From: FISCHER
BERNARD
Sent: Thursday, May 28, 2009 10:33 PM
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Subject: [romain : paix_socialisme_communisme] IL Y A QUARANTE DEUX
ANS A POINTE A PITRE
En Guadeloupe, la
tragédie de "Mé 67" refoulée
LE MONDE | 26.05.09 | 17h38 • Mis à jour le
27.05.09 | 09h37
Pointe-à-Pitre, envoyée spéciale
Le jour se lève
à peine. On a tiré toute la nuit dans Pointe-à-Pitre. Le feu ne s’est calmé
qu’aux petites heures du matin, dans l’épuisement et la peur. Ce samedi 27 mai
1967, Max Jasor, 13 ans, le fils du libraire, est très tôt levé, dans
l’appartement familial de la rue Barbès. Au no 25, devant la porte en fer
grillagée, on a jeté un homme comme un sac. Il a plusieurs côtes brisées, la
mâchoire enfoncée, des dents cassées. Du haut de l’escalier, l’adolescent ne
voit qu’une masse informe, qui geint. Son père, Hubert Jasor.
La veille,
vendredi 26 mai, des émeutes ont éclaté place de la Victoire, en début
d’après-midi, puis se sont propagées dans Pointe-à-Pitre et ses faubourgs. Un
millier d’ouvriers du bâtiment, en grève depuis le 24 mai pour obtenir une
augmentation de salaire, se sont massés autour de la darse, dès la fin de la
matinée.
Huit mois auparavant, le cyclone Ines a ravagé la Guadeloupe,
faisant 32 morts et des millions de francs de dégâts. Les ouvriers du bâtiment
ont du travail – mais peu de revenus. Ils attendent le résultat de négociations
qui traînent à la chambre de commerce. Dans le petit bâtiment blanc de style
colonial, au bord de la place – aujourd’hui office du tourisme -, patronat et
syndicats se séparent sur un échec.
Hubert Jasor n’a rien à voir avec
cette grève. Le libraire a bien été inquiété plusieurs fois pour avoir, l’un des
premiers, cru à l’avenir des écrivains antillais. C’est une époque où les livres
de Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs ou Les Damnés de la terre, avec sa
célèbre préface de Jean-Paul Sartre, sont saisis par la police.
Une
époque où littérature se confond avec politique et se conjugue avec
décolonisation. Le père aime aussi Voltaire et les encyclopédistes, Racine et
les tragédies, Balzac et le roman, les six enfants ont intérêt à connaître leurs
classiques. "Un peu comme Prométhée avait volé le feu aux dieux, il fallait
voler la lecture aux Blancs", dit aujourd’hui Max Jasor.
Cet après-midi
du vendredi 26 mai, Hubert Jasor se pointe sur la darse. Un bâtiment de la
marine nationale est au mouillage, les marins en ville. Un matelot blanc est
pris à partie par la foule, Jasor s’interpose, une balle lui frôle la nuque.
Puis il est blessé par le coup de crosse d’un gendarme. Recousu à l’hôpital
Ricou, le libraire rentre chez lui, quand une patrouille de "képis rouges"
l’arrête. L’insulte. Emmené dans la cour de la sous-préfecture, il y est battu
comme plâtre.
Caché sous des corps inertes, Hubert Jasor entend ces mots
qui le glacent : "Les morts, on les fout à la darse ou à la Gabarre" – le pont
qui sépare Grande-Terre de Basse-Terre. Vers 4 heures du matin, reconnu par les
forces de l’ordre, il échappe à son calvaire. Conduit à la gendarmerie, il
entend des têtes cogner contre les murs, lors d’interrogatoires où les aveux
pleuvent à la vitesse des coups. "Ils l’ont arrêté puis l’ont jeté devant la
maison", raconte son fils.
Depuis des heures déjà, la situation a
dégénéré en une violence incontrôlable. Une phrase, que son auteur présumé jure
ne jamais avoir prononcée, a fait en un éclair le tour des manifestants et
déclenché l’émeute, en tout début d’après-midi : "Quand les nègres auront faim,
ils se remettront au travail." Georges Brizard, le président du syndicat des
entrepreneurs du bâtiment, patron de la Socotra, l’aurait prononcée. C’est lui
qui négocie avec la CGT Guadeloupe. Le Savoyard, bonhomme costaud et fort en
gueule, moustache en balai-brosse, a la réputation de ne pas mâcher ses mots.
Les CRS devront l’évacuer en urgence, et le plus discrètement
possible.
L’un des fils de cet ingénieur agronome, Michel Brizard, 62 ans
aujourd’hui, patron d’une PME dans la zone industrielle de Jarry, raconte que
son père a été mortifié de vieillir avec cette tache. "Non seulement parce que
je ne l’ai pas dit, mais parce que même si j’en avais eu envie, je n’aurais pas
osé", lui répétait ce dernier, désormais décédé.
Sur la place, deux
sections de 25 CRS et un peloton de 14 gendarmes gardent la chambre de commerce
et, en face, la sous-préfecture. Les gardiens de la paix, dépourvus d’équipement
de protection, ont été retirés. Au bord de l’eau, où accostent d’ordinaire les
bateaux chargés de sel de Saint-Martin ou de boeufs vivants de Porto-Rico – qui
s’échappent parfois, semant la panique dans la ville -, des conques de lambis
sont entassées. Ce mollusque, spécialité culinaire antillaise, est vendu sans sa
lourde coquille, hérissée de six pointes. Les conques, dont les esclaves usaient
comme d’une trompe pour communiquer, vont devenir une arme redoutable.
La
première atteint un CRS en pleine tête : il a enlevé son casque pour s’éponger,
à cause de la chaleur. Il s’écroule, évacué par deux collègues. Jean
Chomereau-Lamotte, seul journaliste sur place, témoin de la scène, prend une
photo. "Qu’est-ce que vous foutez là ?", lui a demandé le chef de la section de
CRS. Il a brandi sa carte de presse, no 19797.
Après une sommation du
commissaire Canales, qu’aucun témoin n’a entendue,
le feu se déclenche.
"Ils utilisaient des MAT 49 (Manufacture d’armes de Tulle) qui ont beaucoup
servi en Algérie", témoigne Chomereau-Lamotte. Il entend les balles ricocher sur
la fontaine de la place, au milieu des gaz lacrymogènes, et tout à coup, un cri
: "Yo pren Nestor !" Ils ont tué Nestor. Cette nouvelle va porter la tension à
son paroxysme.
"Jacques Nestor, membre du GONG, et l’un des principaux
meneurs", comme l’écrira le préfet Pierre Bolotte, vient de recevoir une
décharge en plein ventre. Il meurt en arrivant à l’hôpital. Le GONG, Groupe
d’organisation nationale de la Guadeloupe, est la cible désignée pour les
autorités. Ce ne sont que quelques dizaines de personnes, mais très actives et
très surveillées. Le groupe indépendantiste, créé en 1963 à Paris par une
soixantaine de militants anticolonialistes, pour la plupart issus de l’AGEG
(Association générale des étudiants guadeloupéens), est même devenu une
obsession pour le préfet. Il produit sur ce sujet pléthore de notes pour sa
hiérarchie.
Louis Théodore le sait bien, qui passera dix ans dans la
clandestinité. Cet ex-militant de l’AGEG, membre du Front antillo-guyanais,
organisation interdite, a rencontré Mao, le Che, Ben Bella, voyagé dans les pays
de l’Est, au beau milieu de la guerre froide. Quand un camarade vient le
trouver, à l’école de Gérard Lauriette – dit "Papa Yaya", figure de la créolité
guadeloupéenne -, où il enseigne, il n’hésite guère. "Loulou, Jackie est mort",
lui a dit son ami en lui montrant un mouchoir imbibé de sang. "Il y avait
énormément d’arrestations. La répression commençait, et je savais qu’ils
frapperaient tout le monde." Ces militants avaient été formés avec l’idée qu’ils
devraient un jour se cacher, et ils avaient pris des dispositions. "On se
déplaçait tout le temps. On a fait rentrer Sonny Rupaire (militant nationaliste
et poète) de Cuba. On était un petit noyau." En une nuit, ils sont capables de
mobiliser quarante personnes pour
couvrir la Guadeloupe de tracts et
d’inscriptions.
Mais, dans Pointe-à-Pitre, ils n’organisent rien, ces 26
et 27 mai. Près de 56 % de la population de l’île a moins de 20 ans, en cette
fin des années 1960. Devant les CRS, les jeunes voient rouge. Des barrages sont
érigés partout, des voitures incendiées, le supermarché Unimag, au bout de la
rue Frébault, pillé, les pierres volent. Et surtout, l’armurerie Boyer, rue
Delgrès, en centre-ville, a été dévalisée. Noir ou Blanc, il ne fait pas bon
être dans les rues.
Le jeune Jasor a raccompagné chez lui l’un de ses
copains du lycée Carnot pour le protéger, car il a la peau si claire qu’il
pourrait passer pour un Blanc. Au retour, il observe, médusé, une femme noire,
assez sophistiquée, que l’on questionne méchamment sur un barrage : "Tu es noire
ou tu es blanche ?" Elle : "Je n’ai pas à répondre à cette question." Alors que
son véhicule est secoué de plus en plus fort, elle se met à pleurer et dit en
créole : "Zot pa ka voué an nwé ?" ("Vous ne voyez pas que je suis noire
?")
Serge Glaude, fils de notables guadeloupéens qui a participé à la
fondation du GONG, est enseignant au collège de Sainte-Rose. Il a alors 32 ans.
Le jeudi, il a conjuré en vain "Kiki" Nestor de quitter Pointe-à-Pitre. Ce
dernier lui a raconté que, la veille, il est allé tirer du commissariat un vieux
à qui la police avait pris son vélo et qu’il a été, à cette occasion, pris en
photo "en long en large et en travers". Quand il apprend sa mort, Serge Glaude
tente de se rendre à la veillée funèbre avec deux amis. Des gendarmes mobiles
arrêtent son ID 19. "J’ai fait l’Algérie : ces gars étaient dopés au vin rouge
et au bismuth. Ils sautillaient sur place en disant : "On va tirer.""
L’enseignant assure que certains d’entre eux parlaient mal le français, des
légionnaires. On lui intime l’ordre de descendre de voiture. "Le couvre-feu, on
s’en fout. On a ordre de tirer sur les nègres comme sur des lapins." Il est
aligné contre un mur quand
arrive une Jeep de gendarmes, avec un chef de
détachement. Les hommes baissent tout de suite leur arme.
Outre les CRS
et les forces de police déjà sur place, le préfet Bolotte reçoit vers 1 heure du
matin le renfort de deux pelotons venus de Martinique. Dans l’après-midi, il a
aussi pris la décision de ramener sur Pointe-à-Pitre un escadron de gendarmes
mobiles sur le point d’embarquer à l’aéroport du Raizet. Leurs armes sont déjà
dans l’avion. Ce sont ces "képis rouges" qui ont laissé le pire souvenir. Ces
hommes avaient été appelés en renfort au mois de mars, lors d’incidents qui
avaient éclaté à Basse-Terre avec Srnsky, un militant de l’UNR, le parti
gaulliste.
Propriétaire du magasin de chaussures Sans Pareil, il avait
lancé son berger allemand contre un cordonnier-cloutier ambulant, un Noir
infirme nommé Balzinc, qui s’était installé sur le trottoir devant sa boutique.
Le commerçant blanc, exfiltré par le préfet, avait échappé de peu au lynchage,
et sa Mercedes avait fini à l’eau. L’affaire a surtout servi aux Renseignements
généraux pour établir des listes de militants à surveiller, voire à arrêter,
parmi lesquels le docteur Pierre Sainton, l’un des fondateurs du GONG.
En
fin d’après-midi, le préfet reçoit la visite du maire communiste de
Pointe-à-Pitre, Henri Bangou. Voici comment il le décrit à son ministre de
tutelle, le général Pierre Billotte, avant une visite que ce dernier doit
effectuer dans l’île : "Le docteur Bangou, c’est un problème que vous connaissez
très bien. Vous le reconnaîtrez vite : il est très grand, une tête très
intelligente, un aspect avenant et fort bien élevé." La description tient
toujours la route. Au plus fort des troubles, le maire a ceint son écharpe et
s’est rendu, accompagné d’une partie de ses adjoints, vers le marché central, où
des groupes de jeunes font face aux CRS. "Je vais haranguer la foule, pour dire
: calmez-vous", explique-t-il. Mais l’épisode tourne court, l’équipe municipale
est obligée de battre rapidement en retraite. Lorsque le maire demande au préfet
de retirer les forces de l’ordre, celui-ci refuse. "Il m’a répondu qu’il ne
pouvait pas. Qu’il
avait été accusé de mollesse lors des événements de
Basse-Terre."
La chasse à l’homme a commencé. Dès le 26 mai au soir, à 18
h 45, le préfet envoie un long télégramme au ministre, qui mentionne notamment
ceci : "Ai ordonné arrestation principaux meneurs dont TOMICHE, secrétaire
syndical employé de commerce et récemment exclu du comité central du Parti
communiste STOP." Sur une radio amateur, Paul Tomiche capte les ondes de la
police : il faut amener le propriétaire de "l’Opel Corsa 77 MV, Max, Victorine,
mort ou vif à Petit Papa" (la gendarmerie de Petit-Pérou). Sa voiture. Il se
cache à Bergevin, puis beaucoup plus loin, à Petit-Canal. Coupe sa barbe. Part
au Moule. L’Etincelle, l’organe du PCG, titrera : "Les aventuriers ont pris la
fuite." Il sera arrêté et fera onze mois de prison.
Le bilan officiel
tiré par Pierre Bolotte pour le ministère, dans un télégramme daté du 30 mai,
est le suivant : "Sept morts identifiés. Possibilité autres victimes non
déclarées." Ce sont tous des manifestants. Il y a de nombreux blessés parmi les
civils, mais combien ? Pour les forces de l’ordre : "Armée, un sous-lieutenant
sérieusement blessé. Gendarmerie, six gradés et gendarmes, dont deux par armes à
feu. CRS, vingt-sept gradés et gardiens, dont dix gravement et quatre blessés
par armes à feu." Vingt-sept arrestations de droit commun ont lieu, et vingt et
une inculpations. Dix inculpés écopent de peines de prison ferme. Les
arrestations vont se poursuivre. Le dimanche 30 mai au soir, à la préfecture de
Basse-Terre, les ouvriers, qui demandaient une augmentation de 2,5 %, en
obtiennent une de 25 %.
Un autre procès a lieu, à Paris, du 19 février au
1er mars 1968, à la Cour de sûreté de l’Etat, où 18 indépendantistes
guadeloupéens sont jugés pour atteinte à l’intégrité du territoire français. La
raison ? Leur appartenance au GONG, supposé avoir organisé les émeutes de
Pointe-à-Pitre, bien que le rapport du commissaire Honoré Gévaudan, en juin
1967, ait clairement écarté cette hypothèse. Aimé Césaire et Jean-Paul Sartre
feront partie des témoins de la défense.
Le préfet Bolotte n’aura jamais
à répondre de ses actes, il ne paraîtra dans aucun procès. Il a été enterré le
27 mai 2008. Le commissaire Canales n’ira pas non plus à la barre, prétextant
une dépression nerveuse. Glaude, Makouke, Sainton et Théodore ont pris quatre
ans avec sursis. Deux inculpés ont eu trois ans avec sursis. Tous les autres,
dont Lauriette et Rupaire, ont été acquittés. C’est dans la préface des Damnés
de la terre que Jean-Paul Sartre écrivit : "Les voix jaunes et noires parlaient
encore de notre humanisme, mais c’était pour nous reprocher notre inhumanité."
Depuis 1967, aucun CRS n’a remis les pieds dans l’île.
Béatrice
Gurrey
Article paru dans l’édition du
27.05.09
http://fischer02003.over-blog.com/article-31988973.html
En savoir plus sur Roger ROMAIN – militant communiste belge (PCB) – B6180 COURCELLES
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