution : d’une approche plutôt
scientifique vers une pure stratégie de marketing. »
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