Comment les
travailleurs belges ont fondé (les bases de) la sécurité sociale
?


« Votre prénom est Wallon ou
Flamand. Votre nom de famille est travailleur. » Il y a 75 ans, après
l’assassinat de deux socialistes anversois, une grève d’une incroyable ampleur
éclatait dans tout le pays.


Thomas Blommaert

 

1936

Lorsque, tôt le matin du 25 mai
1936, Albert Pot et Theo Grijp se lèvent, la chaleur est déjà forte sur les
avenues anversoises. Les deux hommes se débarbouillent, disent au revoir à leur
épouse et partent vers leurs réunions respectives qui durera jusque tard dans la
soirée. En effet, ils sont actifs dans le syndicat socialiste : Albert Pot est
le chef de la propagande de la jeunesse syndicale, et Theophiel Grijp, membre du
Conseil de la ligue des travailleurs du port.


Les temps sont houleux. Dans le
pays, le mécontentement à propos des économies décidées par le gouvernement
libéral-catholique-social-démocrate Van Zeeland ne cesse de croître. En Espagne,
les fascistes préparent leur coup d’état et, en France, une vague de grèves dans
la métallurgie met sens dessus dessous le reste du pays. Il y a des centaines de
milliers de chômeurs, et pourtant les travailleurs doivent prester chaque jour
des heures supplémentaires. C’en est assez, et les gens redressent
l’échine.


Le même été, le journal
socialiste Vooruit interviewera une travailleuse française
venue passer ses premiers congés payés au Kemmelberg. Elle résume sa vie au
journaliste : « Quinze ans de mariage, trois enfants et, comme mon mari, le
boulot quotidien à l’usine. Travailler, manger, dormir. Et puis, d’un coup, la
semaine de 40 heures, les congés payés, des contrats collectifs obligatoires !
»


Les deux héros de notre histoire,
Pot et Grijp, doivent certainement en avoir entendu, de ces histoires qui
racontent le combat pour obtenir nos droits. Peut-être même en parlent-ils ce
jour-là, qui sait. Peut-être discutent-ils des élections en Belgique, des
fascistes de Rex et du VNV qui ont le vent en poupe, ce qui donne de l’audace
aux chemises brunes. Ce dernier sujet va tristement s’illustrer ce soir-là. Des
fascistes du groupuscule De Realisten – plus tard absorbé par le Rex de Degrelle
– mettent le feu à un calicot accroché au local de la jeunesse syndicale du
Paardenmarkt, où Albert Pot a son bureau. Dans Schets van de arbeidersbewing tot
1998. Leve Lahaut-Vive Lahaut
 (Esquisse du mouvement ouvrier jusque
1998. Vive Lahaut), l’ancien docker Bert Struyf relate cette soirée : « Nous
étions à la réunion lorsque quelqu’un est entré en courant et a crié : «Ils s’y
mettent à nouveau !» » Toute l’assemblée s’est ruée dehors. Sur la Italiëlei,
quatre fascistes sont en train de coller des affiches. Nous avons alors vu un
homme brandir soudain un revolver et tirer. Albert Pot est tombé », se souvient
Struyf. Ensuite, lors de l’échauffourée suivante, c’est Theo Grijp qui est
abattu. Pot et Grijp : depuis lors, leurs noms sont
indissociables…


L’étincelle des
funérailles


C’est une marée de dizaines de
milliers d’Anversois ordinaires, portant des drapeaux rouges bordés de noir, qui
accompagne le duo pour leur dernier voyage depuis la Breydelstraat jusqu’à la
Brederodestraat. Les funérailles se muent en marche de protestation contre les
fascistes qui, la veille, comme on le craignait, ont gagné les élections. « Ce
fut le premier dimanche noir, et ces hommes faisaient la fête pendant que l’on
enterrait Pot et Grijp », a déclaré récemment Jos Vandervelpen, avocat et
président de la Ligue des droits de l’homme, lors de la commémoration de cet
assassinat.


Le jour de l’inhumation, les dockers
anversois arrêtent le travail pour 24 heures. L’agitation ne cesse plus et,
rapidement, il ne s’agit plus seulement du meurtre de Pot et Grijp. Le 2 juin à
17 heures, les dockers occupent plusieurs bateaux : ils exigent une augmentation
de 14 francs par jour. Bientôt les réparateurs de bateaux, les ouvriers
diamantaires et les travailleurs des transports se joignent à eux. Un jour plus
tard, 10 000 travailleurs se rendent au Sportpaleis pour écouter les discours
des « agitateurs communistes », comme les désignent plusieurs journaux. Les
syndicats hésitent, les sociaux-démocrates appellent au calme.


Mais la grève fait boule de neige et
continue à s’amplifier. Le 12 juin, une bonne partie de la Belgique est à
l’arrêt. Les mineurs déposent leurs outils et les femmes de la FN d’Herstal
occupent l’entreprise : une première. Le 15 juin, la Belgique compte 150 000
grévistes, le 16, 250 000, le 17, plus de 400 000, le 18, un demi-million, tant
au nord qu’au sud du pays. Car, comme il est écrit sur une affiche des grévistes
: « Votre prénom est Wallon ou Flamand. Votre nom de famille est travailleur. »


Le mouvement débouche sur une
Conférence Nationale des Travailleurs, clairement inspirée du Front Populaire
français qui, quelques semaines auparavant, avait organisé une marche de 600 000
personnes devant le Mur des Fédérés où, en 1871, les derniers Communards avaient
été fusillés. « Les travailleurs voyaient la reprise économique qui succédait à
la crise mondiale, écrivent Els Witte et Jan Craeybeckx dans leur Politieke geschiedenis van
België
 (histoire politique de
la Belgique). Ils exigeaient leur part du gâteau, et certains même toute la
boulangerie. »


La répression est pourtant lourde.
Le 16 juin, la gendarmerie tire durant une demi-heure sur les grévistes qui se
sont rassemblés dans la maison du peuple de Quaregnon. Le 21 juin, Vooruit décrit comment une horde à cheval
disperse femmes et enfants dans l’étroite Donkersteeg de Gand : « On entend
partout : «Ce sont des salauds ! Si seulement nous avions des armes !» Pleurant
de colère, les travailleurs nous interpellent «Que pensez-vous de ça ? Et toi,
Balthazar (le successeur d’Eedje Anseele, dirigeant du POB – Parti Ouvrier Belge
– de Gand, NdlR), tu vois maintenant, toi qui hier encore nous appelais au calme


Les acquis de la
grève


La gendarmerie boit du petit lait
lorsque la population doit battre en retraite. Mais, le 24 juin, le Premier
ministre Van Zeeland lit une déclaration sur un vaste plan de réforme. Le
mouvement ouvrier a arraché une augmentation salariale de 7 %, la semaine des 40
heures, des congés payés de minimum 6 jours par an, une assurance-maladie et une
augmentation des allocations familiales. Ces acquis constituent la base de notre
actuelle sécurité sociale.


 


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