Critiques du monde scientifique, attaques de la
presse, tentatives de corruption… Il en aurait fallu plus pour déstabiliser
Gilles-Eric Séralini qui revendique son attachement à une science transparente
et indépendante. Chercheur, professeur en biologie moléculaire aux universités
de Caen, il est également président du Comité de recherche et d’information
indépendantes sur le génie génétique (CRIIGEN). Son étude, «Toxicité à long
terme d’un herbicide Roundup et d’un maïs tolérant au Roundup génétiquement
modifié», a reçu un écho planétaire. En effet, le Centre international de
recherche contre le cancer (CIRC), citant ses travaux, a classé, en mars 2015,
l’herbicide phare de la multinationale Monsanto au rang d’«agent probablement
cancérogène», soit la deuxième marche du podium en termes de
nocivité.
En 2015 toujours, deux associations
scientifiques allemandes lui décernent le prix du lanceur d’alerte. Il reçoit
également, pour son dernier livre Plaisirs cuisinés ou poisons cachés, le prix
Chapitre nature. Il est, avec le chef cuisinier Jérôme Douzelet, coauteur de cet
ouvrage qui aborde la question des aliments transgéniques. Cette année, le prix
de Théo Colborn, qui récompense les scientifiques défendant la santé
environnementale, lui a été décerné. De passage à Genève à l’occasion de
l’exposition de Greenpeace «AlimenTerre», qui sensibilise aux conséquences de
l’utilisation des pesticides pour la nature, le professeur Séralini répond à nos
questions.
Tout d’abord, quelles sont vos
principales découvertes à l’issue de votre étude?
Gilles-Eric Séralini: Nous
avons établi que des rats, nourris avec du maïs transgénique, développaient des
tumeurs cinq fois plus vite que le groupe contrôle recevant une
nourriture parfaitement saine. Ils présentaient aussi des dérèglements
génétiques impliquant des maladies chroniques et des troubles de la respiration
cellulaire.
Par ailleurs, nous avons découvert que les
herbicides comme le Roundup comprenaient des produits, non déclarés, mille fois
plus toxiques que le seul glyphosate, substance déclarée active par
Monsanto.
Et quels seraient les risques pour
l’humain?
Nos travaux évoquent des perturbations
hormonales, rénales, des problèmes de fertilité et des dangers pour les femmes
enceintes. En clair, l’humanité tout entière est concernée. En effet, 80% des
organismes génétiquement modifiés (OGM) sont créés pour absorber de grosses
quantités de désherbant. Le soja ou le maïs sont des éponges, des bombes de
Roundup! Et en fin de compte, nous retrouvons ces aliments dans nos
assiettes.
Comment avez-vous abouti à des résultats
si alarmants?
Nous avons simplement poussé les études plus
loin, ce qui n’avait jamais été fait. Les rats, par exemple, ont été observés
durant deux ans et non trois mois, comme le font les grandes firmes. Par
ailleurs, nous avons effectué des prises de sang sur nos rongeurs et étudié 100
000 paramètres, du jamais vu.
Quant au Roundup, l’étude est basée sur des
doses réelles, à savoir celles que l’on retrouve dans l’eau du robinet. Même à
ces faibles quantités, une nocivité grave a pu être établie.
Vous jugez les études des grandes firmes
moins sérieuses?
Elles sont totalement malhonnêtes. Par exemple,
tester le glyphosate seul est une véritable fraude. Monsanto l’utilise comme
faux-semblant. Ceci permet à la multinationale de déclarer non nocif le Roundup.
Or, dans ce produit commercialisé, nous avons détecté des poisons mille fois
plus toxiques que le glyphosate lui-même. Ces corrosifs sont obtenus à partir de
fonds de cuves de pétrole brûlés, leur but étant de renforcer l’effet
désherbant. D’un point de vue environnemental et de santé publique, il faut s’en
inquiéter puisque ces composants s’accumulent et ne se dégradent pas. Ils sont
donc dans nos sols, dans nos végétaux et dans nos organismes en quantité
croissante. Ils ont un effet de perturbation hormonale jusqu’à mille fois plus
élevé que le glyphosate seul.
On vous reproche d’avoir étudié les
effets des OGM sur des rats qui développent naturellement des
cancers…
Oui, j’ai en effet essuyé cette critique, mais
cette attaque est ridicule! Aujourd’hui, à travers le monde, on compte plus de
100 000 autorisations délivrées pour des expériences avec ces rats. Si j’ai
tort, doit-on annuler tous les tests réalisés avec cette espèce? En réalité, il
est faux de dire que ces rats développent des tumeurs plus facilement. Cela fait
partie des fraudes mises au point par les grandes firmes…
En quoi consiste la «fraude» dans ce cas
précis?
L’industrie des OGM prend pour groupe contrôle
une base de données répertoriant les paramètres de rats enregistrés… depuis
1975, tous continents confondus: nous savons très bien que la nourriture était
intoxiquée, il y a quarante ans déjà, et que des produits dont on ne connaissait
pas les effets nocifs étaient utilisés sans retenue. Ces données historiques
révèlent donc un fort taux de tumeurs chez ces rongeurs, ce qui permet aux
firmes de masquer les résultats. Elles parviennent ainsi à montrer que les rats
nourris aux OGM ne développent pas plus de tumeurs que le groupe contrôle. Ce
stratagème est doublé d’une durée des expériences limitée à trois mois. Bien
évidemment, cela n’offre aucune possibilité de découvrir les effets à long terme
des produits OGM.
Comme déjà dit, avec nos expériences menées sur
deux ans, nous avons vu apparaître des tumeurs cinq fois plus vite chez les rats
nourris aux OGM que chez ceux du groupe contrôle. Pareil pour ceux qui buvaient
du Roundup à dose infime. Nous avons donc mené l’étude la plus sérieuse jamais
réalisée.
Par ailleurs, vous avez des
contradicteurs importants, telles que des agences garantes de la santé publique
au sein des Etats.
Vous avez raison, l’Autorité européenne de
sécurité des aliments (EFSA) dit que le Roundup n’est pas cancérogène.
Cependant, le travail de ces agences n’a rien de plus sérieux que celui des
grandes firmes. En effet, l’EFSA a uniquement statué sur le glyphosate, sans
considérer les composants précités. Pis, ces organes comptent souvent, parmi
leurs membres, des lobbyistes qui défendent les intérêts de l’industrie, au
détriment de la santé publique. D’après moi, 60% à 80% des gens qui se disent
experts sont des lobbyistes cachés. Ce qui donne lieu à des études édulcorées.
Certaines agences sanitaires mènent des projets de recherches cofinancés par des
firmes, d’autres vont même jusqu’à se contenter des études réalisées par les
firmes elles-mêmes.
Avez-vous déjà vu ces lobbyistes à
l’œuvre?
Plus d’une fois! J’ai été approché par des
agences. On m’a proposé un salaire de 2000 dollars de l’heure pour effectuer des
expertises favorables à l’industrie. Par ailleurs, le bureau éditorial de la
revue Food and Chemical Toxicology, qui avait publié mon étude sur le maïs
transgénique et les rats, a été «infiltré» par un ancien de Monsanto. Son
arrivée a engendré la demande de retrait de ma publication au motif, notamment,
que le rapport entre les rongeurs testés et ceux du groupe de contrôle (cent
quatre-vingts rats testés pour vingt rats contrôles, ndlr) ne permettait
pas d’adopter mes conclusions. Autre fait intéressant, la page Wikipédia qui me
concerne est sans cesse modifiée, j’assiste à une véritable guerre sur
internet.
Vous avez également essuyé des attaques
par voie de presse…
C’est exact. Un journaliste de Marianne, contre
lequel j’ai porté plainte pour diffamation (le professeur Séralini a obtenu
gain de cause en novembre 2015, le journal et l’auteur de l’article ayant été
condamnés, ndlr), a publié un article exprimant de sérieux doutes quant à
mon étude sur les OGM. Il avait évoqué des résultats écrits d’avance et une
méthodologie servant à les conforter, le tout en concluant que mon travail
constituait une fraude. Derrière tout cela, j’ai détecté la main d’un lobbyiste
proche de Monsanto, connu pour avoir plaidé en faveur de la non-cancérogénicité
du tabac dans les procès contre Philipp Morris.
Que préconisez-vous pour remédier à la
malhonnêteté scientifique que vous dénoncez?
Je réclame davantage de transparence. Les
protocoles, la taille des échantillons, les résultats des prises de sang, les
études ayant servi aux autorisations: tout baigne dans l’opacité la plus totale
pour l’instant. Pourquoi toutes les analyses des industriels ne sont-elles pas
publiées?
Par ailleurs, je revendique des études réalisées
à long terme, en mobilisant les produits aux doses réelles, à savoir celles
qu’on trouve dans nos assiettes, dans l’eau du robinet, dans la nature. Ce n’est
qu’à ces conditions que nous pouvons espérer obtenir un
changement.
Comments are closed