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Paul Lafargue

1882

LE COMMUNISME ET LES SERVICES
PUBLICS

Publié dans
L’égalité
des
25 juin et 2 juillet 1882

1

En ce moment l’on est en train de
fabriquer un communisme à l’usage des bourgeois : il est bien modeste ; il se
contente de la transformation de certaines industries en services publics ; il
est surtout peu compromettant ; au contraire, il ralliera nombre de
bourgeois.

On leur dit, voyez les postes, elles
sont un service public communiste, fonctionnant admirablement au profit de la
communauté, et à meilleur marché qu’elles ne pourraient le faire, si elles
étaient confiées à une compagnie privée, comme c’était autrefois le cas. Le gaz,
le chemin de fer métropolitain, la construction des logements ouvriers, etc.,
doivent devenir eux aussi des services publics. Il fonctionneront au profit de
la communauté et bénéficieront principalement aux
bourgeois.

Dans la société capitaliste la
transformation de certaines industries en service public est la dernière forme
d’exploitation capitaliste. C’est parce que cette transformation présente des
avantages multiples et incontestables aux bourgeois, que dans tous les pays
capitalistes on voit les mêmes industries devenues services publics (armée,
police, postes, télégraphes, fabrication de la monnaie,
etc.).

Certaines industries monopolisées,
livrées aux appétits des compagnies particulières, deviennent des instruments
d’exploitation des autres catégories de la classe bourgeoise, tellement
puissants, qu’elles troublent l’ordre bourgeois tout
entier.

Voici des exemples : les télégraphes
électriques, dès leur début en France, furent industrie de l’Etat ; l’intérêt
politique du gouvernement l’exigeait. En Angleterre et aux Etats-Unis, où cet
intérêt politique n’existait pas, ils furent établis par des Compagnies privées.
Le gouvernement anglais dut les racheter dans l’intérêt de tous et surtout des
spéculateurs, qui, dans le rachat, trouvèrent le moyen de pêcher des bénéfices
scandaleux. Aux Etats-Unis, les télégraphes sont encore industrie privée : ils
sont monopolisé par une bande de spéculateurs qui régente toute la presse du
pays. Ces spéculateurs ne communiquent de dépêches télégraphiques qu’aux
journaux qui leur sont inféodés et qui leur paient une taxe tellement lourde,
que beaucoup de journaux, ne pouvant la satisfaire, se passent de nouvelles
télégraphiques. En Amérique, les nouvelles télégraphiques sont la partie la plus
importante des journaux, les en priver, c’est les condamner à vivoter et à
mourir. Dans cette République républicaine, que les libéraux prennent pour
l’idéal de leurs rêves les plus hardis, la liberté de la presse est à la merci
d’une poignée de spéculateurs, sans force gouvernementale et sans
responsabilité, mais qui détiennent les télégraphes.

Le monopole des chemins de fer est
tellement exorbitant, qu’une compagnie peut à son gré ruiner une industrie, une
ville avec des tarifs différentiels, des tarifs de faveur. Le danger auquel se
trouve exposée la Société par la possession individuelle des moyens de
transport, est si bien sentie par les bourgeois, qu’en France, en Angleterre,
aux Etats-Unis, des bourgeois, dans leur propre intérêt, demandent de
transformer le chemin de fer en service public. Déjà, avant même que cette
transformation soit accomplie, l’Etat, dans l’intérêt des industriels et des
propriétaires fonciers pressurés par les rois du railway, a dû intervenir dans
la fixation des prix, et établir des cahiers des charges. Bien que cette manière
de contrôler l’action des compagnies ne soit guère efficace, elle est une
ingérence de l’Etat dans une industrie et est un stage de sa transformation en
service public.

Dans la société capitaliste une
industrie privée ne devient service public, que pour mieux servir les intérêts
de la bourgeoisie : les avantages qu’elle en retire sont le différentes natures,
nous venons de parler des dangers sociaux que présentent certaines industries
abandonnées à l’exploitation individuelle, dangers qui disparaissent ou sont
atténués considérablement dès que l’Etat les dirige. Mais il en existe
d’autres.

L’Etat, en centralisant les
administrations diminue les frais généraux, il fait le service avec une dépense
moindre. On accuse l’Etat de payer tout plus cher que les industriels privés ;
néanmoins ce n’est pas toujours le cas lorsqu’il s’agit de l’établissement des
voies de communication, une des entreprises les plus difficile et les plus
compliquées de l’industrie moderne : ainsi les tramways qui se sont construits
en France, sauf de très rares exceptions, ont coûté une moyenne de 250 à 300
mille francs par kilomètre pour frais de premier établissement ; le chemin de
fer d’Alais au Rhône, a mangé par kilomètre de ligne ferrée une somme d’environ
700,000 fr. M. Freycinet, qui n’est pas un dirigeant bourgeois pour des prunes,
a établi sur des données positives que l’Etat pouvait construire des chemins de
fer à raison de 200,000 fr. par kilomètre.

L’Etat peut donc diminuer sensiblement
les prix des services publics qu’il exploite. Ce sont les bourgeois qui
bénéficient de cette réduction, parce que ce sont eux surtout qui en usent.
Ainsi qu d’ouvriers ne se servent de la poste qu’une ou deux fois par an : et
que de maisons de commerce, que d’industriels, expédient des dix et vingt
lettres par jour.

Les services publics deviennent pour
les politiciens un moyen de caser leurs créatures et de donner de bonnes et
grasses sinécures aux beaux fils de la bourgeoisie. M. Cochery, par exemple, a
accordé les places lucratives des postes à des orléanistes, entre autres au fils
du sénateur Laboulaye, l’homme à l’encrier.

Les militants du Parti ouvrier peuvent
et doivent dans leurs polémiques contre les publicistes et les politiciens de la
bourgeoisie, se servir de cette transformation d’industries autrefois privées en
service public, pour montrer comment les bourgeois eux-mêmes sont amenés pat la
force des choses à attaquer leurs propres principes, qui demandent que la
société représentée par l’Etat n’enlève aucune industrie à l’initiative privée ;
mais ils ne doivent désirer et encore moins réclamer la transformation de
nouvelles industries en services publics, et cela pour diverses
raisons.

Parce qu’il est de l’intérêt du Parti
ouvrier, d’envenimer les conflits qui déchirent la classe bourgeoise, au lieu de
chercher à les apaiser ; ces antagonismes activent la désorganisation de la
classe régnante ; parce que les services publics augmentent la puissance
corruptrice des politiciens bourgeois ; parce que les ouvriers de l’Etat ne
peuvent comme les ouvriers de l’industrie privée faire des grèves et entrer en
lutte avec leurs exploiteurs.

La seule raison socialiste que l’on
pourrait avancer pour cette transformation, c’est que peut-être elle
simplifierait l’œuvre d’expropriation révolutionnaire du Parti ouvrier. Nous
l’examinerons dans la prochaine
Egalité.

2

Dans la dernière
Egalité nous disions que la seule raison socialiste que l’on
pourrait donner pour réclamer la transformation de certaines industries privées
en services publics administrés par l’Etat ou la commune, serait que cette
transformation simplifierait l’œuvre d’expropriation révolutionnaire qui aurait
à accomplir le Parti ouvrier, maître du pouvoir. Cette raison ne tient pas
debout. Les bons côtés de cette transformation seraient loin de compenser les
nombreux dangers qu’elle présenterait et que nous avons déjà brièvement
mentionnés.

Le premier grand effort révolutionnaire
du Parti ouvrier sera de s’emparer du pouvoir central ; tant que cette place
forte de la Bourgeoisie ne sera pas conquise, toutes les réformes ouvrières
seront refusées, même les plus urgentes, ou si elles sont accordées, elles le
seront si chichement qu’elles seront illusoires et ne tourneront qu’au profit de
la classe capitaliste.

La classe bourgeoise expropriée du
pouvoir politique, le Parti ouvrier pourra commencer l’expropriation économique
: ceux qui réclament la transformation de certaines industries privées en
services publics même dans la société capitaliste, disent, la tâche du Parti
ouvrier sera moins lourde, puisque déjà la bourgeoisie se trouvera expropriée
d’une partie de l’outillage national. – Mais non.

Les grands organismes de communication
et de crédit, tels que les chemins de fer, la Banque de France, le Crédit
foncier, etc., que l’on voudrait voir tomber dans les mains de l’Etat sont déjà
si admirablement centralisés, que pour s’en emparer il n’y aurait qu’à donner un
coup de pied à leurs directeurs, à brûler quelques liasses de papiers. Il sera
aussi facile de prendre possession de la Banque de France et de ses succursales
de province, que du bureau central des postes de la rue Jean-Jacques Rousseau et
des bureaux de provinces. Il n’y aura qu’à y envoyer quatre hommes et un
caporal, et mettre sous verrous les hauts fonctionnaires pour paralyser leurs
intrigues et obtenir des renseignements si besoin se faisait sentir. Il en
serait de même pour les chemins de fer. Sous la Commune il fallait voir comment
M. Rothschild et tous les gros messieurs du Railway avaient la bouche en cœur et
se faisaient petits quand ils parlaient à un délégué de la Commune. C’était
plaisir à voir. J’en sais quelque chose.

La transformation en services publics
ne faciliterait nullement l’œuvre révolutionnaire, mais elle donnerait lieu à
des tripotages financiers et à une dilapidation épouvantable du Trésor public.
Dans la deuxième Egalité et dans la
Revue socialiste j’ai
signalé quelques-uns des vols scandaleux des deniers publics accomplis lors du
rachat des petites lignes de chemins de fer. Tous les tripoteurs politiques, les
Gambetta, les Freycinet, les Wilson, mis en goût par le rachat de petites
lignes, demandent le rachat des grandes lignes
ferrées.

Bien qu’à un degré moindre,
l’expropriation des grands organismes de production (hauts-fourneaux, mines,
filatures, tissages, etc.), sera encore chose facile. Il ne s’agira que de
déplacer et coffrer au besoin quelques patrons, directeurs, administrateurs.
Mais l’expropriation n’est qu’une partie de la tâche historique du Parti
ouvrier.

Tous ceux qui font du socialisme
d’Etat, c’est-à-dire qui demandent la transformation de certaines industries en
services publics administrés par l’Etat ou la commune s’occupent nullement du
sort des ouvriers qui y travaillent : en admettant même qu’ils voulussent
améliorer leur sort, le pourraient-ils ? – S’ils le peuvent qu’ils le prouvent,
qu’ils commencent par soulager la dure situation des travailleurs des postes,
des tabacs, des chemins de fer, des forges de l’Etat. – Les ateliers de l’Etat
et de la commune sont des bagnes tout aussi épouvantables, si ce n’est plus, que
les ateliers privés.

Les travailleurs y sont plus rapacement
exploités que dans les ateliers privés : ils sont courbés sous une autorité plus
puissamment hiérarchisée ; ils ne peuvent se coaliser ni faire grève. – Il n’en
pourrait être autrement, l’Etat et la commune n’étant que des représentations
officielles de la classe capitaliste.

Mais le pouvoir révolutionnaire qui
nationalisera les instruments de travail arrachés à la classe capitaliste aura à
veiller et à l’intérêt général de la Société desservi par les industries
nationales et à l’intérêt particulier des ouvriers que
l’exploiteront.

Supposons que le Parti ouvrier ait
envoyé M. Rothschild chercher à Jéricho les origines de ses ancêtres et se soit
emparé des chemins du Nord ; supposons qu’il ne veuille ou ne puisse établir dès
la première année la gratuité des transports, il pourra approximativement
établir ainsi son compte :

– Sur chaque 100 francs de recettes du
chemin de fer du Nord, 10 francs sont consacrés à l’usage du matériel et en
frais généraux ; 60 francs sont absorbés par les salaires des ouvriers et des
employés. 30 francs sont distribués entre les actionnaires et les obligataires.
– Les actionnaires et les obligataires ayant été supprimés, le gouvernement
révolutionnaire pourrait faire trois parts de ce qu’ils empochaient pour ne rien
faire, un tiers serait laissé aux ouvriers, un tiers serait employé à diminuer
le prix des transports, le dernier tiers serait pris par l’Etat afin de
remplacer les impôts.

Ainsi donc, le gouvernement
révolutionnaire pourrait augmenter immédiatement de près de 16% les salaires des
ouvriers et des employés. Il aurait à veiller à ce que les salaires fussent
autrement distribués qu’ils ne le sont aujourd’hui, moins un administrateur ou
haut fonctionnaire fait de besogne et plus il est payé. Pour remédier à ce mal,
il n’aurait qu’à laisser les intéressés se partager la somme qu’ils recevraient
proportionnellement à leurs services et talents. Le gouvernement révolutionnaire
aurait à prendre des garanties pour que les ouvriers à qui il confie un
instrument national présentassent toutes les qualités requises pour son bon
fonctionnement, et à ce qu’il ne devint pas un moyen d’exploitation de certaines
catégories d’ouvriers, ainsi que le sont devenus les ateliers coopératifs de la
société actuelle.

Ce mode d’exploitation des moyens de
production nationalisés, ne sera qu’un mode transitoire, imposé par les
difficultés au milieu desquelles le Parti ouvrier aura à se débattre le
lendemain de la Révolution : mais nous entrevoyons une période où les besoins de
consommation et le pouvoir de production de la société savamment calculés, la
consommation ainsi que la production seront gratuites. Il n’y aura alors ni
salaires, ni prix de marchandises. La société humaine sera alors de nouveau
entrée dans la période communiste.

Il faut avoir toute l’ignorance et tout
le bourgeoisisme d’un docteur possibiliste pour donner comme idéal communiste
les services publics de la société actuelle.

 


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