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1er MAI :
toute son histoire


Le XIXe siècle voit la naissance de la
classe ouvrière. La prolétarisation du travail se développe au fur et à mesure
que le machinisme industriel vient remplacer les anciennes formes de production.
Les employeurs sont les maîtres absolus des entreprises et les conditions de
travail sont misérables. Les journées de travail comportent souvent 15 à 16
heures par jour sans repos hebdomadaire et encore moins annuel. Des enfants de 6
ans travaillent souvent dans les usines et les mines, des femmes sont employées
au fond de la mine et à des travaux pénibles et insalubres. Les ouvriers n’ont
pas le droit de s’organiser.


Le « droit de coalition » est
seulement reconnu en 1824 en Grande-Bretagne, en 1864 en France
(mais il faudra attendre 1884 pour le syndicalisme), en 1869 en
Allemagne. Dans la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu’à la première
guerre mondiale, la population industrielle continue de croître constamment.
Entre 1895 et 1914, le nombre d’ouvriers passe de 5 à 7 millions aux
États-Unis, de 8 à 12.500.000 en Grande-Bretagne, de 3 à 4.500.000
en Russie. En France, la population ouvrière était en 1866 de
5.575.000 hommes et 3.385.000 femmes.


La révolte des
« Canuts »:


Le 21 novembre 1831 a lieu la
première révolte des « Canuts » de Lyon qui occupent la ville au cri de
« Vivre libre en travaillant ou mourir en combattant ! ». La monarchie française
envoie 20.000 hommes de troupe et 150 canons pour réprimer « l’émeute ». C’est à
cette époque que le ministre français Casimir Périer déclarait:
« Il faut que les ouvriers sachent bien qu’il n’y a pas de remède pour
eux que la patience et la résignation ! ».


Le 14 février 1834, nouvelle
insurrection des « Canuts ». Ils occupent les hauteurs de Lyon et feront
face pendant 6 jours à 12.000 soldats.


Le manifeste de Marx et
Engels:


En 1840 d’importantes grèves
corporatives se déroulent en France. Le 22 février 1848, manifestation
monstre à Paris et chute de la monarchie. Mise en place d’un gouvernement
provisoire avec des démocrates et quelques socialistes. Le 23 juin 1848,
insurrection des quartiers populaires de la capitale contre une seconde
République dominée par la bourgeoisie. La répression sera terrible : des
dizaines de milliers de travailleurs hommes, femmes, enfants, vieillards,
massacrés, 25.000 arrestations, 15.000 déportés et
emprisonnés.


Mais, 1848, c’est
aussi l’année de la publication du « Manifeste communiste » de Karl Marx.

En 1864, est créée la Première Internationale Ouvrière et dans les pays
industriels, malgré des difficultés énormes, le syndicalisme commence à
s’organiser.


La Commune:


Le 19 mars 1871, à la suite de
la guerre franco-allemande de 1870, une révolte populaire éclate à Paris.
La Commune de Paris est créée. Elle sera écrasée quelques semaines plus
tard par l’alliance des bourgeoisies française et allemande avec Thiers
et Bismarck. 25.000 travailleurs parisiens seront massacrés par les
forces de répression, les cadavres seront brûlés, 38.500 arrestations seront
opérées, 13.700 seront condamnés à des peines allant jusqu’à 90 années de
prison, 3.000 mourront dans les pontons, la prison, le bagne et
l’exil.


Durant les années 1873-1895
les crises continuent à provoquer des grèves violentes. En 1873, en
Angleterre et surtout en 1899 à Londres où les dockers arrêtent
tout travail. En Allemagne, grèves et manifestations des travailleurs de
la Ruhr. En France, où le sang coule à Decazeville en 1886.
En 1886 également, en Belgique révoltes populaires et fusillades à
Roux et publication du « Catéchisme du
Peuple »
d’Alfred Defuisseaux, etc…


A partir de 1848, les
dirigeants ouvriers axent leurs revendications sur la journée de 8 heures,
comprise dans une perspective d’éducation ouvrière : 8 heures de travail, 8
heures de repos, 8 heures d’éducation
. En 1886, le Congrès National du
Travail, aux États-Unis, marque sa volonté d’obtenir ce
résultat.


Le Congrès de CHICAGO
(1884):


Une loi de 1868, relative aux
seuls travaux dirigés par l’ État américain n’est pas appliquée. Aussi, en 1881,
la Fédération américaine du Travail (A.F.L.) décide de passer à l’action.
Le Congrès de Chicago de 1884 décide qu’à partir du 1er Mai (date du
renouvèlement des baux) de l’année 1886, ou bien les patrons accepteront la
journée de 8 heures ou bien les ouvriers feront grève…


En 1886, plus de 5.000 grèves
eurent lieu (avec un massacre sanglant de travailleurs à Chicago) et si
le résultat ne fut pas obtenu partout aux États-Unis, du moins, la percée
était-elle faite. C’est l’origine des Manifestations du Ier
Mai
.


En 1889, le Congrès socialiste
international décide que dans tous les pays, représentés, on interrompra le
travail le 1er Mai 1890. Première manifestation commune d’unité
d’action internationale des travailleurs
. En France, celle-ci se
déroula dans un calme impressionnant et eut un effet immédiat : suppression du
livret ouvrier, limitation à 10 heures de la journée de travail pour les femmes
et les adolescentes, loi sur les accidents de travail, projet de loi sur les
retraites ouvrières.


La fusillade de FOURMIES:


Le 1er mai 1891, est marquée
par la fusillade de Fourmies (Nord). La troupe fait feu sur un cortège
pacifique de jeunes gens et de jeunes filles désarmés qui voulaient fêter le 1er
Mai. Plus d’une douzaine de morts. De nombreux 1ers Mai seront
marqués par des violences contre les travailleurs dans un certain nombre de pays
du monde.


En 1919, en France, la
journée de 8 heures ayant été accordée par la loi du 23 avril 1919, le 1er Mai
est l’objet de manifestations monstres dans le pays. A Paris, les
manifestants se heurtent à la police et deux ouvriers sont tués.


Libérer les
travailleurs:


Bien que le 1er Mai ait
souvent perdu son caractère de grève, dans la mesure où ce jour est devenu un
jour férié et payé, les organisations ouvrières ont toujours voulu lui maintenir
son caractère de manifestation pour la libération des
travailleurs
.


Dans les pays socialistes, ce
jour donne lieu à de gigantesques manifestations populaires et des parades de
l’armée populaire. Toutefois, en Russie, le nouveau tsar Yeltsine,
marionnette du capitalisme international et de l’Occident, a transformé
officiellement la journée en « Fête du muguet ». Ce qui n’empêche évidemment pas
les organisations ouvrières et communistes de poursuivre manifestations et
mobilisations contre le nouveau régime.






ici, téléchargez
l’Internationale







« Il sera organisé une grande manifestation
internationale à date fixe, de manière que, dans tous les pays et dans toutes
les villes, les travailleurs mettent, le même jour, les pouvoirs publics en
demeure de réduire légalement la journée de travail à huit heures et d’
appliquer les autres résolutions du Congrès international de
Paris. ».


« Attendu qu’ une semblable manifestation a déjà
été décidée pour le 1er mai 1890 par l’ American Federation of Labor, dans son
congrès de décembre 1988, tenu à Saint-Louis, cette date est adoptée pour la
manifestation internationale ».


« Les travailleurs des diverses nations auront à
accomplir cette manifestation dans les conditions qui leur sont imposées par la
situation spéciale de leur pays. ».
C’ est en
ces termes que, dans une résolution adoptée à l’ unanimité, le Congrès
international ouvrier socialiste, réunissant 391 délégués et représentants de 22
pays, qui se tenait à Paris du 1 au 21 juillet 1889, décida d’ organiser les
premières manifestations du 1er mai. Parmi toutes les revendications, c’ est
celle de la journée de huit heures qui allait dynamiser l’ idée l’ idée du 1er
Mai en force matérielle. Ce que l’ on a appelé les « Trois Huit » – huit heures de
travail, huit heures de loisirs, huit heures de sommeil – était une
revendication essentielle du mouvement ouvrier de l’ époque. Cette exigence de
la réduction du temps de travail est d’ ailleurs toujours inscrite parmi les
revendications fondamentales des travailleurs qui aujourd’hui, veulent la
semaine des 36 heures.


En fait depuis la révolution industrielle, le monde
du travail connaît une exploitation éhontée. Des journées de 12, 14 et même 16
heures, voilà ce que la soif de profits des patrons impose toujours comme régime
de travail. La situation est telle que dans certaines entreprises, les
ouvriers sont obligés de dormir à côte de leurs machines,
car ils n’ont
même plus le temps de rentrer chez eux. Les femmes connaissent des journées
aussi longues et aussi pénibles que leurs compagnons. Les enfants ne sont pas
épargnés. Et l’ on en voit travailler dans la métallurgie, les verreries, les
charbonnages, à cinq ou six ans. Dans un tel contexte, inutile de songer à
l’instruction. Et les maladies professionnelles et autres sont monnaie
courante.


Pourtant, il n’ en a pas toujours été ainsi. Au cours
des XIVe et XVe siècles, la durée de travail en vigueur chez les artisans
tisserands anglais est de huit heures. Dans l’ ensemble, le temps de travail des
femmes, et des enfants est insignifiant. Et certains utopistes évoquent les
journées de sept, six et même quatre heures de travail. Un diplomate français du
XVIIe siècle, Denis Veiras d’ Ales, préconisait
même dans son roman social « L’ histoire de Severambes », de fixer la journée des
Trois
Huit dans la Constitution.


Mais vint la révolution industrielle, la
concentration capitaliste, et la volonté du patronat de pousser les travailleurs
à oeuvrer jusqu’à l’ extrême limite de leurs forces. Dans ce but de profit
maximum, femmes et enfants prirent le chemin des fabriques pour y gagner un
salaire de misère.


Une longue bataille:


Très tôt, la bataille est engagée contre les
capitalistes pour arracher une réduction du temps de travail. En 1825, les
fileurs de Nottingham sont les premiers à déclencher une grève pour les huit
heures. En France, la célèbre révolte des canuts de Lyon en 1831 marque la vraie
naissance des luttes ouvrières dans ce pays. Et 1832 vit les charpentiers de
Pecq prendre l’ offensive pour les Trois Huit. Dans le même temps, les
industriels anglais se plaignent auprès de leur gouvernement: « Si on nous
empêche de faire travailler les enfants de n’ importe quel âge dix heures par
jour, nous cessons de fabriquer ».
En 1841, en France, une loi fixe à huit
ans l’ âge minimum d’ entrée au travail…


En cours de route, des objectifs politiques, tels que
le suffrage universel par exemple, se mêlent aux revendications économiques,
liant étroitement ces deux aspects de l’ émancipation ouvrière. Avec des succès
importants. Ainsi, les premiers à obtenir la journée des huit heures de travail
furent les maçons de Melbourne en Australie. C’ était le 21 avril 1856. Il ne
suffisait pas de revendiquer pour obtenir. Les grèves, si elles étaient l’ arme
revendicative par excellence, étaient le plus souvent ensanglantées par la
répression des « forces de l’ordre » des classes possédantes.


La résistance individuelle était vouée à l’ échelle.
Seul le regroupement des travailleurs pour la défense d’ un même objectif
pouvait apporter des résultats. Ainsi se créent les premières associations de
travailleurs. Ainsi voient le jour les premiers syndicats. Ainsi naissent les
premiers partis ouvriers. Ainsi se constitue l’ Association internationale des
travailleurs (1864-1872), éducatrice de la plupart des fondateurs du mouvement
socialiste international. Et dont l’ une des idées maîtresses était la journée
de huit heures de travail.


Pendus pour l’ exemple:


« A partir du 1er mai 1886, la journée normale de
travail sera fixée à huit heures pour toutes les organisations ouvrières ».
Dès 1884, cette revendication apparaît dans toute la propagande organisée
par les syndicats groupés au sein de la Fédération américaine du travail. Le
printemps 1886 fleurit dans une dure période de grèves: plus de 5.000 au total.
Arrêts de travail en masse,manifestations imposantes, meetings monstres, dans
tout le pays, marquent la volonté des travailleurs américains de voir se
matérialiser les « 3 X 8 ».


A Chicago, ils sont 40.000 grévistes. Parce que le
personnel a déclenché une grève en février, la direction de l’ entreprise
agricole Mac Cormick, a décidé le licenciement général. Le 3 mai, les
travailleurs manifestent devant l’ entreprise qui continue de tourner avec tous
les vauriens, briseurs de grève et hommes de main que la direction a pu
rassembler. La police est là, armée jusqu’ aux dents. Elle tire. Six
morts et une cinquantaine de blessés.
En signe de protestation, quinze
mille travailleurs se rassemblent pacifiquement à Haymarket, la place du Marché
au foin. La garde nationale charge sauvagement. Une bombe lancée on ne sait d’
où, éclate au milieu des policiers, en tuant sept et en blessant soixante. Les
policiers ouvrent le feu, faisant de très nombreuses victimes, parmi les
manifestants qui essayent de fuir.


La réaction profit de cet évènement pour faire la
chasse « aux meneurs révolutionnaires ». Albert Parsons, un militant qui avait
échappé aux recherches vient se constituer prisonnier en pleine audience. Afin
de « monter aussi, si c’ est nécessaire sur l’ échafaud, pour les droits du
travail, la cause de la liberté, et l’ amélioration du sort des opprimés ».

Des huit militants ouvriers arrêtés, trois auront la vie sauve grâce à la
protestation populaire. Leur peine sera commuée en détention perpétuelle. Un
autre se suicidera en prison. Les quatre autres -Parsons, Engels, Fischer et
Spies- sont pendus le 11 novembre 1887. Spies, au moment de mourir, aura cette
phrase terrible et prophétique: « Salut temps où notre silence sera plus
puissant que nos voix que l’ on étrangle dans la mort ».
Les « martyrs de
Chicago »
entraient dans l’ Histoire où la classe ouvrière allait faire
briller pour toujours leur souvenir, inséparable de ses « 1er mai ». Six ans plus
tard, en 1893, ils seront réhabillités . Les lanceurs de la bombe, ce n’ était
pas eux…


Internationaliser le 1er
mai:


La même année 1886, les ouvriers wallons (Belgique)
révoltés contre les misères atroces engendrées par le chômage expérimentent pour
la première fois, spontanément, la pratique de la grève générale. Une action
noyée dans le sang des fusillés de ROUX, de CARNIERES, de MONCEAU, de SERAING…
La même années, le jeune Parti ouvrier belge faisait son entrée sur la scène
politique.


Dès cette année 1886, l’ idée de reconstituer
une internationale ouvrière et d’ internationaliser le 1er mai est dans l’ air.
Ce qui fut chose faite à Paris en 1889
. En fait, il y eut deux congrès
ouvriers dans la capitale française. L’on retrouvent les marxistes. L’ autre
constituée par les éléments anti-marxistes, appelés les « possibilistes ». Les
socialistes belges ne purent se décider quant à savoir à quel congrès il fallait
aller. Si bien que le congrès de Jolimont du POB, tenu les 21 et 22 avril 1889,
décida, en désespoir de cause, que la délégation belge se partagerait entre les
deux assemblées. Notons qu’ une majorité (39 voix contre 33 et 18 abstentions)
s’ était dégagée lors d’ un vote pour aller au seul congrès des « possibilistes ».
De toute façon, les socialistes belges n’ eurent pas un comportement des plus
perspicaces. César De Paepe et Jean Volders, qui assistaient au congrès
« marxiste », s’ abstinrent dans le vote des résolutions (celles qui portaient sur
les points de l’ ordre du jour, c’ est – à – dire la manifestation du 1er mai,
mais aussi, et entre autres, « l’ abolition des armées permanentes et l’
armement général du peuple
« . Non pas, dit Volders qu’ ils fussent en
désaccord sur le fond, mais parce qu’ ils ne voulaient pas les reprendre à leur
compte « comme dogmes et sans discussion« .


On ne s’ étonnera donc pas que les vues qu’ ils
exprimèrent ensuite sur les congrès de Paris aient été pessimistes. Les
socialistes belges, sur le moment, ne comprirent ni la portée politique du
congrès auquel ils avaient participé, ni l’ importance capitale de la résolution
relative au 1er mai. Celle-ci ne fut d’ ailleurs même pas reproduite dans les
comptes-rendus du « Peuple », qui agissait ainsi exactement comme la presse
bourgeoise. Et, le 11 août, Jean Volders cru bon de publier dans le « Peuple » un
article affirmant que l’ enthousiasme des ouvriers n’ était pas de mise et qu’
il ne fallait pas encourager leurs « illusions« .


Si les dirigeants socialistes belges ne comprirent
pas le sens de l’ évènement, Frédéric Engels, dans une lettre à Paul Lafargue
(texte en exergue), devait le définir en ces termes: « La résolution du 1er
mai a été la meilleure qu’ ait formulée notre congrès. Elle prouve notre
puissance dans le monde entier. Elle ressuscite bien mieux l’ Internationale que
toutes les tentatives de reconstitution et montre une fois de plus lequel des
deux congrès était représentatif ».
Effectivement, le congrès de Paris, d’ où
sortit la IIe Internationale, ne fut pas un évènement fortuit. Donner une forme
élaborée à leur élan internationaliste, était au centre des préoccupations des
organisations ouvrières dans les pays industrialisés. Et cela d’ autant plus que
se faisait de plus en plus sentir la nécessité de trouver une réponse commune
aux problèmes identiques que le développement cahotique du capitalisme posait
aux travailleurs des divers pays. En témoignent les sources diverses des
propositions. Ainsi, celle de manifester le même jour pour les huit heures vient
des syndicats français. En 1888, alors que la Fédération américaine du travail
prenait sa décision de manifester dans tout le pays le 1er mai, la Fédération
nationale des syndicats de France avait organisé des manifestations pour la
journée des Huit heures et envoyé des délégations à la Chambre des Députés.
Action très remarquée et chargée dans les conditions du temps, d’ une haute
significations politiques. La date du 1er mai fut avancée par les Américains.
Quant au dernier paragraphe de la résolution, il fut ajouté à la demande des
chefs de la social-démocratie allemande qui avaient à tenir compte des lois
anti-socialistes en vigueur dans leur pays.


1890, le premier 1er mai:


Même si elle se gausse de ses ouvriers qui veulent
manifester le 1er mai 1890 dans le monde entier, la bourgeoisie est inquiète.
Ainsi, les patrons allemands créent une ligue de défense prévoyant le renvoi des
travailleurs absents des ateliers le 1er mai et l’ engagement de chaque patron
de ne pas engager un ouvrier licencié par un collègue. Dans le cas où le nombre
de grévistes dépasserait les deux tiers, il était prévu que le patron
pratiquerait le lock-out, et fermerait son entreprise pendant trois semaines. A
Paris, devenu un camp retranché, les banques transfèrent à la Banque de France
transformée en citadelle les fonds de caisse. A Rome, les bourgeois les plus
riches quittent précipitamment la ville. Ces faits démontrent à suffisance la
peur des nantis face à la montée revendicative du monde du travail.


En Belgique, l’ extraordinaire animation que la lutte
ouvrière a prise depuis 1886 ouvre largement les esprits à l’ idée du 1er mai et
au mot d’ ordre qui y est lié: « Pour les huit heures; contre le chômage« .
Aussi, malgré leurs réticences, les dirigeants du POB sont rapidement amenés à
corriger leurs vues initiales. Le 6 avril 1890, le VIe congrès du parti décide
que « tous les groupes ouvriers et fédérations régionales fêteraient le 1er
mai en conservant liberté complète quant à l’ organisation de cette fête, soit
en chômant, soit en manifestant, soit en tenant des meetings
« .


La journée fut activement préparée. Et les résultats
furent à la mesure des efforts consentis. D’ après le « Peuple », il y eut le 1er
mai 1890 quelque 150.000 chômeurs dans les principales industries du Centre, du
Borinage et de Liège. On dénombra environ 30.000 manifestants à Bruxelles, 9 à
10.000 à Gand. De grands cortèges sillonnèrent les rues de Charleroi, Liège,
Anvers et de beaucoup d’ autres localités. Les mineurs, eux, avaient débrayé en
bloc.


Le manifeste déité par le Conseil général du POB
était axé entièrement sur les revendications des huit heures. Il se terminait
comme suit: « Vous vous trouverez aujourd’ hui en masse au rendez-vous
que les laborieux de toutes les nations se sont donné, vous y reviendrez encore
l’ an prochain et, désormais, le 1er mai sera la date qui, dans le calendrier de
tous les peuples, indiquera la grande fête du travail ».


Dans une vingtaine de pays, les organisations
ouvrières avaient appelé à la mobilisation, insistant sur le caractère digne et
non violent qu’ elles voulaient donner à cette journée. Ainsi, l’ appel du jeune
Parti ouvrier hongrois se terminait par ces mots: « Avec la journée
des huit heures, l’ ouvrier cesse d’ être un simple instrument de travail pour
commencer à devenir un homme. Une pareille raison vaut la
lutte ».


Dans beaucoup d’ endroits, les « forces de l’ ordre »
s’ abstinrent de toute intervention. Il n’ y a aucun désordre en Belgique, ni en
Suisse, ni à Vienne, où le gouvernement se décide à la dernière minute à
autoriser le rassemblement et où un cortège géant de 300.000 personnes traverse
le Prater. Il y a des meetings à Lisbonne, à Bucarest, au Mexique, à New York,
et même dans l’ île de Cuba encore colonie espagnole. A Londres, la
manifestation du dimanche 4 mai rassemble 300.000 à 500.000 personnes, ce qui ne
s’ était jamais vu.


Des heurts violents, il n’ y en eut finalement que
dans peu d’ endroits. Il n’ y aura aucun mort pour ce 1er mai dans le monde. A
Paris, quadrillé par plus de 30.000 hommes de troupe, les officiers font charger
tout l’ après-midi les 100.000 manifestants. Multipliant les arrestations de
manifestants ou de promeneurs, la police, avec son flair habituel, embarque sans
ménagement et conduit au poste un paisible vieillard qui se révèle être le
maréchal de Mac-Mahon…


Le Congrès de Paris n’ avait pas décrété le
renouvellement annuel de semblable manifestation. Mais, devant le succès
remporté, les congrès nationaux des différents pays prirent eux-mêmes cette
décision qui fut officiellement entérinée au congrès international de Bruxelles
en 1891.


« Rouge du sang des ouvriers… »:


Le 1er mai 1891 est moins pacifique que celui de
1890. A Rome, il donne lieu à de véritables émeutes populaires, suivies d’
arrestations en masse. A Madrid, et dans d’ autres villes espagnoles, les
policiers répriment les manifestations ouvrières avec une rare violence. A
Liège, les anarchistes dérobent des centaines de cartouches de dynamite le jour
de la Fête du travail. Arrêtés, ils sont sévèrement condamnés. En France, enfin,
c’ est la tragédie de Fourmies.


La fleur du 1er mai, c’ est l’ églantine rouge,
« rouge du sang des ouvriers », ainsi que le chante Paul Brousse depuis 1877, dans
sa chanson « Le drapeau rouge ». Le 1er mai 1891, à Fourmies, en France, c’ est
seulement une branche d’ aubépine que tient Maria Blondeau, une jeune fille de
18 ans. Son fiancé lui a offert le matin même, comme c’ est la coutume, ce porte
bonheur qui va se révéler si dérisoire.


Fourmies, centre textile compte 15.000
habitants.
Depuis plusieurs jours, les ouvriers des filatures sont en
grève. Ils veulent défiler jusqu’ à la mairie et ils sont d’ humeur si
belliqueuses qu’ils prévoient ensuite un programme théâtral et, le soir, un bal
de nuit… sans patrons. Mais , ceux-ci ont pris « l’ engagement d’ honneur de
se défendre collectivement , solidairement et pécuniairement dans la guerre
inqualifiable qu’ on veut leur déclarer (*) ».
En clair, cela signifie qu’
ils ont prié les autorités d’ envoyer police et troupe sur les lieux. Ce que le
gouvernement -comme tant d’ autres- fait avec empressement.


Dès le matin, les gendarmes chargent la foule qui
défile en chantant. Des manifestants sont arrêtés, des enfants blessés. L’
après-midi, les travailleurs parcourent à nouveau les rues, réclament la
libération des détenus. A 18 heures, deux groupes viennent devant la mairie que
garde la deuxième compagnie du 145e de Ligne. Sans sommation, sans
avertissement, le commandant Chapus ordonne le feu. Il y eut neuf tués et plus
de trente blessés graves. Avant de servir plus tard contre les
Allemands
, les nouveaux fusils Lebel viennent de démontrer leur
meurtrière efficacité. Parmi les morts, Emile Cornaille, onze ans, une toupie de
bois dans sa poche; Gustave Pestiaux, treize ans; Félicie Pennetier, dix-sept
ans; Ernestine Dial, dix-neuf ans. Quant à Maria Blondiau, dix-huit ans, elle
brandissait contre les soldats une arme redoutable: la branche de mai fleurie
offerte par son fiancé. Parmi les blessés sérieux, il y en a douze de moins de
trente ans.


« L’ Internationale »:


Avec le XXe siècle naissant, une nouvelle chanson
voler de lèvres en lèvres: « L’ Internationale ». Son auteur est le
Français Eugène Pottier. Né en 1816,
il prend place très tôt dans le
mouvement ouvrier. Il sera l’ un des douze membres du Conseil général de l’
Association internationale des travailleurs, lorsque celui-ci déménage à New
York en 1872.


Il rédige des dizaines, pour ne pas dire des
centaines de poèmes dont beaucoup seront mis en musique. Vient la Commune,
protestation de Paris contre les lâchetés et les trahisons et qui voit, pour la
première fois, l’ entrée en masse de prolétaires dans une assemblée élue.
Pottier se présente dans le 1e arrondissement de la capitale française. Il est
élu. Mais l’ armée versallaise, aux ordres des nantis, écrase les bataillons
fédérés. Devenu gibier de bagne, Pottier se cache dans une mansarde de
Montmartre. Ainsi que l’ écrit Maurice Choury, Pottier ne peut admettre que tout
soit consommé. Dans la rue retentissent les salves meurtrières des assassins
triomphants. Loin de se laisser aller à un désespoir de vaincu, Pottier,
persuadé qu’ on ne peut enterrer l’ avenir, lance l’ appel qui va bouleverser le
siècle:


« Debout les damnés de la terre !



Du passé faisons table rase.



Nous ne sommes rien, soyons tout ! »


« L’ Internationale » dit tout: l’
inégalité sociale, l’ exploitation capitaliste, la nécessité d’ un parti
prolétarien, l’ internationalisme, la haine de la guerre impérialiste et même
les conditions de l’ émancipation: « Il n’ est pas de sauveurs suprêmes, Ni
Dieu, Ni César, ni tribun..


Producteurs, sauvons-nous nous
mêmes… ».


Eugène Pottier meurt en 1887. Pour aider sa famille,
les militants ouvriers français éditent une modeste plaquette reprenant
quelques-uns de ses plus beaux poèmes. L’ année suivante, par hasard, l’ ouvrier
métallurgiste lillois Pierre Degeyter a sous les yeux le petit recueil.
Et il s’ enflamme en lisant « L’ Internationale » que personne, jusque là,
n’ a mis en musique. Séduit par la puissance des paroles, Pierre
Degeyter
, qui est mélomane compose une musique adaptée au poème. Le 23 juin
1888, « L’ Internationale » est chantée pour la première fois à Lille, au
cours d’ une fête populaire organisée par le Parti ouvrier. Exécutée le 23
juillet 1896 par les fanfares socialistes du XIVe congrès du Parti ouvrier
français, « L’ Internationale » devient, en 1890, à partir du congrès de
Paris de la IIe Internationale, l’ hymne des révolutionnaires du monde
entier.


Trente ans de lutte pour arracher les Huit
heures.


Mais le bruit des armes commencent à se faire
entendre dans toute l’ Europe. Le capitalisme en crise cherche à résoudre ses
problèmes en répandant le sang des travailleurs. Comme s’ étonner dans ces
conditions qu’ en 1904, le congrès d’ Amsterdam de la IIe Internationale ajoute
aux revendications du 1er mai, celle de la défense de la Paix ?


Vient 1914. Mais même la guerre n’ arrête pas
complètement une action tenace que jalonnent comme autant de témoins les
« premiers mai ». Des manifestations, il y en eut chez nous. Et en France, en
1917, 10.000 midinettes parisiennes descendent dans la rue criant « Nos 20 sous !
A bas la guerre ! ». Au même moment, à l’ autre bout de l’ Europe, un ordre
social s’ écroule sous le coup des masses laborieuses des usines et des
campagnes unies dans la lutte.


La victoire, c’ est pour les peuples la fin de la
boucherie. Plus rien ne peut être comme avant. Ainsi, en 1919, les cortèges des
travailleurs sont permis le 1er mai. Permis certes, mais le travailleur continue
à perdre son salaire du jour. S’ il est fonctionnaire de l’ Etat, il encourt le
renvoi pour avoir participé à une manifestation politique.


L’ année suivante, en 1920, le monde du travail
arrache enfin les Trois Huit: huit heures de travail, huit heures de loisirs,
huit heures de sommeil. Il aura donc fallu trente ans pour voir se concrétiser
l’ objectif du 1er mai. Cela après bien des grèves, après bien des victimes,
après aussi la Révolution d’ octobre en Russie.


Mystifications:


Des 1er mai de lutte, il y en eu encore bien d’
autres. Il y en eut aussi de bien étranges. Ainsi, l’ Italie fasciste transforme
le 1er mai en Fête nationale et du travail. Jouant sur la mystification et
désireuse de s’ attacher la classe ouvrière, Mussolini et ses fascistes n’
hésitent pas à prétendre qu’ une telle fête remonte à la fondation de Rome. L’
Allemagne nazie ne pouvait ignorer une telle fête. Et Hitler organise des
manifestations grandioses le 1er mai, dès son arrivée au pouvoir en 1933. Pour
mieux tromper les masses, les Nazis n’ hésitent pas à reprendre la mélodie de
nombreuses chansons révolutionnaires en y adaptant de nouvelles paroles tout à
l’ honneur de l’ « Ordre nouveau ». Mais l’idée de s’ approprier « L’
Internationale » fit reculer les dictateurs de l’ Allemagne.


La guerre à nouveau. Mais pas plus que la précédente,
elle n’ arrête le monde du travail qui, malgré l’ occupant, entend célébrer sa
fête. Et de l’ Acropole d’ Athènes aux châssis à Molette du Borinage (Belgique)
flottent les bannières rouges frappées de la faucille et du marteau, les
communistes fournissant à la résistance le gros de ses effectifs combattants. Le
PCB s’ est ainsi vu décerner le nom -héroïque- de « parti des
fusillés ».


La libération à nouveau. Aussitôt, les travailleurs
se retrouvent nombreux derrière leurs bannières à l’ occasion du 1er
mai.


En 1946, une loi signée par le socialiste Léon-Elie
Troclet rend, en Belgique, légal et obligatoire le congé du 1er mai. La fête du
travail perd-elle pour autant sa signification de combat ? Certes non.
Aujourd’hui, comme en 1890 les travailleurs ont à lutter pour la défense de
leur emploi, pour la sauvegarde des droits acquis,
pour arracher les 36
heures…


Mais contrairement à 1890, ce n ‘ est plus
malheureusement, sous le même drapeau que défilent les travailleurs dans les
principales villes du monde pour le progrès social, la Paix et la liberté des
peuples.


MD



UN OUVRIER BELGE NOMMÉ Pierre DEGEYTER
:



Dès la parution des « Chants
révolutionnaires
« , Charles Gros, auteur notamment de la « MARCHE DU
Ier MAI
« , alors professeur à Lille, en donne un exemplaire au groupe lillois
du Parti ouvrier. Gustave Delory, maire socialiste de la ville, remarque
aussitôt le souffle révolutionnaire du poème, et demande à Pierre
Degeyter
de la mettre en musique pour leur société musicale lilloise, La
Lyre des travailleurs.


Pierre Degeyter
est né à Gand le 8 octobre 1848. Ses parents, très modestes, sont ouvriers
d’usine. A neuf ans, il travaille dans une fabrique à Lille, où ses parents sont
venus s’installer. Parallèlement à son travail, il suit des cours à l’Académie
de musique de Lille, où il obtient un prix pour instrument à vent en 1886.
Compositeur amateur, il est membre de la Lyre des travailleurs, qu’il dirige
d’ailleurs.


Lille est alors une cité de
160.000 habitants. Près deux cents fabriques y exploitent un important
prolétariat textile. A Lille, Roubaix, Tourcoing, l’industrie de la laine groupe
la moitié du nombre de broches existant en France. Dans les mines, la production
est passée de un million de tonnes en 1852 à 4.313.000 tonnes. La métallurgie
compte 22.000 travailleurs.


Séduit par la puissance des
paroles de « L’Internationale », au café « La Liberté », Pierre Degeyter
compose en trois jours la musique adaptée au poème d’Eugène
Pottier
.


Le 23 juin 1888, au cours
d’une fête populaire organisée par le Parti ouvrier, la Lyre des travailleurs,
placée sous la directeur du compositeur lui-même, interprète pour la première
fois l’hymne révolutionnaire. Une semaine plus tôt, le 16 juin 1888, il a été
« testé » par Pierre Degeyter devant les ouvriers du quartier
Saint-Sauveur, réunis dans un estaminet de la rue de la Vignette. Il semble
d’ailleurs que, bien avant, ce soient les ouvriers de l’usine de Fives,
compagnons de travail de Pierre Degeyter, qui ont eu la primeur des
premiers couplets, de la bouche même du compositeur.


Cette même année 1888 est
publiée l’édition originale de « L’Internationale » comprenant musique et
paroles. Diffusée à Lille à six mille exemplaires, il n’en subsiste plus qu’un
actuellement. Une particularité cependant. Si le nom d’Eugène Pottier
s’étale en toutes lettres, il n’en va pas de même pour l’auteur de la
musique, puisqu’il n’est fait mention que du nom : Degeyter.


En effet, Gustave
Delory
, maire de Lille, a manoeuvré, et continuera à le faire, pendant de
nombreuses années, pour que la paternité de la musique du « chant de tous les
prolétaires du monde
 » soit attribuée à Adolphe et non à Pierre
Degeyter. Avant de se suicider, Adolphe reconnut qu’il n’avait pas
osé s’opposer aux affirmations de Gustave Delory. Pour deux raisons : sa
faiblesse de caractère, et le fait qu’il était employé par la municipalité
lilloise. Finalement, la Cour d’Appel de Paris tranche définitivement le 23
novembre 1922 en faveur de Pierre Degeyter. Et c’est enfin, à l’âge de 75
ans, que celui-ci peut se déclarer « propriétaire » de la mélodie de
« L’Internationale« .


« Provocation au
meurtre »


Entre-temps, beaucoup de
choses se sont passées. Tout d’abord, deux nouvelles éditions -en 1894 et 1898-
ont suivi celle de 1888. Donnant à la mélodie sa forme définitive que Pierre
Degeyter
a suivie dans son manuscrit déposé le 8 mars 1926, après le gain de
son procès.


Par ailleurs, les nantis, les
bien-pensants, les possédants, les généraux n’acceptent pas cette chanson. La
répression est dure. En 1894, le secrétaire de mairie de Gaudry, Armand
Gosselin
, est emprisonné pendant un an. Chef d’accusation : provocation au
meurtre et à la désobéissance militaire pour l’avoir chantée. L’imprimeur écope
d’un an de prison également pour avoir eu l’audace de mettre sous presse
« L’Internationale« .


Il existe, bien oubliée, une
autre musique écrite pour « L’Internationale » par un journaliste
socialiste, compositeur à ses heures, Pierre Forest. Publiée dans « L’
Almanach socialiste illustré pour 1896
« , l’auteur n’y reprend pas le
cinquième couplet (celui des généraux) étant donné les poursuites qui s’abattent
sur tous ceux qui la chantent ou l’impriment.


L’hymne de la révolution
en marche


Pourtant, le 23 juillet 1896,
« L’Internationale » est exécutée à l’Hôtel de ville de Lille, et reprise
en choeur par les délégués au XIVe congrès du Parti ouvrier français. Trois ans
plus tard, le 8 décembre 1899, le congrès national, salle Japy à Paris, qui
vient de réunir toutes les tendances socialistes du moment, se termine par le
chant de Pottier-Degeyter. En septembre 1900, au congrès socialiste
international de Paris, il est chanté en choeur par tous les délégués. Enfin en
1910, au congrès international de Copenhague, 500 musiciens et choristes
interprètent une puissante « Internationale« , consécration qui fera dire à
Jules Guesde : « Si le pauvre Pottier vivait, comme il serait heureux
! »


De son côté, Pierre
Degeyter
poursuit son chemin. Parti de Lille, il s’installe rue des
Alouettes à Saint-Denis, dans la région parisienne. Du 25 au 29 décembre 1920 se
tient salle du Manège, à Tours, le XVIIIe congrès du Parti socialiste unifié. La
majorité des 285 délégués votent l’adhésion à la IIIe Internationale, et la
transformation du Parti socialiste en Parti communiste. Pierre Degeyter
est de ceux-là. Le 27 janvier 1924, les travailleurs de France se
rassemblent à Saint-Denis pour rendre un dernier hommage à Lénine, mort
le 21 janvier à Gorky, près de Moscou. A cette occasion, Pierre Degeyter
se trouve aux côtés de Marcel Cachin, directeur de « L’ Humanité« .
En 1928, il est invité à Moscou, où le congrès de l’Internationale communiste
lui rend un solennel hommage. Il meurt le 26 septembre 1932 à Saint-Denis. Sur
sa tombe, une faucille et un marteau, une photo. Cinquante mille personnes
défilent derrière son cercueil, en chantant, ultime hommage, la chanson la plus
connue dans le monde : « L’Internationale« .


En 1949, à Saint-Denis,
Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français, rend
hommage au compositeur : « la musique de Pierre Degeyter est vraiment la
musique de « L’Internationale en lutte ». Et partout, à travers le monde, les
prolétaires, les exploités, les « damnés de la terre », les « forçats de la faim »
jettent, à la face des oppresseurs, l’hymne de la révolution en chant ‘l’
Internationale
‘ « .


Michel DERMINE


dans « LE DRAPEAU
ROUGE
 » quotidien du 1er mai 1982




« Le
vieux Po-Po » :


Eugène Pottier, le
« vieux Po-Po » comme il se surnommera lui-même, est né à Paris le 4
octobre 1816. Il mourra dans la capitale française le 6 novembre 1887. Septante
et une années particulièrement bien remplies. Et qui ont vu la rédaction de
centaine de poèmes dont certains comme « L’INTERNATIONALE » feront le tour
du monde.


Dès quinze ans, il chante des
oeuvres diverses. Très vite, il se tourne vers les travailleurs, épousant divers
courants du mouvement ouvrier de son époque (babouvisme, fouriérisme). Sous le
Second Empire, il est de ceux qui « résistent » dès le premier jour, même si les
textes qu’il écrit ne seront pas ou peu chantés : « Qui la vengera » (4
décembre 1851) la République s’entend, « Les paroles gelées » (1857 contre
la censure, « La Palisse Rastapoil » (1867) contre la guerre de Crimée,
« Quand viendra-t-elle » (1870)… la Révolution.


Le 19 juillet 1870,
Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. Le 4 septembre, après le
désastre de Sedan, la IIIe République est proclamée. Le 18 septembre, Paris est
investi. Le siège va durer jusqu’au 28 janvier 1871. Quatre mois durant lesquels
les Parisiens souffrent du froid et surtout de la famine. Le 31 octobre, les
gardes-nationaux des quartiers populaires viennent à l’ Hôtel de ville réclamer
la déchéance des incapables et demander que l’on proclame la Commune. Ce mot,
qui ne recouvre pas encore un concept précis, est employé par les éléments
révolutionnaires des comités de vigilance groupés en un Comité central des vingt
arrondissements. C’est par un échec que se solde cette « journée »
insurrectionnelle du « 31 octobre, chantée par Eugène Pottier dès le 1er
novembre.


La commune


Le 18 mars 1871, la Commune
est proclamée, protestation de Paris contre les lâchetés et trahisons. Et qui
voit, pour la première fois l’entrée en masse de prolétaires dans une assemblée
élue. Militant de l’Association internationale des travailleurs, Pottier
est élu membre de la Commune et de la Fédération des artistes.


Mais l’armée versaillaise, aux
ordres des nantis, écrase les bataillons fédérés. Du 21 au 28 mai, c’est la
Semaine sanglante. Les Versaillais progressent dans la capitale, enlevant
barricade après barricade, se livrant au massacre de Communards ou supposés
tels. Le dimanche 28 mai, les dernières barricades sont prises d’assaut à
Belleville, coeur du Paris ouvrier. Et pendant des semaines et des mois, la
chasse aux communards se poursuit.


« Le vieux monde s’écroule.
La nuit qui recouvrait la terre déchire son linceul. L’aube apparaît… Ô vieux
monde, ramassis d’imposteurs, oisifs corrompus, parasites insolents, vous tous
qui vivez du travail des autres, comprenez-vous enfin que votre règne est fini
et qu’aujourd’hui, avec le triomphe du peuple, l’ère du travail va commencer…
Frères du monde entier, notre sang coule pour votre liberté; notre triomphe est
le vôtre; debout tous ! Voici l’aube
« 


Entre les rafales et les râles
des fusillés, Eugène Pottier a-t-il entendu ce magnifique poème ? S’en
est-il inspiré pour écrire « L’internationale » en juin 1871 ? Nul
ne le sait. Devenu gibier de bagne, il se cache dans une mansarde de Montmartre.
Ainsi que l’écrit Maurice Choury, Pottier ne peut admettre que
tout soit consommé. Dans la rue retentissent les salves des assassins
triomphants. Loin de se laisser aller à un désespoir de Vaincu, Pottier,
persuadé qu’on ne peut enterrer l’avenir lance l’appel qui va bouleverser le
siècle :


Debout les damnés de la
terre !


… …. …


Du passé faisons table rase


… … …


Nous ne sommes rien, soyons
tout !


« L’internationale » dit
tout : l’inégalité sociale, l’exploitation capitaliste, la nécessité d’un parti
prolétarien, l’internationalisme, la haine de la guerre impérialiste, et même
les condition de l’émancipation :


Il n’est pas de sauveurs
suprêmes


Ni Dieu, ni César, ni
tribun


Producteurs, sauvons-nous
nous mêmes…


Notons que, dans sa version
définitive publiée en 1887, Eugène Pottier n’a pas repris une strophe qui
est encore très proche de l’écrasement de la Commune :


L’engrenage encor va nous
tordre:


Le Capital est
triomphant;


La mitrailleuse fait de
l’ordre


En hachant la femme et
l’enfant,


L’usure, folle en ses
colères,


Sur nos cadavres
calcinés


Soude à la grève des
salaires


La grève des
assassinés.


C’est la lutte
finale,


Groupons-nous et
demain


L’Internationale sera le
genre humain.


Proscrit, exilé en Grande
Bretagne puis aux Etats-Unis, Eugène Pottier est, en 1872, membre du
nouveau Conseil général de douze membres de l’Association internationale des
travailleurs dont le siège a été transféré à New York à l’initiative de
Marx et d’Engels. Une existence difficile pour la Première
Internationale. Et qui se terminera en 1876, lorsque la dissolution du Conseil
général est prononcée à Philadelphie. Pottier reste aux Etats-Unis
jusqu’en 1880, année au cours de laquelle est prononcée -le 11 juillet-
l’amnistie plénière des Communards. Pendant ces dix années, s’il continue à
écrire des poèmes, bien peu finalement sont mis en musique.


La lutte, encore et
toujours !


Rentré d’exil, Pottier
qui, selon sa propre expression, est devenu « communiste et anarchiste », se lance
aussitôt dans la lutte sociale : « Pas de fête sans l’amnistie« , « Le
chômage
« , « La crise« , « La grève« , « En avant la classe
ouvrière
« , « La question sociale« . Sans oublier « L’insurgé« , la
chanson la plus universellement connue d’Eugène Pottier et Pierre
Degeyter
après « L’Internationale« . Pottier l’a écrite,
semble-t-il, pour le premier numéro (15 mars 1885) d’un journal bruxellois
« L’insurgé« . Il fait la même chose avec ses chansons « La question
sociale
 » et « La voix du peuple » destinées au numéro 1 des périodiques
dont elles explicitent en quelque sorte le titre.


C’est aussi en 1885 que
Pottier compose sur un air à la mode « T’en fais pas Nicolas« , une
de ses plus belles chansons communardes : « Elle n’est pas
morte
« .


Mais le « vieux Po-Po »
est bien seul en rentrant en France. Il n’y a guère que Jules Vallée pour
attirer l’attention sur lui, le 1er mars 1881 dans un article paru dans « Le
citoyen de Paris
« , et le 20 novembre 1883 dans « Le Cri du peuple« . Il
y compare l’oeuvre de Pottier aux « Châtiments » de Victor
Hugo
. Pourtant un événement heureux se produit en 1883. Il enlève la
médaille d’argent en présentant une chanson au concours de la Lice. Il peut
alors, en 1884, grâce à l’aide financière de Gustave Nadaud, qui précise
pourtant que « La politique nous sépare », publier son premier recueil d’une
cinquantaine de chansons sous le titre « Quel est le fou ?
« . Mais,
« L’Internationale » n’y figure pas.


En 1887 enfin, ses « anciens
collègues de la Commune de Paris » publient ses « Chants révolutionnaires« .
La même année, le 6 novembre, Eugène Pottier meurt dans le dénuement à
l’hôpital. Sans ce concours de circonstances, jamais sans doute, nous n’aurions
connu « L’Internationale« , et toute son oeuvre aurait disparu à
jamais.


( Terminé le 05/11/2000)


L’
Internationale,


Sera le genre humain …


Toujours draps de soie tisserons


Et n’ en serons pas mieux
vêtues


Toujours serons pauvres et
nues


Et toujours faim et soif
aurons


Jamais tant ne saurons
gagner


Que nous en ayons à
manger


A grand peine avons-nous du
pain


Peu le matin, au soir bien moins


Ce poème n ‘ est pas l’ oeuvre d’ une ouvrière
de chez Motte ou de chez Fabelta. Il a été chanté par le trouvère Chrestien de
Troyes qui, vers 1170, décrivait la misère des ouvrières tisseuses du
Moyen-Age.


On le voit, à côté des genres épiques,
romanesques ou courtois, que l’ on nous décrit sur les bancs de l’ école,
existait déjà à l’ époque le genre social. Mais de celui-là bien rares sont ceux
qui en parlent. Pourtant, la chanson de lutte, de révolte, de détresse, de
misère, de revendications jalonne, l’ histoire des travailleurs depuis la plus
haute antiquité. Malheureusement, très peu d’ entre elles ont survécu. Le peuple
ne savait ni lire, ni écrire. Et les oeuvres se transmettaient de bouche à
oreille.


Ainsi, à l’ aube du capitalisme triomphant, qui
peut dire qu’ une chanson a décrit la grève déclenchée à Prayon le 9 mars 1699 ?
Et qui constitue une des plus anciennes grèves de l’ histoire sociale
européenne. Le mot « grève » n’ existait d’ ailleurs pas encore. Selon le
vocabulaire de l’ époque, les ouvriers « mirent les mains aux cordes du vieil
engin ». Entendez par engin la machine assurant l’ évacuation des eaux qui
auraient noyé les mines d’ où on extrayait plomb, fer, cuivre et
soufre.


Dans la région du Centre (Belgique), aucune
chanson n’ a-t-elle décrit la riposte au premier lock-out décidé par le patron
du charbonnage de Houssu le 2 juin 1870 ? Ce qui amena le Conseil fédéral du
Centre de l’ Association internationale des travailleurs (la 1ère
Internationale) à décider, le 26 juin 1870, « que toutes les sections paieront
20 centimes par homme pour les grévistes de Houssu
« . Comme quoi ce type de
pratique patronale est beaucoup moins récent que l’ on croit
généralement.


La chanson est présente dans toutes les luttes
engagées par le monde du travail. Ainsi en 1950, c’ est « Popol a stî
battu
 » (Léopold a été battu), concluant, si l’on peut dire, l’ Affaire
royale. Quelques mois plus tard, c’ est « Brisons les 24 mois« , sur l’ air
d’ « Etoile des neiges », une chanson en vogue à l’ époque, qui constitue la
riposte de la jeunesse belge au Premier ministre Psc (contre les 24 mois de
service militaire: pendant la Guerre de Corée, le service militaire obligatoire
fut porté de 12 à 24 mois. Devant la riposte dans les casernes, il fut
immédiatement ramené à 21, puis 18, 15 et finalement 12 mois à la fin des années
’50. Personne n’ a effectué réellement les 24 mois finalement) « et banquier de
profession », M. Pholien, et aux militaristes américains. Car


… Deux ans de
militaire


Ca sent trop la guerre


Comme en juillet le roi


Brisons les 24 mois..


Plus tard, pendant l’ hiver 1960-61, c’ est six
semaines de grève contre le gouvernement Psc de M. Gaston Eyskens et sa Loi
unique. La encore, la chanson est présentée avec « Gaston », sur l’ air de
« C’ est vrai » que chantait Mistinguett. Plus près de nous encore, c’ est, entre
cent autres, « Nous les ouvriers de Siemens », « Les Fonderies Mangé », « Chez
Hanrez », « Le chant des verriers » (à ne pas confondre avec L’ Hymne aux
verriers », chant de l’ Union verrière de Charleroi, « Hand in hand », « Chant des
femmes de la FN », « Chanson de Salik », « Chant des chômeuses de La Louvière », « Le
syndicat de combat », «  »Délégué », « Métallurgie-Hoboken « , « Du travail », et venant
de France, « Le chiffon rouge ».


Mais aucune chanson n’ a eu autant de
retentissement que « L’Internationale », écrite par Eugène Pottier et mise en
musique par Pierre Degeyter.


http://users.skynet.be/roger.romain/1mai.html


(Catéchisme du Peuple)


(l’ Internationale –
Degeyter et Pottier
)


(Roux-fusillades 1886)






































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