Sent: Sunday, July 26, 2009 10:03 PM
 

Adressé par Michel Peyret

26 juillet 2009


SAMIR AMIN :

« MARX
N’A JAMAIS ETE AUSSI UTILE »


La crise économique mondiale est une crise du capitalisme. Ce n’est pas la
première, bien sûr, mais pour l’économiste Samir Amin, elle pourrait être
l’occasion de remettre en cause les fondements-même du capitalisme. Pour sortir,
non pas de la crise du capitalisme, mais du capitalisme en crise.

Samir Amin est un éminent professeur d’économie politique du
développement. Il est le directeur du Forum du Tiers-Monde. Samir Amin enseigne
l’économie à l’Université de Poitiers, Paris et Dakar. Il a beaucoup publié sur
le droit, la société civile, le socialisme, le colonialisme et le développement,
particulièrement en Afrique et dans le monde arabe et islamique. Parmi ses
nombreuses publications figurent Eurocentrisme (1988), L’empire du chaos (1991)
et Au-delà du capitalisme (1998).


Le capitalisme, une
parenthèse dans l’histoire

Le principe de l’accumulation sans fin qui
définit le capitalisme est synonyme de croissance exponentielle, et celle-ci,
comme le cancer, conduit à la mort. Stuart Mill, qui l’avait compris, imaginait
qu’un « état stationnaire » mettrait un terme à ce processus
irrationnel. Keynes partageait cet optimisme de la Raison. Mais ni l’un ni
l’autre n’était équipé pour comprendre comment le dépassement nécessaire du
capitalisme pourrait s’imposer. Marx, en donnant toute sa place à la nouvelle
lutte des classes, pouvait par contre imaginer le renversement du pouvoir de la
classe capitaliste, concentré aujourd’hui dans les mains de
l’oligarchie.

L’accumulation, synonyme également de paupérisation,
dessine le cadre objectif des luttes contre le capitalisme. Mais celle-ci
s’exprime principalement par le contraste grandissant entre l’opulence des
sociétés du centre, bénéficiaires de la rente impérialiste et la misère de
celles des périphéries dominées. Ce conflit devient de ce fait l’axe central de
l’alternative « socialisme ou barbarie ».

Le
capitalisme historique « réellement existant » est associé à
des formes successives d’accumulation par dépossession, non pas seulement à
l’origine (« l’accumulation primitive ») mais à toutes les
étapes de son déploiement. Une fois constitué, ce capitalisme
« atlantique » est parti à la conquête du monde et l’a refaçonné sur
la base de la permanence de la dépossession des régions conquises, devenant de
ce fait les périphéries dominées du système.

Cette mondialisation
« victorieuse » a prouvé être incapable de s’imposer d’une manière
durable. Un demi siècle à peine après son triomphe, qui pouvait déjà paraître
inaugurer la « fin de l’histoire », elle était déjà remise en
cause par la révolution de la semi périphérie russe et les luttes (victorieuses)
de libération de l’Asie et de l’Afrique qui ont fait l’histoire du XXème siècle
– la première vague de luttes pour l’émancipation des travailleurs et des
peuples.

L’accumulation par dépossession se poursuit sous nos yeux dans
le capitalisme tardif des oligopoles contemporains. Dans les centres la rente de
monopole dont bénéficient les ploutocraties oligopolistiques est synonyme de
dépossession de l’ensemble de la base productive de la société. Dans les
périphéries cette dépossession paupérisante se manifeste par l’expropriation des
paysanneries et par le pillage des ressources naturelles des régions concernées.
L’une et l’autre de ces pratiques constituent les piliers essentiels des
stratégies d’expansion du capitalisme tardif des oligopoles.

Dans cet
esprit, je place la « nouvelle question agraire » au cœur du
défi pour le XXIème siècle.  La dépossession des paysanneries (d’Asie,
d’Afrique et d’Amérique latine) constitue la forme majeure contemporaine de la
tendance à la paupérisation (au sens que Marx donne à cette
« loi ») associée à l’accumulation. Sa mise en œuvre est
indissociable des stratégies de captation de la rente impérialiste par les
oligopoles, avec ou sans agro-carburants. J’en déduis que le développement des
luttes sur ce terrain, les réponses qui seront données à travers elles à
l’avenir des sociétés paysannes du Sud (presque la moitié de l’humanité)
commanderont largement la capacité ou non des travailleurs et des peuples à
produire des avancées sur la route de la construction d’une civilisation
authentique, libérée de la domination du capital, pour laquelle je ne vois pas
d’autre nom que celui du socialisme.

Le pillage des ressources naturelles
du Sud qu’exige la poursuite du modèle de consommation gaspilleuse au bénéfice
exclusif des sociétés opulentes du Nord annihile toute perspective de
développement digne de ce nom pour les peuples concernés et constitue de ce fait
l’autre face de la paupérisation à l’échelle mondiale.  Dans cet esprit la
« crise de l’énergie » n’est pas le produit de la raréfaction
de certaines des ressources nécessaires à sa production (le pétrole bien
entendu), ni davantage le produit des effets destructeurs des formes
énergétivores de production et de consommation en vigueur. Cette description –
correcte – ne va pas au-delà des évidences banales et immédiates. Cette crise
est le produit de la volonté des oligopoles de l’impérialisme collectif de
s’assurer le monopole de l’accès aux ressources naturelles de la planète, que
celles-ci soient rares ou pas, de manière à s’approprier la rente impérialiste,
quand bien même l’utilisation de ces ressources demeurerait ce qu’elle est
(gaspilleuse, énergétivore) ou serait soumise à des politiques
« écologistes » correctives nouvelles. J’en déduis également que la
poursuite de la stratégie d’expansion du capitalisme tardif des oligopoles se
heurtera nécessairement à la résistance grandissante des nations du Sud.

D’une longue crise à
l’autre

La crise actuelle n’est donc ni une crise
financière, ni la somme de crises systémiques multiples, mais la crise du
capitalisme impérialiste des oligopoles, dont le pouvoir exclusif et suprême
risque d’être remis en question, cette fois encore, à la fois par les luttes de
l’ensemble des classes populaires et par celles des peuples et nations des
périphéries dominées, fussent elles en apparence « émergentes ». Elle
est simultanément une crise de l’hégémonie des Etats-Unis. Capitalisme des
oligopoles, pouvoir politique des oligarchies, mondialisation barbare,
financiarisation, hégémonie des Etats-Unis, militarisation de la gestion de la
mondialisation au service des oligopoles, déclin de la démocratie, pillage des
ressources de la planète, abandon de la perspective du développement du Sud sont
indissociables.

Le vrai défi est donc le suivant : ces luttes
parviendront-elles à converger pour ouvrir la voie – ou des voies – sur la
longue route à la transition au socialisme mondial ? Ou demeureront-elles
séparées les unes des autres, voire entreront-elles en conflit les unes contre
les autres, et de ce fait, inefficaces, laissant l’initiative au capital des
oligopoles ?

Il est bon de revenir sur la première longue crise du
capitalisme, qui a façonné le XXème siècle, tant le parallèle entre les étapes
du développement de ces deux crises est saisissant.

Le capitalisme
industriel triomphant du XIXème siècle entre en crise à partir de 1873. Les taux
de profits s’effondrent, pour les raisons mises en évidence par Marx. Le capital
réagit par un double mouvement de concentration et d’expansion mondialisée. Les
nouveaux monopoles confisquent à leur profit une rente prélevée sur la masse de
la plus-value générée par l’exploitation du travail. Ils accélèrent la conquête
coloniale de la planète. Ces transformations structurelles permettent un nouvel
envol des profits. Elles ouvrent la « belle époque » – de 1890 à 1914
– qui est celle d’une domination mondialisée du capital des monopoles
financiarisés. Les discours dominants de l’époque font l’éloge de la
colonisation (la « mission civilisatrice »), qualifient la
mondialisation de synonyme de paix, et la social-démocratie ouvrière européenne
se rallie à ce discours.

Pourtant la « belle époque », annoncée
comme la « fin de l’histoire » par les idéologues en vue de l’époque,
se termine par la guerre mondiale, comme seul Lénine l’avait vu. Et la période
qui suit pour se poursuivre jusqu’aux lendemains de la seconde guerre mondiale
sera celle de « guerres et révolutions ». En 1920, la révolution
russe (le «  maillon faible » du système) ayant été
isolée, après la défaite des espoirs de révolution en Europe centrale, le
capital des monopoles financiarisés restaure contre vents et marées le système
de la « belle époque ». Une restauration, dénoncée par Keynes à
l’époque, qui est à l’origine de l’effondrement financier de 1929 et de la
dépression qu’elle va entraîner jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Le
« long XXème siècle » – 1873/1990 – est donc à la fois celui
du déploiement de la première crise systémique profonde du capitalisme
vieillissant ( au point que Lénine pense que ce capitalisme des monopoles
constitue la « phase suprême du capitalisme »), et celui
d’une première vague triomphante de révolutions anti-capitalistes (Russie,
Chine) et de mouvements anti-impérialistes des peuples d’Asie et
d’Afrique.

La seconde crise systémique du capitalisme s’ouvre en 1971,
avec l’abandon de la convertibilité or du dollar, presqu’exactement un siècle
après le début de la première. Les taux de profit, d’investissement, et de
croissance s’effondrent (ils ne retrouveront jamais depuis les niveaux qui
avaient été les leurs de 1945 à 1975). Le capital répond au défi comme dans la
crise précédente par un double mouvement de concentration et de mondialisation.
Il met ainsi en place des structures qui définiront la seconde « belle
époque » (1990/2008) de mondialisation financiarisée permettant aux groupes
oligopolistiques de prélever leur rente de monopole. Mêmes discours
d’accompagnement : le « marché » garantit la prospérité, la
démocratie et la paix ; c’est la « fin de l’histoire ». Mêmes
ralliements des socialistes européens au nouveau libéralisme. Et pourtant cette
nouvelle « belle époque » s’est accompagnée dès le début par la
guerre, celle du Nord contre le Sud, amorcée dés 1990.  Et tout comme la
première mondialisation financiarisée avait donné 1929, la seconde a produit
2008. Nous sommes parvenus aujourd’hui à ce moment crucial qui annonce la
probabilité d’une nouvelle vague de « guerres et
révolutions »
. D’autant que les pouvoirs en place n’envisagent rien
d’autre que la restauration du système tel qu’il était avant son effondrement
financier.

L’analogie entre les développements de ces deux crises
systémiques longues du capitalisme vieillissant est frappante. Il y a néanmoins
des différences dont la portée politique est importante.

Sortir de la crise du
capitalisme ou sortir du capitalisme en crise?

Derrière la crise financière, la crise
systémique du capitalisme des oligopoles.

Le capitalisme contemporain est
d’abord et avant tout un capitalisme d’oligopoles au sens plein du terme (ce
qu’il n’était qu’en partie jusqu’ici). J’entends par là que les oligopoles
commandent seuls la reproduction du système productif dans son ensemble. Ils
sont « financiarisés » dans le sens qu’eux seuls ont accès au
marché des capitaux. Cette financiarisation donne au marché monétaire et
financier – leur marché, celui sur lequel ils se concurrencent entre eux – le
statut de marché dominant, qui façonne et commande à son tour les marchés du
travail et d’échange de produits.

Cette financiarisation mondialisée
s’exprime par une transformation de la classe bourgeoise dirigeante, devenue
ploutocratie rentière. Les oligarques ne sont pas russes seulement, comme on le
dit trop souvent, mais bien davantage étatsuniens, européens et japonais. Le
déclin de la démocratie est le produit inévitable de cette concentration du
pouvoir au bénéfice exclusif des oligopoles.

La forme nouvelle de la
mondialisation capitaliste, qui correspond à cette transformation, par
opposition à celle qui caractérisait la première « belle époque », est
elle également importante à préciser. Je l’ai exprimé dans une phrase : le
passage de l’impérialisme conjugué au pluriel (celui des puissances
impérialistes en conflit permanent entre elles) à l’impérialisme collectif de la
triade (Etats-Unis, Europe, Japon).

Les monopoles qui émergent en réponse
à la première crise du taux de profit se sont constitués sur des bases qui ont
renforcé la violence de la concurrence entre les puissances impérialistes
majeures de l’époque, et conduit au grand conflit armé amorcé en 1914 et
poursuivi à travers la paix de Versailles puis la seconde guerre jusqu’en 1945.
Ce que Arrighi, Frank, Wallerstein et moi même avons qualifié dés les années
1970 de « guerre de trente ans », terme repris depuis par
d’autres.

Par contre la seconde vague de concentration oligopolistique,
amorcée dans les années 1970, s’est constituée sur de toutes autres bases, dans
le cadre d’un système que j’ai qualifié « d’impérialisme
collectif »
de la triade ( Etats-Unis, Europe et Japon). Dans cette
nouvelle mondialisation impérialiste, la domination des centres ne s’exerce plus
par le monopole de la production industrielle (comme c’était le cas jusqu’ici),
mais par d’autres moyens (le contrôle des technologies, des marchés financiers,
de l’accès aux ressources naturelles de la planète, de l’information et des
communications, des armements de destruction massive). Ce système que j’ai
qualifié « d’apartheid à l’échelle mondiale » implique la
guerre permanente contre les Etats et les peuples des périphéries
récalcitrantes, guerre amorcée dès 1990 par le déploiement du contrôle militaire
de la planète par le Etats-Unis et leurs alliés subalternes de l’OTAN.

La financiarisation de ce système est indissociable, dans mon analyse,
de son caractère oligopolistique affirmé. Il s’agit là d’une relation organique
fondamentale. Ce point de vue n’est pas celui qui domine, non seulement dans la
littérature volumineuse des économistes conventionnels, mais encore dans la
plupart des écrits critiques concernant la crise en cours.
 
C’est ce
système dans son ensemble qui est désormais en difficulté.

Les faits sont
déjà là : l’effondrement financier est déjà en passe de produire non pas
une « récession » mais une véritable dépression profonde.
Mais au-delà, d’autres dimensions de la crise du système ont émergé à la
conscience publique avant même l’effondrement financier. On en connait les
grands titres – crise énergétique, crise alimentaire, crise écologique,
changements climatiques – et de nombreuses analyses de ces aspects des défis
contemporains sont produites quotidiennement, dont quelques unes de la plus
grande qualité..

Je reste néanmoins critique à l’endroit de ce mode de
traitement de la crise systémique du capitalisme, qui isole trop les différentes
dimensions du défi. Je redéfinis donc les « crises » diverses comme
les facettes du même défi, celui du système de la mondialisation capitaliste
contemporaine (libérale ou pas) fondé sur la ponction que la rente impérialiste
opère à l’échelle mondiale, au profit de la ploutocratie des oligopoles de
l’impérialisme collectif de la triade.

La vraie bataille se livre sur ce
terrain décisif entre les oligopoles qui cherchent à produire et reproduire les
conditions qui leur permettent de s’approprier la rente impérialiste et toutes
leurs victimes – travailleurs de tous les pays du Nord et du Sud, peuples des
périphéries dominées condamnées à renoncer à toute perspective de développement
digne de ce nom.

Je proposais donc une conceptualisation des formes
nouvelles de domination des centres impérialistes fondée sur l’affirmation de
modes nouveaux de contrôle se substituant au monopole ancien de l’exclusive
industrielle, ce que la montée des pays qualifiés depuis
« d’émergents » a confirmé. Je qualifiais la nouvelle
mondialisation en construction « d’aparheid à l’échelle
mondiale »
, appelant la gestion militarisée de la planète, perpétuant
dans des conditions nouvelles la polarisation indissociable de l’expansion du
« capitalisme réellement existant ».

La seconde vague
d’émancipation des peuples: un «remake» du XXème siècle ou mieux?

Le monde contemporain est gouverné par des
oligarchies. Oligarchies financières aux Etats-Unis, en Europe et au Japon, qui
dominent non seulement la vie économique, mais tout autant la politique et la
vie quotidienne. Oligarchies russes à leur image que l’Etat russe tente de
contrôler. Statocratie en Chine. Autocraties (parfois cachées derrière quelques
apparences d’une démocratie électorale « de basse
intensité »
) inscrites dans ce système mondial ailleurs dans le reste
de la planète.

La gestion de la mondialisation contemporaine par ces
oligarchies est en crise.

Les oligarchies du Nord comptent bien rester au
pouvoir, le temps de la crise passé. Elles ne se sentent pas menacées. Par
contre la fragilité des pouvoirs des autocraties du Sud est, elle, bien visible.
La mondialisation en place est, de ce fait, fragile. Sera-t-elle remise en
question par la révolte du Sud, comme ce fut le cas au siècle passé ?
Probable. Mais triste. Car l’humanité ne s’engagera sur la voie du socialisme,
seule alternative humaine au chaos, que lorsque les pouvoirs des oligarchies, de
leurs alliés et de leurs serviteurs seront mis en déroute à la fois dans les
pays du Nord et dans ceux du Sud.

Le capitalisme est
« libéral » par nature, si l’on entend par « libéralisme »
non pas ce joli qualificatif que le terme inspire, mais l’exercice plein et
entier de la domination du capital non pas seulement sur le travail et
l’économie, mais sur tous les aspects de la vie sociale. Il n’y a pas
« d’économie de marché » (expression vulgaire pour dire
capitalisme) sans « société de marché ». Le capital poursuit
obstinément cet objectif unique. L’Argent. L’accumulation pour elle-même. Marx,
mais après lui d’autres penseurs critiques comme Keynes, l’ont parfaitement
compris. Pas nos économistes conventionnels, ceux de gauche inclus.

Ce
modèle de domination exclusive et totale du capital avait été imposé avec
obstination par les classes dirigeantes tout au long de la longue crise
précédente jusqu’en 1945. Seule la triple victoire de la démocratie, du
socialisme et de la libération nationale des peuples avait permis, de 1945 à
1980, la substitution à ce modèle permanent de l’idéal capitaliste, de la
coexistence conflictuelle des trois modèles sociaux régulés qu’ont été le
Welfare State de la social-démocratie à l’Ouest, les socialismes réellement
existants à l’Est et les nationalismes populaires au Sud. L’essoufflement puis
l’effondrement de ces trois modèles a par la suite rendu possible un retour à la
domination exclusive du capital, qualifiée de néo-libérale.

Les désastres
sociaux que le déploiement du libéralisme – « l’utopie permanente du
capital »
ai-je écrit – n’allait pas manquer de provoquer ont inspiré
bien des nostalgies du passé récent ou lointain. Mais ces nostalgies ne
permettent pas de répondre au défi. Car elles sont le produit d’un
appauvrissement de la pensée critique théorique qui s’était progressivement
interdit de comprendre les contradictions internes et les limites des systèmes
de l’après seconde guerre mondiale, dont les érosions, les dérives et les
effondrements sont apparus comme des cataclysmes imprévus.

Néanmoins,
dans le vide créé par ces reculs de la pensée théorique critique, une prise de
conscience de dimensions nouvelles de la crise systémique de civilisation a
trouvé le moyen de se frayer la voie. Je fais référence ici aux écologistes.
Mais les Verts, qui ont prétendu se distinguer radicalement et tout également
des Bleus (les conservateurs et les libéraux) et des Rouges (les Socialistes) se
sont enfermés dans l’impasse, faute d’intégrer la dimension écologique du défi
dans une critique radicale du capitalisme.

Tout était en place donc pour
assurer le triomphe – passager en fait, mais qui s’est vécu comme
« définitif » – de l’alternative dite de la
« démocratie libérale ». Une pensée misérable – une véritable
non pensée – qui ignore ce que pourtant Marx avait dit de décisif concernant
cette démocratie bourgeoise qui ignore que ceux qui décident ne sont pas ceux
qui sont concernés par ces décisions. Ceux qui décident, jouissent de la liberté
renforcée par le contrôle de la propriété, sont aujourd’hui les ploutocrates du
capitalisme des oligopoles et les Etats qui sont leurs débiteurs. Par la force
des choses les travailleurs et les peuples concernés ne sont guère que leurs
victimes. Mais de telles billevesées pouvaient paraître crédibles, un court
moment, du fait des dérives des systèmes de l’après-guerre, dont la misère des
dogmatiques ne parvenait plus à comprendre les origines. La démocratie libérale
pouvait alors paraître le « meilleur des systèmes
possibles ».

Aujourd’hui les pouvoirs en place, qui eux
n’avaient rien prévu, s’emploient à restaurer ce même système. Leur succès
éventuel, comme celui des conservateurs des années 1920 – que Keynes dénonçait
sans trouver d’écho à l’époque – ne pourra qu’aggraver l’ampleur des
contradictions qui sont à l’origine de l’effondrement financier de 2008.

La récente réunion du G20 (Londres, avril 2009) n’amorce en rien une
« reconstruction du monde ». Et ce n’est peut être pas un
hasard si elle a été suivie dans la foulée par celle de l’OTAN, le bras armé de
l’impérialisme contemporain, et par le renforcement de son engagement militaire
en Afghanistan. La guerre permanente du « Nord » contre le
« Sud » doit continuer.

On savait déjà que les gouvernements de
la triade – Etats-Unis, Europe et Japon – poursuivent l’objectif exclusif d’une
restauration du système tel qu’il était avant septembre 2008. Plus intéressant
est le fait que les leaders des « pays émergents » invités ont gardé
le silence. Une seule phrase intelligente a été prononcée au cours de cette
journée de grand cirque, par le Président chinois Hu Jintao, qui a fait observer
« en passant », sans insister et avec le sourire
(narquois ?), qu’il faudra bien finir par envisager la mise en place d’un
système financier mondial qui ne soit pas fondé sur le dollar. Quelques rares
commentateurs ont immédiatement fait le rapprochement  – correct – avec les
propositions de Keynes en 1945.

Cette « remarque » nous
rappelle à la réalité : que la crise du système du capitalisme des
oligopoles est indissociable de celle de l’hégémonie des Etats-Unis, à bout de
souffle. Mais qui prendra la relève ? Certainement pas
« l’Europe » qui n’existe pas en dehors de l’atlantisme et ne nourrit
aucune ambition d’indépendance, comme l’assemblée de l’OTAN l’a démontré une
fois de plus. La Chine ? Cette « menace », que les
médias invoquent à satiété (un nouveau « péril jaune ») sans
doute pour légitimer l’alignement atlantiste, est sans fondement. Les dirigeants
chinois savent que leur pays n’en a pas les moyens, et ils n’en ont pas la
volonté. La stratégie de la Chine se contente d’oeuvrer pour la promotion d’une
nouvelle mondialisation, sans hégémonie. Ce que ni les Etats-Unis, ni l’Europe
ne pensent acceptable.

Les chances donc d’un développement possible
allant dans ce sens reposent encore intégralement sur les pays du Sud. Et ce
n’est pas un hasard si la Cnuced est la seule institution de la famille des
Nations Unies qui ait pris des initiatives fort différentes de celles de la
commission Stiglitz. Ce n’est pas un hasard si son directeur, le Thaïlandais
Supachai Panitchpakdi, considéré jusqu’à ce jour comme un parfait libéral, ose
proposer dans le rapport de l’organisation intitulé « The Global
Economic Crisis »
, daté de mars 2009, des avancées réalistes
s’inscrivant dans la perspective d’un second moment de « l’éveil du
Sud »
.

La Chine de son côté a amorcé la construction –
progressive et maîtrisée – de systèmes financiers régionaux alternatifs
débarrassés du dollar. Des initiatives qui complètent, au plan économique, la
promotion des alliances politiques du « groupe de Shanghai »,
l’obstacle majeur au bellicisme de l’OTAN.

L’assemblée de l’OTAN, réunie
dans la même foulée en avril 2009, a entériné la décision de Washington, non pas
d’amorcer son désengagement militaire, mais au contraire d’en accentuer
l’ampleur.

Un nouvel internationalisme
des travailleurs et des peuples est nécessaire et possible

Le capitalisme historique est tout ce
qu’on veut sauf durable. Il n’est qu’une parenthèse brève dans l’histoire. Sa
remise en cause fondamentale – que nos penseurs contemporains, dans leur grande
majorité, n’imaginent ni « possible » ni même
« souhaitable » – est pourtant la condition incontournable de
l’émancipation des travailleurs et des peuples dominés (ceux des périphéries,
80 % de l’humanité). Et les deux dimensions du défi sont indissociables. Il
n’y aura pas de sortie du capitalisme par le moyen de la seule lutte des peuples
du Nord, ou par la seule lutte des peuples dominés du Sud. Il n’y aura de sortie
du capitalisme que lorsque, et dans la mesure où, ces deux dimensions du même
défi s’articuleront l’une avec l’autre. Il n’est pas « certain » que
cela arrive, auquel cas le capitalisme sera « dépassé » par la
destruction de la civilisation (au-delà du malaise dans la civilisation pour
employer les termes de Freud), et peut être de la vie sur la planète. Le
scénario d’un « remake » possible du XXème siècle restera donc en deçà
des exigences d’un engagement de l’humanité sur la longue route de la transition
au socialisme mondial. Le désastre libéral impose un renouveau de la critique
radicale du capitalisme. Le défi est celui auquel est confrontée la
construction/reconstruction permanente de l’internationalisme des travailleurs
et des peuples, face au cosmopolitisme du capital oligarchique.

La
construction de cet internationalisme ne peut être envisagée que par le succès
d’avancées révolutionnaires nouvelles (comme celles amorcées en Amérique latine
et au Népal) ouvrant la perspective d’un dépassement du capitalisme.

Dans
les pays du Sud le combat des Etats et des nations pour une mondialisation
négociée sans hégémonies – forme contemporaine de la déconnexion – soutenu par
l’organisation des revendications des classes populaires peut circonscrire et
limiter les pouvoirs des oligopoles de la triade impérialiste. Les forces
démocratiques dans les pays du Nord doivent soutenir ce combat. Le discours
« démocratique » proposé, et accepté par la majorité des gauches
telles qu’elles sont, les interventions « humanitaires » conduites en
son nom comme les pratiques misérables de « l’aide » écartent de leurs
considérations la confrontation réelle avec ce défi.

Dans les pays du
Nord les oligopoles sont déjà visiblement des « biens communs » dont
la gestion ne peut être confiée aux seuls intérêts particuliers (dont la crise a
démontré les résultats catastrophiques). Une gauche authentique doit avoir
l’audace d’en envisager la nationalisation, étape première incontournable dans
la perspective de leur socialisation par l’approfondissement de la pratique
démocratique. La crise en cours permet de concevoir la cristallisation possible
d’un front des forces sociales et politiques rassemblant toutes les victimes du
pouvoir exclusif des oligarchies en place.

La première vague de luttes
pour le socialisme, celle du XXème siècle, a démontré les limites des
social-démocraties européennes, des communismes de la troisième internationale
et des nationalismes populaires de l’ère de Bandoung, l’essoufflement puis
l’effondrement de leurs ambitions socialistes. La seconde vague, celle du XXIème
siècle, doit en tirer les leçons. En particulier associer la socialisation de la
gestion économique et l’approfondissement de la démocratisation de la société.
Il n’y aura pas de socialisme sans démocratie, mais également aucune avancée
démocratique hors de la perspective socialiste.

Ces objectifs
stratégiques invitent à penser la construction de « convergences dans
la diversité »
(pour reprendre l’expression retenue par le Forum
Mondial des Alternatives) des formes d’organisation et de luttes des classes
dominées et exploitées. Et il n’est pas dans mon intention de condamner par
avance celles de ces formes qui, à leur manière, renoueraient avec les
traditions des social-démocraties, des communismes et des nationalismes
populaires, ou s’en écarteraient.

Dans cette perspective il me paraît
nécessaire de penser le renouveau d’un marxisme créateur. Marx n’a jamais été
aussi utile, nécessaire, pour comprendre et transformer le monde, aujourd’hui
autant et même plus encore qu’hier. Etre marxiste dans cet esprit c’est partir
de Marx et non s’arrêter à lui, ou à Lenine, ou à Mao, comme l’ont conçu et
pratiqué les marxismes historiques du siècle dernier. C’est rendre à Marx ce qui
lui revient : l’intelligence d’avoir amorcé une pensée critique moderne,
critique de la réalité capitaliste et critique de ses représentations
politiques, idéologiques et culturelles. Le marxisme créateur doit poursuivre
l’objectif d’enrichir sans hésitation cette pensée critique par excellence. Il
ne doit pas craindre d’y intégrer tous les apports de la réflexion, dans tous
les domaines, y compris ceux de ces apports qui ont été considérés, à tort,
comme « étrangers » par les dogmatiques des marxismes historiques du
passé.

Samir Amin

Note : Les thèses présentées dans cet
article ont été développées par l’auteur dans son ouvrage sur la crise,
Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise (ed
Le Temps des Cerises, Paris 2009).

Samedi 25 Juillet
2009

Source :

http://www.marianne2.fr


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