La crise économique mondiale est une crise du capitalisme.
Ce n’est pas la première, bien sûr, mais pour l’économiste Samir Amin, elle
pourrait être l’occasion de remettre en cause les fondements-même du
capitalisme. Pour sortir, non pas de la crise du capitalisme, mais du
capitalisme en crise.
LE CAPITALISME, UNE PARENTHÈSE DANS L’HISTOIRE
Le principe de l’accumulation sans fin qui définit le
capitalisme est synonyme de croissance exponentielle, et celle-ci, comme le
cancer, conduit à la mort. Stuart Mill, qui l’avait compris, imaginait qu’un «
état stationnaire » mettrait un terme à ce processus irrationnel. Keynes
partageait cet optimisme de la Raison. Mais ni l’un ni l’autre n’était équipé
pour comprendre comment le dépassement nécessaire du capitalisme pourrait
s’imposer. Marx, en donnant toute sa place à la nouvelle lutte des classes,
pouvait par contre imaginer le renversement du pouvoir de la classe capitaliste,
concentré aujourd’hui dans les mains de l’oligarchie.
L’accumulation, synonyme également de paupérisation,
dessine le cadre objectif des luttes contre le capitalisme. Mais celle-ci
s’exprime principalement par le contraste grandissant entre l’opulence des
sociétés du centre, bénéficiaires de la rente impérialiste et la misère de
celles des périphéries dominées. Ce conflit devient de ce fait l’axe central de
l’alternative « socialisme ou barbarie ».
Le capitalisme historique « réellement existant » est
associé à des formes successives d’accumulation par dépossession, non pas
seulement à l’origine (« l’accumulation primitive ») mais à toutes les étapes de
son déploiement. Une fois constitué, ce capitalisme « atlantique » est parti à
la conquête du monde et l’a refaçonné sur la base de la permanence de la
dépossession des régions conquises, devenant de ce fait les périphéries dominées
du système.
Cette mondialisation « victorieuse » a prouvé être
incapable de s’imposer d’une manière durable. Un demi siècle à peine après son
triomphe, qui pouvait déjà paraître inaugurer la « fin de l’histoire », elle
était déjà remise en cause par la révolution de la semi périphérie russe et les
luttes (victorieuses) de libération de l’Asie et de l’Afrique qui ont fait
l’histoire du XXème siècle – la première vague de luttes pour l’émancipation des
travailleurs et des peuples.
L’accumulation par dépossession se poursuit sous nos yeux
dans le capitalisme tardif des oligopoles contemporains. Dans les centres la
rente de monopole dont bénéficient les ploutocraties oligopolistiques est
synonyme de dépossession de l’ensemble de la base productive de la société. Dans
les périphéries cette dépossession paupérisante se manifeste par l’expropriation
des paysanneries et par le pillage des ressources naturelles des régions
concernées. L’une et l’autre de ces pratiques constituent les piliers essentiels
des stratégies d’expansion du capitalisme tardif des oligopoles.
Dans cet esprit, je place la « nouvelle question agraire »
au cœur du défi pour le XXIème siècle. La dépossession des paysanneries (d’Asie,
d’Afrique et d’Amérique latine) constitue la forme majeure contemporaine de la
tendance à la paupérisation (au sens que Marx donne à cette « loi ») associée à
l’accumulation. Sa mise en œuvre est indissociable des stratégies de captation
de la rente impérialiste par les oligopoles, avec ou sans agro-carburants. J’en
déduis que le développement des luttes sur ce terrain, les réponses qui seront
données à travers elles à l’avenir des sociétés paysannes du Sud (presque la
moitié de l’humanité) commanderont largement la capacité ou non des travailleurs
et des peuples à produire des avancées sur la route de la construction d’une
civilisation authentique, libérée de la domination du capital, pour laquelle je
ne vois pas d’autre nom que celui du socialisme.
Le pillage des ressources naturelles du Sud qu’exige la
poursuite du modèle de consommation gaspilleuse au bénéfice exclusif des
sociétés opulentes du Nord annihile toute perspective de développement digne de
ce nom pour les peuples concernés et constitue de ce fait l’autre face de la
paupérisation à l’échelle mondiale. Dans cet esprit la « crise de l’énergie »
n’est pas le produit de la raréfaction de certaines des ressources nécessaires à
sa production (le pétrole bien entendu), ni davantage le produit des effets
destructeurs des formes énergétivores de production et de consommation en
vigueur. Cette description – correcte – ne va pas au-delà des évidences banales
et immédiates. Cette crise est le produit de la volonté des oligopoles de
l’impérialisme collectif de s’assurer le monopole de l’accès aux ressources
naturelles de la planète, que celles-ci soient rares ou pas, de manière à
s’approprier la rente impérialiste, quand bien même l’utilisation de ces
ressources demeurerait ce qu’elle est (gaspilleuse, énergétivore) ou serait
soumise à des politiques « écologistes » correctives nouvelles. J’en déduis
également que la poursuite de la stratégie d’expansion du capitalisme tardif des
oligopoles se heurtera nécessairement à la résistance grandissante des nations
du Sud.
D’UNE LONGUE CRISE À L’AUTRE
La crise actuelle n’est donc ni une crise financière, ni la
somme de crises systémiques multiples, mais la crise du capitalisme impérialiste
des oligopoles, dont le pouvoir exclusif et suprême risque d’être remis en
question, cette fois encore, à la fois par les luttes de l’ensemble des classes
populaires et par celles des peuples et nations des périphéries dominées,
fussent elles en apparence « émergentes ». Elle est simultanément une crise de
l’hégémonie des Etats-Unis. Capitalisme des oligopoles, pouvoir politique des
oligarchies, mondialisation barbare, financiarisation, hégémonie des Etats-Unis,
militarisation de la gestion de la mondialisation au service des oligopoles,
déclin de la démocratie, pillage des ressources de la planète, abandon de la
perspective du développement du Sud sont indissociables.
Le vrai défi est donc le suivant : ces luttes
parviendront-elles à converger pour ouvrir la voie – ou des voies – sur la
longue route à la transition au socialisme mondial ? Ou demeureront-elles
séparées les unes des autres, voire entreront-elles en conflit les unes contre
les autres, et de ce fait, inefficaces, laissant l’initiative au capital des
oligopoles ?
Il est bon de revenir sur la première longue crise du
capitalisme, qui a façonné le XXème siècle, tant le parallèle entre les étapes
du développement de ces deux crises est saisissant.
Le capitalisme industriel triomphant du XIXème siècle entre
en crise à partir de 1873. Les taux de profits s’effondrent, pour les raisons
mises en évidence par Marx. Le capital réagit par un double mouvement de
concentration et d’expansion mondialisée. Les nouveaux monopoles confisquent à
leur profit une rente prélevée sur la masse de la plus-value générée par
l’exploitation du travail. Ils accélèrent la conquête coloniale de la planète.
Ces transformations structurelles permettent un nouvel envol des profits. Elles
ouvrent la « belle époque » – de 1890 à 1914 – qui est celle d’une domination
mondialisée du capital des monopoles financiarisés. Les discours dominants de
l’époque font l’éloge de la colonisation (la « mission civilisatrice »),
qualifient la mondialisation de synonyme de paix, et la social-démocratie
ouvrière européenne se rallie à ce discours.
Pourtant la « belle époque », annoncée comme la « fin de
l’histoire » par les idéologues en vue de l’époque, se termine par la guerre
mondiale, comme seul Lénine l’avait vu. Et la période qui suit pour se
poursuivre jusqu’aux lendemains de la seconde guerre mondiale sera celle de «
guerres et révolutions ». En 1920, la révolution russe (le « maillon faible » du
système) ayant été isolée, après la défaite des espoirs de révolution en Europe
centrale, le capital des monopoles financiarisés restaure contre vents et marées
le système de la « belle époque ». Une restauration, dénoncée par Keynes à
l’époque, qui est à l’origine de l’effondrement financier de 1929 et de la
dépression qu’elle va entraîner jusqu’à la seconde guerre mondiale.
Le « long XXème siècle » – 1873/1990 – est donc à la fois
celui du déploiement de la première crise systémique profonde du capitalisme
vieillissant ( au point que Lénine pense que ce capitalisme des monopoles
constitue la « phase suprême du capitalisme »), et celui d’une première vague
triomphante de révolutions anti-capitalistes (Russie, Chine) et de mouvements
anti-impérialistes des peuples d’Asie et d’Afrique.
La seconde crise systémique du capitalisme s’ouvre en 1971,
avec l’abandon de la convertibilité or du dollar, presqu’exactement un siècle
après le début de la première. Les taux de profit, d’investissement, et de
croissance s’effondrent (ils ne retrouveront jamais depuis les niveaux qui
avaient été les leurs de 1945 à 1975). Le capital répond au défi comme dans la
crise précédente par un double mouvement de concentration et de mondialisation.
Il met ainsi en place des structures qui définiront la seconde « belle époque »
(1990/2008) de mondialisation financiarisée permettant aux groupes
oligopolistiques de prélever leur rente de monopole. Mêmes discours
d’accompagnement : le « marché » garantit la prospérité, la démocratie et la
paix ; c’est la « fin de l’histoire ». Mêmes ralliements des socialistes
européens au nouveau libéralisme. Et pourtant cette nouvelle « belle époque »
s’est accompagnée dès le début par la guerre, celle du Nord contre le Sud,
amorcée dés 1990. Et tout comme la première mondialisation financiarisée avait
donné 1929, la seconde a produit 2008. Nous sommes parvenus aujourd’hui à ce
moment crucial qui annonce la probabilité d’une nouvelle vague de « guerres et
révolutions ». D’autant que les pouvoirs en place n’envisagent rien d’autre que
la restauration du système tel qu’il était avant son effondrement financier.
L’analogie entre les développements de ces deux crises
systémiques longues du capitalisme vieillissant est frappante. Il y a néanmoins
des différences dont la portée politique est importante.
SORTIR DE LA CRISE DU CAPITALISME OU SORTIR DU
CAPITALISME EN CRISE?
Derrière la crise financière, la crise systémique du
capitalisme des oligopoles.
Le capitalisme contemporain est d’abord et avant tout un
capitalisme d’oligopoles au sens plein du terme (ce qu’il n’était qu’en partie
jusqu’ici). J’entends par là que les oligopoles commandent seuls la reproduction
du système productif dans son ensemble. Ils sont « financiarisés » dans le sens
qu’eux seuls ont accès au marché des capitaux. Cette financiarisation donne au
marché monétaire et financier – leur marché, celui sur lequel ils se
concurrencent entre eux – le statut de marché dominant, qui façonne et commande
à son tour les marchés du travail et d’échange de produits.
Cette financiarisation mondialisée s’exprime par une
transformation de la classe bourgeoise dirigeante, devenue ploutocratie
rentière. Les oligarques ne sont pas russes seulement, comme on le dit trop
souvent, mais bien davantage étatsuniens, européens et japonais. Le déclin de la
démocratie est le produit inévitable de cette concentration du pouvoir au
bénéfice exclusif des oligopoles.
La forme nouvelle de la mondialisation capitaliste, qui
correspond à cette transformation, par opposition à celle qui caractérisait la
première « belle époque », est elle également importante à préciser. Je l’ai
exprimé dans une phrase : le passage de l’impérialisme conjugué au pluriel
(celui des puissances impérialistes en conflit permanent entre elles) à
l’impérialisme collectif de la triade (Etats-Unis, Europe, Japon).
Les monopoles qui émergent en réponse à la première crise
du taux de profit se sont constitués sur des bases qui ont renforcé la violence
de la concurrence entre les puissances impérialistes majeures de l’époque, et
conduit au grand conflit armé amorcé en 1914 et poursuivi à travers la paix de
Versailles puis la seconde guerre jusqu’en 1945. Ce que Arrighi, Frank,
Wallerstein et moi même avons qualifié dés les années 1970 de « guerre de trente
ans », terme repris depuis par d’autres.
Par contre la seconde vague de concentration
oligopolistique, amorcée dans les années 1970, s’est constituée sur de toutes
autres bases, dans le cadre d’un système que j’ai qualifié « d’impérialisme
collectif » de la triade ( Etats-Unis, Europe et Japon). Dans cette nouvelle
mondialisation impérialiste, la domination des centres ne s’exerce plus par le
monopole de la production industrielle (comme c’était le cas jusqu’ici), mais
par d’autres moyens (le contrôle des technologies, des marchés financiers, de
l’accès aux ressources naturelles de la planète, de l’information et des
communications, des armements de destruction massive). Ce système que j’ai
qualifié « d’apartheid à l’échelle mondiale » implique la guerre permanente
contre les Etats et les peuples des périphéries récalcitrantes, guerre amorcée
dès 1990 par le déploiement du contrôle militaire de la planète par le
Etats-Unis et leurs alliés subalternes de l’OTAN.
La financiarisation de ce système est indissociable, dans
mon analyse, de son caractère oligopolistique affirmé. Il s’agit là d’une
relation organique fondamentale. Ce point de vue n’est pas celui qui domine, non
seulement dans la littérature volumineuse des économistes conventionnels, mais
encore dans la plupart des écrits critiques concernant la crise en cours.
C’est ce système dans son ensemble qui est désormais en
difficulté.
Les faits sont déjà là : l’effondrement financier est déjà
en passe de produire non pas une « récession » mais une véritable dépression
profonde. Mais au-delà, d’autres dimensions de la crise du système ont émergé à
la conscience publique avant même l’effondrement financier. On en connait les
grands titres – crise énergétique, crise alimentaire, crise écologique,
changements climatiques – et de nombreuses analyses de ces aspects des défis
contemporains sont produites quotidiennement, dont quelques unes de la plus
grande qualité..
Je reste néanmoins critique à l’endroit de ce mode de
traitement de la crise systémique du capitalisme, qui isole trop les différentes
dimensions du défi. Je redéfinis donc les « crises » diverses comme les facettes
du même défi, celui du système de la mondialisation capitaliste contemporaine
(libérale ou pas) fondé sur la ponction que la rente impérialiste opère à
l’échelle mondiale, au profit de la ploutocratie des oligopoles de
l’impérialisme collectif de la triade.
La vraie bataille se livre sur ce terrain décisif entre les
oligopoles qui cherchent à produire et reproduire les conditions qui leur
permettent de s’approprier la rente impérialiste et toutes leurs victimes –
travailleurs de tous les pays du Nord et du Sud, peuples des périphéries
dominées condamnées à renoncer à toute perspective de développement digne de ce
nom.
Je proposais donc une conceptualisation des formes
nouvelles de domination des centres impérialistes fondée sur l’affirmation de
modes nouveaux de contrôle se substituant au monopole ancien de l’exclusive
industrielle, ce que la montée des pays qualifiés depuis « d’émergents » a
confirmé. Je qualifiais la nouvelle mondialisation en construction « d’aparheid
à l’échelle mondiale », appelant la gestion militarisée de la planète,
perpétuant dans des conditions nouvelles la polarisation indissociable de
l’expansion du « capitalisme réellement existant ».
LA SECONDE VAGUE D’ÉMANCIPATION DES PEUPLES: UN «REMAKE»
DU XXÈME SIÈCLE OU MIEUX?
Le monde contemporain est gouverné par des oligarchies.
Oligarchies financières aux Etats-Unis, en Europe et au Japon, qui dominent non
seulement la vie économique, mais tout autant la politique et la vie
quotidienne. Oligarchies russes à leur image que l’Etat russe tente de
contrôler. Statocratie en Chine. Autocraties (parfois cachées derrière quelques
apparences d’une démocratie électorale « de basse intensité ») inscrites dans ce
système mondial ailleurs dans le reste de la planète.
La gestion de la mondialisation contemporaine par ces
oligarchies est en crise.
Les oligarchies du Nord comptent bien rester au pouvoir, le
temps de la crise passé. Elles ne se sentent pas menacées. Par contre la
fragilité des pouvoirs des autocraties du Sud est, elle, bien visible. La
mondialisation en place est, de ce fait, fragile. Sera-t-elle remise en question
par la révolte du Sud, comme ce fut le cas au siècle passé ? Probable. Mais
triste. Car l’humanité ne s’engagera sur la voie du socialisme, seule
alternative humaine au chaos, que lorsque les pouvoirs des oligarchies, de leurs
alliés et de leurs serviteurs seront mis en déroute à la fois dans les pays du
Nord et dans ceux du Sud.
Le capitalisme est « libéral » par nature, si l’on entend
par « libéralisme » non pas ce joli qualificatif que le terme inspire, mais
l’exercice plein et entier de la domination du capital non pas seulement sur le
travail et l’économie, mais sur tous les aspects de la vie sociale. Il n’y a pas
« d’économie de marché » (expression vulgaire pour dire capitalisme) sans «
société de marché ». Le capital poursuit obstinément cet objectif unique.
L’Argent. L’accumulation pour elle-même. Marx, mais après lui d’autres penseurs
critiques comme Keynes, l’ont parfaitement compris. Pas nos économistes
conventionnels, ceux de gauche inclus.
Ce modèle de domination exclusive et totale du capital
avait été imposé avec obstination par les classes dirigeantes tout au long de la
longue crise précédente jusqu’en 1945. Seule la triple victoire de la
démocratie, du socialisme et de la libération nationale des peuples avait
permis, de 1945 à 1980, la substitution à ce modèle permanent de l’idéal
capitaliste, de la coexistence conflictuelle des trois modèles sociaux régulés
qu’ont été le Welfare State de la social-démocratie à l’Ouest, les socialismes
réellement existants à l’Est et les nationalismes populaires au Sud.
L’essoufflement puis l’effondrement de ces trois modèles a par la suite rendu
possible un retour à la domination exclusive du capital, qualifiée de
néo-libérale.
Les désastres sociaux que le déploiement du libéralisme – «
l’utopie permanente du capital » ai-je écrit – n’allait pas manquer de provoquer
ont inspiré bien des nostalgies du passé récent ou lointain. Mais ces nostalgies
ne permettent pas de répondre au défi. Car elles sont le produit d’un
appauvrissement de la pensée critique théorique qui s’était progressivement
interdit de comprendre les contradictions internes et les limites des systèmes
de l’après seconde guerre mondiale, dont les érosions, les dérives et les
effondrements sont apparus comme des cataclysmes imprévus.
Néanmoins, dans le vide créé par ces reculs de la pensée
théorique critique, une prise de conscience de dimensions nouvelles de la crise
systémique de civilisation a trouvé le moyen de se frayer la voie. Je fais
référence ici aux écologistes. Mais les Verts, qui ont prétendu se distinguer
radicalement et tout également des Bleus (les conservateurs et les libéraux) et
des Rouges (les Socialistes) se sont enfermés dans l’impasse, faute d’intégrer
la dimension écologique du défi dans une critique radicale du capitalisme.
Tout était en place donc pour assurer le triomphe –
passager en fait, mais qui s’est vécu comme « définitif » – de l’alternative
dite de la « démocratie libérale ». Une pensée misérable – une véritable non
pensée – qui ignore ce que pourtant Marx avait dit de décisif concernant cette
démocratie bourgeoise qui ignore que ceux qui décident ne sont pas ceux qui sont
concernés par ces décisions. Ceux qui décident, jouissent de la liberté
renforcée par le contrôle de la propriété, sont aujourd’hui les ploutocrates du
capitalisme des oligopoles et les Etats qui sont leurs débiteurs. Par la force
des choses les travailleurs et les peuples concernés ne sont guère que leurs
victimes. Mais de telles billevesées pouvaient paraître crédibles, un court
moment, du fait des dérives des systèmes de l’après-guerre, dont la misère des
dogmatiques ne parvenait plus à comprendre les origines. La démocratie libérale
pouvait alors paraître le « meilleur des systèmes possibles ».
Aujourd’hui les pouvoirs en place, qui eux n’avaient rien
prévu, s’emploient à restaurer ce même système. Leur succès éventuel, comme
celui des conservateurs des années 1920 – que Keynes dénonçait sans trouver
d’écho à l’époque – ne pourra qu’aggraver l’ampleur des contradictions qui sont
à l’origine de l’effondrement financier de 2008.
La récente réunion du G20 (Londres, avril 2009) n’amorce en
rien une « reconstruction du monde ». Et ce n’est peut être pas un hasard si
elle a été suivie dans la foulée par celle de l’OTAN, le bras armé de
l’impérialisme contemporain, et par le renforcement de son engagement militaire
en Afghanistan. La guerre permanente du « Nord » contre le « Sud » doit
continuer.
On savait déjà que les gouvernements de la triade –
Etats-Unis, Europe et Japon – poursuivent l’objectif exclusif d’une restauration
du système tel qu’il était avant septembre 2008. Plus intéressant est le fait
que les leaders des « pays émergents » invités ont gardé le silence. Une seule
phrase intelligente a été prononcée au cours de cette journée de grand cirque,
par le Président chinois Hu Jintao, qui a fait observer « en passant », sans
insister et avec le sourire (narquois ?), qu’il faudra bien finir par envisager
la mise en place d’un système financier mondial qui ne soit pas fondé sur le
dollar. Quelques rares commentateurs ont immédiatement fait le rapprochement –
correct – avec les propositions de Keynes en 1945.
Cette « remarque » nous rappelle à la réalité : que la
crise du système du capitalisme des oligopoles est indissociable de celle de
l’hégémonie des Etats-Unis, à bout de souffle. Mais qui prendra la relève ?
Certainement pas « l’Europe » qui n’existe pas en dehors de l’atlantisme et ne
nourrit aucune ambition d’indépendance, comme l’assemblée de l’OTAN l’a démontré
une fois de plus. La Chine ? Cette « menace », que les médias invoquent à
satiété (un nouveau « péril jaune ») sans doute pour légitimer l’alignement
atlantiste, est sans fondement. Les dirigeants chinois savent que leur pays n’en
a pas les moyens, et ils n’en ont pas la volonté. La stratégie de la Chine se
contente d’oeuvrer pour la promotion d’une nouvelle mondialisation, sans
hégémonie. Ce que ni les Etats-Unis, ni l’Europe ne pensent acceptable.
Les chances donc d’un développement possible allant dans ce
sens reposent encore intégralement sur les pays du Sud. Et ce n’est pas un
hasard si la Cnuced est la seule institution de la famille des Nations Unies qui
ait pris des initiatives fort différentes de celles de la commission Stiglitz.
Ce n’est pas un hasard si son directeur, le Thaïlandais Supachai Panitchpakdi,
considéré jusqu’à ce jour comme un parfait libéral, ose proposer dans le rapport
de l’organisation intitulé « The Global Economic Crisis », daté de mars 2009,
des avancées réalistes s’inscrivant dans la perspective d’un second moment de «
l’éveil du Sud ».
La Chine de son côté a amorcé la construction – progressive
et maîtrisée – de systèmes financiers régionaux alternatifs débarrassés du
dollar. Des initiatives qui complètent, au plan économique, la promotion des
alliances politiques du « groupe de Shanghai », l’obstacle majeur au bellicisme
de l’OTAN.
L’assemblée de l’OTAN, réunie dans la même foulée en avril
2009, a entériné la décision de Washington, non pas d’amorcer son désengagement
militaire, mais au contraire d’en accentuer l’ampleur.
UN NOUVEL INTERNATIONALISME DES TRAVAILLEURS ET DES
PEUPLES EST NÉCESSAIRE ET POSSIBLE
Le capitalisme historique est tout ce qu’on veut sauf
durable. Il n’est qu’une parenthèse brève dans l’histoire. Sa remise en cause
fondamentale – que nos penseurs contemporains, dans leur grande majorité,
n’imaginent ni « possible » ni même « souhaitable » – est pourtant la condition
incontournable de l’émancipation des travailleurs et des peuples dominés (ceux
des périphéries, 80 % de l’humanité). Et les deux dimensions du défi sont
indissociables. Il n’y aura pas de sortie du capitalisme par le moyen de la
seule lutte des peuples du Nord, ou par la seule lutte des peuples dominés du
Sud. Il n’y aura de sortie du capitalisme que lorsque, et dans la mesure où, ces
deux dimensions du même défi s’articuleront l’une avec l’autre. Il n’est pas «
certain » que cela arrive, auquel cas le capitalisme sera « dépassé » par la
destruction de la civilisation (au-delà du malaise dans la civilisation pour
employer les termes de Freud), et peut être de la vie sur la planète. Le
scénario d’un « remake » possible du XXème siècle restera donc en deçà des
exigences d’un engagement de l’humanité sur la longue route de la transition au
socialisme mondial. Le désastre libéral impose un renouveau de la critique
radicale du capitalisme. Le défi est celui auquel est confrontée la
construction/reconstruction permanente de l’internationalisme des travailleurs
et des peuples, face au cosmopolitisme du capital oligarchique.
La construction de cet internationalisme ne peut être
envisagée que par le succès d’avancées révolutionnaires nouvelles (comme celles
amorcées en Amérique latine et au Népal) ouvrant la perspective d’un dépassement
du capitalisme.
Dans les pays du Sud le combat des Etats et des nations
pour une mondialisation négociée sans hégémonies – forme contemporaine de la
déconnexion – soutenu par l’organisation des revendications des classes
populaires peut circonscrire et limiter les pouvoirs des oligopoles de la triade
impérialiste. Les forces démocratiques dans les pays du Nord doivent soutenir ce
combat. Le discours « démocratique » proposé, et accepté par la majorité des
gauches telles qu’elles sont, les interventions « humanitaires » conduites en
son nom comme les pratiques misérables de « l’aide » écartent de leurs
considérations la confrontation réelle avec ce défi.
Dans les pays du Nord les oligopoles sont déjà visiblement
des « biens communs » dont la gestion ne peut être confiée aux seuls intérêts
particuliers (dont la crise a démontré les résultats catastrophiques). Une
gauche authentique doit avoir l’audace d’en envisager la nationalisation, étape
première incontournable dans la perspective de leur socialisation par
l’approfondissement de la pratique démocratique. La crise en cours permet de
concevoir la cristallisation possible d’un front des forces sociales et
politiques rassemblant toutes les victimes du pouvoir exclusif des oligarchies
en place.
La première vague de luttes pour le socialisme, celle du
XXème siècle, a démontré les limites des social-démocraties européennes, des
communismes de la troisième internationale et des nationalismes populaires de
l’ère de Bandoung, l’essoufflement puis l’effondrement de leurs ambitions
socialistes. La seconde vague, celle du XXIème siècle, doit en tirer les leçons.
En particulier associer la socialisation de la gestion économique et
l’approfondissement de la démocratisation de la société. Il n’y aura pas de
socialisme sans démocratie, mais également aucune avancée démocratique hors de
la perspective socialiste.
Ces objectifs stratégiques invitent à penser la
construction de « convergences dans la diversité » (pour reprendre l’expression
retenue par le Forum Mondial des Alternatives) des formes d’organisation et de
luttes des classes dominées et exploitées. Et il n’est pas dans mon intention de
condamner par avance celles de ces formes qui, à leur manière, renoueraient avec
les traditions des social-démocraties, des communismes et des nationalismes
populaires, ou s’en écarteraient.
Dans cette perspective il me paraît nécessaire de penser le
renouveau d’un marxisme créateur. Marx n’a jamais été aussi utile, nécessaire,
pour comprendre et transformer le monde, aujourd’hui autant et même plus encore
qu’hier. Etre marxiste dans cet esprit c’est partir de Marx et non s’arrêter à
lui, ou à Lenine, ou à Mao, comme l’ont conçu et pratiqué les marxismes
historiques du siècle dernier. C’est rendre à Marx ce qui lui revient :
l’intelligence d’avoir amorcé une pensée critique moderne, critique de la
réalité capitaliste et critique de ses représentations politiques, idéologiques
et culturelles. Le marxisme créateur doit poursuivre l’objectif d’enrichir sans
hésitation cette pensée critique par excellence. Il ne doit pas craindre d’y
intégrer tous les apports de la réflexion, dans tous les domaines, y compris
ceux de ces apports qui ont été considérés, à tort, comme « étrangers » par les
dogmatiques des marxismes historiques du passé.
Note
Les thèses présentées dans cet article ont été développées par
l’auteur dans son ouvrage sur la crise, Sortir de la crise du capitalisme ou
sortir du capitalisme en crise (ed Le Temps des Cerises, Paris 2009).
Samir Amin Samir Amin dirige le Forum Tiers Monde
:
http://www.forumtiersmonde.net/fren/index.php
Source : Marianne
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