cadre juridique, statistiques et contexte politique.
Ce que les études russes
montrent
Les recherches sur le système pénal
soviétique représentent, au total, près de 9 000 pages. Leurs auteurs sont
nombreux, mais les plus connus sont les historiens russes V.N. Zemskov, A.N.
Dougin et O.V. Xlevjnik. Leurs travaux commencèrent à paraître en Occident grâce
à l’aide de collègues de pays occidentaux. Les deux travaux utilisés ici ont,
pour l’un été publié dans le magazine français l’Histoire en septembre
1993 dans un article écrit par Nicolas Werth, directeur de recherche au CNRS
(Centre National de la Recherche Scientifique) ; pour l’autre, publié aux
Etats-Unis dans la Revue d’Histoire Américaine (American
Historical Review) par J. Arch Getty, professeur d’histoire à l’Université de
Californie, Riverside, en collaboration avec G. T. Rittersporn, chercheur au
CNRS ainsi que le chercheur V AN Zemskov de l’Institut
d’Histoire Russe (qui fait partie de l’Académie russe des sciences).
Aujourd’hui, plusieurs livres sont parus sur le sujet, écrit par ces chercheurs
ou par d’autres personnes des mêmes équipes de recherches. Avant de poursuivre,
je voudrais préciser qu’aucun de ces scientifiques et chercheurs ne défendent le
système socialiste. Au contraire, ils ont un point de vue bourgeois et
antisocialiste. Certains d’entre eux sont même des réactionnaires. Les lecteurs
ne doivent pas s’imaginer que ce qui va suivre provient d’un quelconque
« complot communiste. » Ces chercheurs ont voulu simplement dénoncer
les mensonges de Conquest, Soljenitsyne, Medvedev et d’autres. Ils ont montré
qu’ils plaçaient leur intégrité professionnelle avant tout autre considération
et qu’ils ne voulaient pas servir des buts de propagande.
Les résultats des recherches russes
répondent à beaucoup d’interrogation sur le système pénal soviétique. Les
chercheurs ce sont concentrés surtout sur l’époque de Staline, la plus
controversée. Nous allons continuer en répondant à une série de questions
précises en puisant les réponses dans les revues L’Histoire et
American Historical Review. C’est la meilleure façon d’aborder le
système pénal soviétique :
1. En
quoi consistait le système pénal soviétique ?
2.
Combien de prisonniers y avait-il, aussi bien prisonniers politiques que
non-politiques ?
3.
Combien de gens sont morts dans les camps de travail ?
4.
Combien de personnes furent condamnées à mort avant 1953, en particulier pendant
les purges de 1937-1938 ?
5.
Quelle était la durée moyenne des détentions ?
Après avoir répondu à ces questions,
nous discuterons du cas de deux catégories de populations dont on fait référence
habituellement lorsque l’on parle des morts et des prisonniers en Union
soviétique : les koulaks condamnés en 1930 et les
contre-révolutionnaires condamnés en 1936-38.
14). Les camps de travail dans le système
pénal
Commençons par la nature du système
pénal soviétique. Après 1930, le système pénal soviétique consistait en un
système de prisons, de camps de travail (goulag), de colonies de travail
(goulag), de zones ouvertes spéciales et d’un système d’amendes. Ceux qui
étaient condamnée étaient en général envoyés dans une prison normale et une
enquête était faîte pour savoir s’il était innocent et dans ce cas relâché, ou
s’il était au contraire jugé. Un accusé qui passait au tribunal pouvait aussi
bien être déclaré innocent (et relâché) ou être condamné. S’il s’avérait qu’il
était condamné, il devait soit payer une amende, soit aller en prison ou, plus
rarement, être exécuté. L’amende pouvait consister à ce que sa paye soit réduite
pour une période donnée. Pour celui qui y était envoyé, il se retrouvait dans
différentes sortes de prisons en fonction du type de peine.
Dans les camps de travail du goulag,
était envoyé ceux qui avaient commis de sérieux délits (homicide, vol, viol,
crime économique, etc.) ainsi qu’une grande partie de condamnés pour activités
contre-révolutionnaires. Les condamnés à une peine de 3 ans pouvaient aussi
être envoyés dans ces camps de travail. Après avoir passé un certain temps dans
les camps de travail, un prisonnier pouvait être déplacé dans une colonie de
travail ou dans une zone spéciale ouverte.
Les camps de travail étaient des
zones très larges où les prisonniers vivaient et travaillaient sous étroite
surveillance. Travailler et ne pas être à la charge de la société était jugé
nécessaire. Aucune personne en bonne santé ne restait sans travailler. Il est
possible qu’aujourd’hui, on trouve cela très dure, mais c’était la règle. Il y
avait ainsi 53 camps de travail en 1940.
Il y avait d’autre part 425 colonies
de travail. C’était des unités beaucoup plus petites que les camps de travail,
avec un régime plus libre et moins surveillé. On y envoyait ceux qui étaient
condamnés à des peines plus réduites et ceux qui avaient commis des crimes et
des délits politiques moins graves. Ils travaillaient en liberté dans des usines
ou à la campagne et étaient mélangés à la société civile. Très souvent, le
salaire était entièrement versé au prisonnier, de la même façon que les autres
ouvriers.
Les zones spéciales ouvertes étaient
généralement des zones agricoles pour ceux qui avaient été exilés tels que les
koulaks, expropriés pendant la collectivisation. D’autres personnes jugées
coupables de crimes ou de délits politiques mineurs pouvaient aussi purger leurs
peines dans ces zones.
15). 454 000 et non 9 millions
La seconde question est de savoir
combien il y avait de prisonniers politiques et combien de prisonniers de droit
commun. Cette question concerne ceux qui étaient emprisonnés à la fois dans les
colonies de travail, les camps de travail que dans les prisons (bien qu’il faut
savoir que dans les colonies, il y avait dans la plupart du temps une liberté
partielle). Le tableau ci-dessous a été publié dans la Revue d’Histoire
Américaine et couvre une période de 20 ans, entre 1934, moment où le
système pénal fut placé sous la direction de l’administration centrale, jusqu’en
1953, l’année de la mort de Staline.
|
Nombre de prisonniers en URSS en 1934-1953 |
|||||||
|
Au 1er janvier de |
Au goulag et camp de |
Contre-révolutionnaires |
Contre-révolutionnaires |
Décès |
Décès en % |
Libérés |
Echappés |
|
1934 |
510.307 |
135.190 |
26,5 |
26.295 |
5,2 |
147.272 |
83.490 |
|
1935 |
725.438 |
118.256 |
16,3 |
28.328 |
3,9 |
211.035 |
67.493 |
|
1936 |
839.406 |
105.849 |
12,6 |
20.595 |
2,5 |
369.544 |
58.313 |
|
1937 |
820.881 |
104.826 |
12,8 |
25.376 |
3,1 |
364.437 |
58.264 |
|
1938 |
996.367 |
185.324 |
18,6 |
90.546 |
9,1 |
279.966 |
32.033 |
|
1939 |
1.317.195 |
454.432 |
34,5 |
50.502 |
3,8 |
223.622 |
12.333 |
|
1940 |
1.344.408 |
444.999 |
33,1 |
46.665 |
3,5 |
316.825 |
11.813 |
|
1941 |
1.500.524 |
420.293 |
28,7 |
100.997 |
6,7 |
624.276 |
10.592 |
|
1942 |
1.415.596 |
407.988 |
29,6 |
248.877 |
18 |
509.538 |
11.822 |
|
1943 |
983.974 |
345.397 |
35,6 |
166.967 |
17,0 |
336.135 |
6.242 |
|
1944 |
663.594 |
268.861 |
40,7 |
60.948 |
9,2 |
152.113 |
3.586 |
|
1945 |
715.506 |
283.351 |
41,2 |
43.848 |
6,1 |
336.750 |
2.196 |
|
1946 |
600.897 |
333.833 |
59,2 |
18.154 |
3,0 |
115.700 |
2.642 |
|
1947 |
808.839 |
427.653 |
54,3 |
35.668 |
4,4 |
194.886 |
3.779 |
|
1948 |
1.108.057 |
416.156 |
38,0 |
27.605 |
2,5 |
261.148 |
4.261 |
|
1949 |
1.216.361 |
420.696 |
34,9 |
15.739 |
1,3 |
178.449 |
2.583 |
|
1950 |
1.416.300 |
578.912 |
22,7 |
14.703 |
1,0 |
216.210 |
2.577 |
|
1951 |
1.533.767 |
475.976 |
31,0 |
15.587 |
1,0 |
254.269 |
2.318 |
|
1952 |
1.711.202 |
480.766 |
28,1 |
10.604 |
0,6 |
329.446 |
1.253 |
|
1953 |
1.727.970 |
465.256 |
26,9 |
5.825 |
0,3 |
937.352 |
785 |
|
Au 1er janvier de chaque |
Au goulag et colonies de |
En prisons |
Total |
|
1934 |
aucun |
aucun |
510.307 |
|
1935 |
240.259 |
aucun |
965.697 |
|
1936 |
457.088 |
aucun |
1.296.494 |
|
1937 |
375.488 |
aucun |
1.196.369 |
|
1938 |
885.203 |
aucun |
1.881.570 |
|
1939 |
355.243 |
350.538 |
2.022.976 |
|
1940 |
315.584 |
190.266 |
1.850.258 |
|
1941 |
429.205 |
487.739 |
2.417.468 |
|
1942 |
360.447 |
277.992 |
2.054.035 |
|
1943 |
500.208 |
235.313 |
1.719.495 |
|
1944 |
516.225 |
155.213 |
1.335.032 |
|
1945 |
745.171 |
279.969 |
1.740.646 |
|
1946 |
956.224 |
261.500 |
1.818.621 |
|
1947 |
912.794 |
306.163 |
2.027.796 |
|
1948 |
1.091.478 |
275.850 |
2.475.385 |
|
1949 |
1.140.324 |
aucun |
2.356.685 |
|
1950 |
1.145.051 |
aucun |
2.561.351 |
|
1951 |
994.379 |
aucun |
2.528.146 |
|
1952 |
793.312 |
aucun |
2.504.514 |
|
1953 |
740.554 |
aucun |
2.468.524 |
On peut tirer du tableau ci-dessus
une série d’observations. Pour commencer, nous pouvons comparer ces chiffres
avec ceux de Robert Conquest. Ce dernier déclare, par exemple, qu’en 1939, il y
avait 9 millions de prisonniers politiques dans les camps de travail et 3
millions d’autres morts en 1937-1939. Il ne faut pas oublier que Conquest ne
parle ici que du nombre de prisonniers politiques ! A côté, il y a aussi
les prisonniers de droit commun qui, ajoute Conquest, sont encore plus nombreux
que le nombre de prisonniers politiques ! En 1950, d’après Conquest, il y
avait aussi 12 millions de prisonniers politiques !
Lorsqu’on connaît la vérité, on peut
voir combien est grande la fraude de Conquest. Aucun des chiffres qu’il avance
ne se rapproche d’une quelconque façon de la vérité. En 1939, il y avait, camp,
prisons et colonies confondus, un total de 2 millions de prisonniers. 454 000
d’entre eux avaient été condamnés pour crimes politiques, et non 9 millions
comme l’assure Conquest. Ceux qui sont morts dans les camps de travail entre
1937 et 1939 atteignent le chiffre de 160 000 et non 3 millions comme le dit
encore Conquest. En 1950, il y avait 578 000 prisonniers politiques dans les
camps de travail et non 12 millions comme le dit Conquest qui reste, n’oublions
pas, encore aujourd’hui une des principales références de la propagande
anticommuniste de droite. Robert Conquest est assurément un des meilleurs
prototypes des pseudo-intellectuels de droite. En ce qui concerne les
chiffres cités par Soljenitsyne qui annonce 60 millions de morts dans les camps,
il n’y pas de commentaire à faire. L’absurdité de ces affirmations est si
manifeste que seul un fou peut dire de telles choses.
Mais laissons ces trafiquants pour
nous concentrer sur l’analyse concrète des statistiques du goulag. La première
question, c’est de savoir ce qu’on peut conclure du nombre de gens
incarcérés ? Qu’est-ce que signifie le chiffre de 2,5 millions ?
Chaque personne emprisonnée est une preuve que la société n’a pas des conditions
suffisamment développées pour permettre à chaque citoyen de vivre pleinement. De
ce point de vue, les 2,5 millions de prisonniers représentent une critique de la
société.
16). La menace intérieure et étrangère
Les conditions dans lesquelles se
trouvait le nombre de prisonniers du système pénal doivent bien être expliquées.
L’Union Soviétique était à l’époque un pays qui avait récemment renversé le
féodalisme, et cet héritage social au niveau individuel pesait souvent
lourdement sur la société. Dans un système arriéré comme le tsarisme, les
ouvriers étaient condamnés à vivre dans une extrême pauvreté et la vie humaine
valait peu de choses. Le vol et les crimes violents étaient punis sans
ménagement. Les révoltes contre la monarchie finissaient souvent par être
réprimés par des massacres, la peine de mort et des peines de prison extrêmement
longues. Les relations sociales, et les traditions mentales qui les
accompagnaient, prenaient beaucoup de temps pour évoluer, ce qui influençait en
définitive le développement de l’Union soviétique dans son attitude envers les
criminels.
Une autre chose qui doit être prise
en compte, c’est que l’Union soviétique, qui comptait dans les années 30 près de
160 à 170 millions d’habitants, était sérieusement menacée par les puissances
étrangères. Suite aux grands changements politiques en Europe dans les années
30, la menace de guerre de la part de l’Allemagne nazie était grande, une menace
de survie pour le peuple slave. Le bloc occidental nourrissait aussi des
ambitions interventionnistes. Cette situation, Staline l’a résumé en 1931 :
« Nous avons 50 à 100 ans de retard sur les pays avancés. Nous devons
rattraper ce retard en 10 ans. De cela dépend notre survie. » Dix ans
plus tard, le 22 juin 1941, l’Union soviétique était envahie par l’Allemagne
nazie et ses alliés.
La société soviétique dût faire de
gros efforts entre 1930 et 1940 et la majeure partie de ses ressources fut
consacrée à préparer la défense contre la guerre qui s’annonçait. A cause de
cela, les ouvriers travaillaient dures mais peu pour leurs bénéfices personnels.
Les 7 jours de travail par semaine furent rallongés en 1937, et en 1939
pratiquement chaque samedi était une journée de travail. Au cours de cette
période très difficile, la guerre pesa sur la société pendant presque deux
décennies (les années 30 et 40). Elle coûta la vie à 25 millions de personnes en
l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale et la moitié du pays fut
réduit en cendres. Les crimes avaient tendance dans ces conditions à se
développer bien que les gens essayaient de s’entraider pour améliorer leurs
conditions de vies.
Pendant cette période très
difficile, l’Union soviétique comptait un maximum de 2,5 millions de
prisonniers, c’est-à-dire 2,4% de la population adulte. Comment peut-on évaluer
ce chiffre ? C’est peu ou beaucoup ? Comparons.
17). Plus de prisonniers aux Etats-Unis
Voyons les Etats-Unis, par exemple,
un pays de 252 millions d’habitants (en 1996), le pays le plus riche du monde,
qui consomme 60% des ressources mondiales. Combien y-a-t-il de
prisonniers ? Quelle est la situation de ce pays qui n’est menacé par
aucune guerre et qui ne connaît aucun grand bouleversement social menaçant sa
stabilité économique ?
Dans une dépêche de presse parue
très brièvement dans les journaux en août 1997, l’agence de presse FLT-AP
(Associated Press) rapporta qu’il n’y avait jamais eu autant de prisonniers aux
Etats-Unis avec un chiffre de 5,5 millions prisonniers en 1996. Cela représente
une augmentation de 200 000 personnes depuis 1995 et le nombre de criminels aux
Etats-Unis représente 2,8% de la population adulte. Ces données sont disponibles
pour tous ceux qui le désirent au département de la justice des Etats-Unis (Page
d’accueil web du Bureau statistique de la justice, http://www.ojp.usdoj.gov/bjs). Aujourd’hui, le
nombre de prisonniers aux Etats-Unis est de 3 millions supérieur par rapport au
nombre maximum en Union soviétique à l’époque dont nous parlons ! En
définitive, en Union soviétique, 2,4% maximum de la population adulte était
emprisonnée, alors qu’aux Etats-Unis, le chiffre atteint 2,8% et ne fait
qu’augmenter ! Selon la dépêche de presse du département américain de la
justice, le 18 janvier 1998, le nombre de condamnations avait augmenté en 1997
de 96 100.
S’agissant des camps de travail en
Union soviétique, il est vrai que les conditions de détention étaient dures et
difficiles pour les prisonniers mais quelle est la situation, aujourd’hui, dans
les prisons américaines où est répandu la violence, le trafic de drogue, la
prostitution, les abus sexuels (290 000 viols chaque année dans les prisons).
Personne ne peut prétendre sortir sauf des prisons américaines ! Et dans
une société qui n’a jamais été aussi riche !
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