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Sent: Monday, August 01, 2011 11:41 AM
Subject: Après Milosevic, Kadhafi (balkans-indo)

APRÈS MILOSEVIC, KADHAFI

Moins de douze ans après que lOTAN ait écrasé la Yougoslavie sous ses bombes,

arrachant la province du Kosovo de la Serbie, il y a des signes que lalliance militaire

se prépare à une nouvelle petite guerre humanitaire victorieuse, cette fois-ci contre

la Libye. Les différences sont bien sûr énormes. Mais voyons quelques troublantes

similitudes.

Un leader diabolisé

En tant que nouvel Hitler lhomme que vous aimez haïr et que vous devez

détruire Milosevic était en 1999 un néophyte comparé à Muammar Kadhafi

aujourdhui. Les médias disposaient de moins de dix ans pour transformer Milosevic

en monstre, alors quavec Kadhafi, ils sy emploient depuis plusieurs décennies. Et

Kadhafi est plus exotique, parle moins anglais et se présente au public dans des

tenues quaurait pu créer John Galliano (un autre réputé monstre récent). Cet aspect

exotique ressuscite les quolibets et le mépris de cultures inférieures qui ont permis

la conquête de lOuest, la colonisation de lAfrique et le saccage du Palais dété de

Beijing par des soldats occidentaux se battant pour que le monde puisse sadonner à

lopium en toute liberté.

Le choeur des il faut faire quelque chose.

Comme dans le cas du Kosovo, la crise en Libye est perçue par les faucons comme

une occasion daffirmer leur pouvoir. Linénarrable John Woo, le conseiller qui

convainquit le gouvernement Bush II des avantages de la torture de prisonniers, sest

servi du

Wall Street Journal pour pousser ladministration Obama à ignorer la charte

des Nations Unies et à plonger dans le bouleversement libyen. En se passant des

règles vétustes de lONU, les Etats-Unis peuvent en même temps sauver des vies,

améliorer le bien-être global et défendre leurs intérêts nationaux, a-t-il proclamé. Et

un autre grand théoricien de limpérialisme humanitaire, Geoffrey Robertson, a

expliqué à l

Independant que, malgré les apparences, violer le droit international était

légal.

Le spectre des crimes contre lhumanité et du génocide est évoqué pour

justifier la guerre.

Comme au Kosovo, un conflit interne entre un gouvernement et des rebelles armés

est présenté comme une crise humanitaire dans laquelle un seul côté, le

gouvernement, est considéré comme criminel. Cette criminalisation a priori se

manifeste par lappel à une juridiction internationale sensée se pencher sur les

crimes prétendument commis ou sur le point de lêtre. Dans son éditorial, Geoffrey

Robertson a parfaitement précisé comment la Cour internationale de justice devait

planter le décor dune éventuelle intervention armée. LOccident peut se servir de la

Cour pour éviter le risque dun veto de laction militaire au Conseil de sécurité, a-t-il

expliqué. Dans le cas de la Libye, le Conseil a au moins établi un important

précédent en décidant à lunanimité de se référer à la Cour de justice. () Que se

passera-t-il si des inculpés libyens en liberté aggravent leurs crimes par exemple

en exécutant de sang froid par pendaison ou coup de feu des adversaires, des

témoins éventuels, des civils, des journalistes ou des prisonniers de guerre ? (Notez

que jusquici il ny a ni inculpés ni preuves de crimes quils pourraient aggraver de

façons plus ou moins imaginaires. Mais Robertson cherche avec avidité un moyen

de relever le défi si le Conseil de sécurité décide de ne rien faire). Les défaillances

du Conseil de sécurité rendent nécessaire la reconnaissance dun droit limité, sans

son mandat, reconnu à une alliance comme lOTAN dutiliser la force pour empêcher

que soient perpétrés des crimes contre lhumanité. Ce droit entrerait en vigueur une

fois que le Conseil aurait identifié la situation comme étant une menace pour la paix

mondiale et il la fait pour la Libye, en renvoyant à lunanimité le cas devant le

procureur de la Cour.

Ainsi renvoyer un pays devant le procureur de la Cour peut fournir le prétexte à lui

faire la guerre ! Incidemment, la juridiction de la Cour internationale de justice est

supposée sétendre aux Etats ayant ratifié le traité de sa création ce qui, à ma

connaissance nest le cas ni de la Libye ni des Etats-Unis. Une grande différence

est que les USA ont réussi à persuader, par la menace ou la corruption, de nombreux

pays signataires daccepter de ne jamais, sous aucune circonstance, renvoyer

devant le procureur des coupables américains. Un privilège refusé à Kadhafi.

Robertson, un membre du Conseil juridique de lONU, conclut : le devoir

dempêcher le meurtre massif dinnocents, du mieux que nous pouvons sils

demandent notre aide, sest matérialisé : il rend lusage de la force par lOTAN non

seulement légitime, mais légal.

Ineptie gauchiste.

Il y a douze ans, la plus grande partie de la gauche européenne a soutenu la guerre

du Kosovo qui a mis lOTAN sur la voie sans fin quelle suit aujourdhui en

Afghanistan. Nayant rien appris, elle semble prête à se répéter. Une coalition de

partis se qualifiant de Gauche européenne a publié une déclaration condamnant

avec force la répression perpétrée par le régime criminel du colonel Kadhafi et

appelant lUnion européenne à condamner lusage de la force et à agir rapidement

pour protéger les gens qui manifestent pacifiquement et luttent pour leur liberté.

Etant donné que lopposition à Kadhafi ne fait pas que manifester pacifiquement

mais a pris les armes, cela revient à condamner lusage de la force par les uns et

non par les autres mais il est douteux que les politiciens qui ont rédigé cet appel se

rendent même compte de ce quils disent.

Létroitesse de la vision de la gauche est illustrée par une déclaration publiée dans

un journal trotskyste selon laquelle de tous les crimes de Kadhafi, le pire et le moins

connu est sa complicité avec la politique dimmigration de lUE. Pour lextrême

gauche, le pire péché de Kadhafi est de collaborer avec lOccident , de même que

doit être dénoncée la collaboration de lOccident avec Kadhafi. Cette gauche finit, par

simple confusion, par prendre le parti de la guerre.

Les réfugiés

La masse de réfugiés fuyant le Kosovo au début du bombardement de lOTAN servit

à justifier ce bombardement, sans enquête sur les causes variées de cet exode

temporaire, la principale étant sans doute le bombardement lui-même. Aujourdhui,

daprès la façon dont les médias rendent compte du grand nombre de réfugiés

quittant la Libye depuis le début des troubles, on pourrait croire quils fuient la

persécution de Kadhafi. Comme ils le font souvent, les médias se concentrent sur

limage superficielle sans chercher dexplications. Pourtant un minimum de réflexion

pourrait combler cette lacune. Il est peu probable que Kadhafi soit en train de

dexpulser les travailleurs étrangers que son régime a importés pour réaliser

dimportants projets dinfrastructures. Il est plutôt évident que certains des insurgés

démocratiques ont attaqué les travailleurs étrangers par pure xénophobie. Les

ouvertures à lAfrique de Kadhafi mécontentent un certain nombre dArabes. Il ne

faut pas trop en parler, parce que ces derniers sont aujourdhui nos bons gars. Cela

ressemble à la façon dont les attaques de Roms par les Albanais du Kosovo furent

ignorés ou excusés par les occupants de lOTAN sous prétexte que les Roms

avaient collaboré avec les Serbes.

Osama ben Laden

Une autre similitude entre lex-Yougoslavie et la Libye est que les USA (et leurs alliés

de lOTAN) se retrouvent un fois de plus du côté de leur vieil ami du temps des

mudjahidins, Osama ben Laden. Ce dernier fut lallié discret du parti islamique dAlija

Izetbegovic durant la guerre en Bosnie, un fait soigneusement passé sous silence

par les puissances de lOTAN. Bien entendu, les médias occidentaux ont présenté

comme le délire dun aliéné laffirmation de Kadhafi quil se battait contre ben Laden.

Pourtant le combat entre les eux est très réel et antérieur à lattentat contre les Tours

jumelles et le Pentagone du 11 septembre 2001. Kadhafi fut le premier à essayer

dalerter Interpol à propos de ben Laden, sans susciter la moindre coopération de la

part des Etats-Unis. En novembre 2007, selon lAFP, les leaders du Fighting Islamic

Group en Libye ont annoncé quils rejoignaient Al Qaeda. Comme les mudjahidins

qui combattirent en Bosnie, ce groupe de combattants islamistes a été créé en 1995

par des vétérans de la guerre américaine contre les Soviétiques dans les années

1980 en Afghanistan.Leur but proclamé est de renverser Kadhafi pour établir un Etat

islamiste radical. La base de lislamisme radical a toujours été la partie orientale de la

Libye où la révolte a éclaté. Etant donné que celle-ci ne ressemble pas aux

pacifiques manifestations de masse qui ont eu raison des dictateurs en Tunisie et en

Egypte, mais comporte une composante visible de militants armés, on peur

raisonnablement penser que les islamistes participent à la rébellion.

Refus des négociations.

En 1999, les USA voulaient absolument se servir de la crise du Kosovo comme

baptême du feu de la nouvelle vocation internationale de lOTAN. La mascarade

des pourparlers de paix de Rambouillet fut sabotée par la secrétaire dEtat US

Madeleine Albright, qui écarta les leaders kosovars albanais plus modérés en faveur

de Hashim Thaci, le jeune chef de lArmée de libération du Kosovo (UCK), un

réseau notoirement lié à des activités criminelles. Les rebelles albanais du Kosovo

étaient un ensemble hétérogène ; mais comme souvent, les USA ne firent quen

extraire le pire.

En Libye, la situation pourrait empirer

Mon impression, inspirée en partie par la visite à Tripoli il y a quatre ans, est que la

révolte actuelle est encore plus hétérogène, avec de sérieuses contradiction

politiques internes. A la différence de lEgypte, la Libye nest pas un Etat surpeuplé,

comptant des milliers dannées dhistoire, doté dun fort sentiment didentité nationale

et fort dune longue culture politique. Il y a un demi-siècle, elle était un des pays les

plus pauvres du monde, et elle na pas encore émergé tout à fait de sa structure

clanique. Kadhafi, à sa façon excentrique, a été un facteur de modernisation, utilisant

les revenus pétroliers pour élever les conditions de vie au plus haut niveau du

continent africain. Son opposition est paradoxalement constituée à la fois par des

islamistes traditionnels réactionnaires qui considèrent comme hérétiques ses

opinions relativement progressistes et par les bénéficiaires occidentalisés de sa

modernisation qui sont gênés par son image et veulent encore plus de progrès. Il y a

aussi dautres tensions qui peuvent aboutir à une guerre civile et même à une

partition du pays selon des lignes géographiques.

Jusquici les chiens de guerre fouinent pour trouver plus de sang quil nen a encore

été versé. Jadis, les USA ont poussé à lescalade au Kosovo pour être obligés

dintervenir ; le même risque existe aujourdhui en Libye où la même ignorance de

lOccident des effets de son ingérence est encre plus grande.

La proposition de Chavez déviter la catastrophe par une médiation neutre est la voie

de la sagesse. mais en Otanie, la notion même de résoudre les problèmes par la

médiation plutôt que par la force semble sêtre complètement évaporée.

Diana JOHNSTONE.

Auteur de La croisade des fous : la Yougoslavie, lOTAN et les illusions


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