« Le vieux Po-Po » :

Eugène Pottier, le « vieux Po-Po » comme il se surnommera lui-même, est né à Paris le 4 octobre 1816. Il mourra dans la capitale française le 6 novembre 1887. Septante et une années particulièrement bien remplies. Et qui ont vu la rédaction de centaine de poèmes dont certains comme « L’INTERNATIONALE » feront le tour du monde.

Dès quinze ans, il chante des oeuvres diverses. Très vite, il se tourne vers les travailleurs, épousant divers courants du mouvement ouvrier de son époque (babouvisme, fouriérisme). Sous le Second Empire, il est de ceux qui « résistent » dès le premier jour, même si les textes qu’il écrit ne seront pas ou peu chantés : « Qui la vengera » (4 décembre 1851) la République s’entend, « Les paroles gelées » (1857 contre la censure, « La Palisse Rastapoil » (1867) contre la guerre de Crimée, « Quand viendra-t-elle » (1870)… la Révolution.

Le 19 juillet 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. Le 4 septembre, après le désastre de Sedan, la IIIe République est proclamée. Le 18 septembre, Paris est investi. Le siège va durer jusqu’au 28 janvier 1871. Quatre mois durant lesquels les Parisiens souffrent du froid et surtout de la famine.

Le 31 octobre, les gardes-nationaux des quartiers populaires viennent à l’ Hôtel de ville réclamer la déchéance des incapables et demander que l’on proclame la Commune. Ce mot, qui ne recouvre pas encore un concept précis, est employé par les éléments révolutionnaires des comités de vigilance groupés en un Comité central des vingt arrondissements. C’est par un échec que se solde cette « journée » insurrectionnelle du « 31 octobre, chantée par Eugène Pottier dès le 1er novembre.

La commune

Le 18 mars 1871, la Commune est proclamée, protestation de Paris contre les lâchetés et trahisons. Et qui voit, pour la première fois l’entrée en masse de prolétaires dans une assemblée élue. Militant de l’Association internationale des travailleurs, Pottier est élu membre de la Commune et de la Fédération des artistes.

Mais l’armée versaillaise, aux ordres des nantis, écrase les bataillons fédérés. Du 21 au 28 mai, c’est la Semaine sanglante. Les Versaillais progressent dans la capitale, enlevant barricade après barricade, se livrant au massacre de Communards ou supposés tels. Le dimanche 28 mai, les dernières barricades sont prises d’assaut à Belleville, coeur du Paris ouvrier. Et pendant des semaines et des mois, la chasse aux communards se poursuit.

« Le vieux monde s’écroule. La nuit qui recouvrait la terre déchire son linceul. L’aube apparaît… Ô vieux monde, ramassis d’imposteurs, oisifs corrompus, parasites insolents, vous tous qui vivez du travail des autres, comprenez-vous enfin que votre règne est fini et qu’aujourd’hui, avec le triomphe du peuple, l’ère du travail va commencer… Frères du monde entier, notre sang coule pour votre liberté; notre triomphe est le vôtre; debout tous ! Voici l’aube« 

Entre les rafales et les râles des fusillés, Eugène Pottier a-t-il entendu ce magnifique poème ? S’en est-il inspiré pour écrire « L’internationale » en juin 1871 ? Nul ne le sait. Devenu gibier de bagne, il se cache dans une mansarde de Montmartre. Ainsi que l’écrit Maurice Choury, Pottier ne peut admettre que tout soit consommé. Dans la rue retentissent les salves des assassins triomphants. Loin de se laisser aller à un désespoir de Vaincu, Pottier, persuadé qu’on ne peut enterrer l’avenir lance l’appel qui va bouleverser le siècle :

                                        Debout les damnés de la terre !  

                                         …   ….   …   

                                        Du passé faisons table rase  

                                         …   …   …   

                                        Nous ne sommes rien, soyons tout !

« L’internationale » dit tout : l’inégalité sociale, l’exploitation capitaliste, la nécessité d’un parti prolétarien, l’internationalisme, la haine de la guerre impérialiste, et même les condition de l’émancipation :

                                       Il n’est pas de sauveurs suprêmes

                                       Ni Dieu, ni César, ni tribun

                                       Producteurs, sauvons-nous nous mêmes…

Notons que, dans sa version définitive publiée en 1887, Eugène Pottier n’a pas repris une strophe qui est encore très proche de l’écrasement de la Commune :

                                       L’engrenage encor va nous tordre:

                                       Le Capital est triomphant;

                                       La mitrailleuse fait de l’ordre

                                       En hachant la femme et l’enfant,

                                       L’usure, folle en ses colères,

                                       Sur nos cadavres calcinés

                                       Soude à la grève des salaires

                                       La grève des assassinés.

                                       C’est la lutte finale,

                                       Groupons-nous et demain

                                       L’Internationale sera le genre humain.

Proscrit, exilé en Grande Bretagne puis aux États-Unis, Eugène Pottier est, en 1872, membre du nouveau Conseil général de douze membres de l’Association internationale des travailleurs dont le siège a été transféré à New York à l’initiative de Marx et d’Engels. Une existence difficile pour la Première Internationale. Et qui se terminera en 1876, lorsque la dissolution du Conseil général est prononcée à Philadelphie. Pottier reste aux États-Unis jusqu’en 1880, année au cours de laquelle est prononcée -le 11 juillet- l’amnistie plénière des Communards. Pendant ces dix années, s’il continue à écrire des poèmes, bien peu finalement sont mis en musique.

La lutte, encore et toujours !

Rentré d’exil, Pottier qui, selon sa propre expression, est devenu « communiste et anarchiste », se lance aussitôt dans la lutte sociale : « Pas de fête sans l’amnistie« , « Le chômage« , « La crise« , « La grève« , « En avant la classe ouvrière« , « La question sociale« . Sans oublier « L’insurgé« , la chanson la plus universellement connue d’Eugène Pottier et Pierre Degeyter après « L’Internationale« . Pottier l’a écrite, semble-t-il, pour le premier numéro (15 mars 1885) d’un journal bruxellois « L’insurgé« . Il fait la même chose avec ses chansons « La question sociale » et « La voix du peuple » destinées au numéro 1 des périodiques dont elles explicitent en quelque sorte le titre.

C’est aussi en 1885 que Pottier compose sur un air à la mode « T’en fais pas Nicolas« , une de ses plus belles chansons communardes : « Elle n’est pas morte« .

Mais le « vieux Po-Po » est bien seul en rentrant en France. Il n’y a guère que Jules Vallée pour attirer l’attention sur lui, le 1er mars 1881 dans un article paru dans « Le citoyen de Paris« , et le 20 novembre 1883 dans « Le Cri du peuple« . Il y compare l’oeuvre de Pottier aux « Châtiments » de Victor Hugo. Pourtant un événement heureux se produit en 1883. Il enlève la médaille d’argent en présentant une chanson au concours de la Lice. Il peut alors, en 1884, grâce à l’aide financière de Gustave Nadaud, qui précise pourtant que « La politique nous sépare », publier son premier recueil d’une cinquantaine de chansons sous le titre « Quel est le fou ?« . Mais, « L’Internationale » n’y figure pas.

En 1887 enfin, ses « anciens collègues de la Commune de Paris » publient ses « Chants révolutionnaires« . La même année, le 6 novembre, Eugène Pottier meurt dans le dénuement à l’hôpital. Sans ce concours de circonstances, jamais sans doute, nous n’aurions connu « L’Internationale« , et toute son oeuvre aurait disparu à jamais.

                                                       ( Terminé le 05/11/2000)

L’ Internationale,

                                         Sera le genre humain …

Toujours draps de soie tisserons

Et n’ en serons pas mieux vêtues

Toujours serons pauvres et nues

Et toujours faim et soif aurons

Jamais tant ne saurons gagner

Que nous en ayons à manger

A grand peine avons-nous du pain

Peu le matin, au soir bien moins …

Ce poème n ‘ est pas l’ oeuvre d’ une ouvrière de chez Motte ou de chez Fabelta. Il a été chanté par le trouvère Chrestien de Troyes qui, vers 1170, décrivait la misère des ouvrières tisseuses du Moyen-Age.

On le voit, à côté des genres épiques, romanesques ou courtois, que l’ on nous décrit sur les bancs de l’ école, existait déjà à l’ époque le genre social. Mais de celui-là bien rares sont ceux qui en parlent. Pourtant, la chanson de lutte, de révolte, de détresse, de misère, de revendications jalonne, l’ histoire des travailleurs depuis la plus haute antiquité. Malheureusement, très peu d’ entre elles ont survécu. Le peuple ne savait ni lire, ni écrire. Et les oeuvres se transmettaient de bouche à oreille.

Ainsi, à l’ aube du capitalisme triomphant, qui peut dire qu’ une chanson a décrit la grève déclenchée à Prayon le 9 mars 1699 ? Et qui constitue une des plus anciennes grèves de l’ histoire sociale européenne. Le mot « grève » n’ existait d’ ailleurs pas encore. Selon le vocabulaire de l’ époque, les ouvriers « mirent les mains aux cordes du vieil engin ». Entendez par engin la machine assurant l’ évacuation des eaux  qui auraient noyé les mines d’ où on extrayait plomb, fer, cuivre et soufre.

Dans la région du Centre (Belgique), aucune chanson n’ a-t-elle décrit la riposte au premier lock-out décidé par le patron du charbonnage de Houssu le 2 juin 1870 ? Ce qui amena le Conseil fédéral du Centre de l’ Association internationale des travailleurs (la 1ère Internationale) à décider, le 26 juin 1870, « que toutes les sections paieront 20 centimes par homme pour les grévistes de Houssu« . Comme quoi ce type de pratique patronale est beaucoup moins récent que l’ on croit généralement.

La chanson est présente dans toutes les luttes engagées par le monde du travail. Ainsi en 1950, c’ est « Popol a stî battu » (Léopold a été battu), concluant, si l’on peut dire, l’ Affaire royale. Quelques mois plus tard, c’ est « Brisons les 24 mois« , sur l’ air d’ « Etoile des neiges », une chanson en vogue à l’ époque, qui constitue la riposte de la jeunesse belge au Premier ministre Psc (contre les 24 mois de service militaire: pendant la Guerre de Corée, le service militaire obligatoire fut porté de 12 à 24 mois. Devant la riposte dans les casernes, il fut immédiatement ramené à 21, puis 18, 15 et finalement 12 mois à la fin des années ’50. Personne n’ a effectué réellement les 24 mois finalement) « et banquier de profession », M. Pholien, et aux militaristes américains. Car

… Deux ans de militaire

Ca sent trop la guerre

Comme en juillet le roi

Brisons les 24 mois..

Plus tard, pendant l’ hiver 1960-61, c’ est six semaines de grève contre le gouvernement Psc de M. Gaston Eyskens et sa Loi unique.La encore, la chanson est présentée avec « Gaston », sur l’ air de « C’ est vrai » que chantait Mistinguett. Plus près de nous encore, c’ est,  entre cent autres, « Nous les ouvriers de Siemens », « Les Fonderies Mangé », « Chez Hanrez », « Le chant des verriers » (à ne pas confondre avec L’ Hymne aux verriers », chant de l’ Union verrière de Charleroi, « Hand in hand », « Chant des femmes de la FN », « Chanson de Salik », « Chant des chômeuses de La Louvière », « Le syndicat de combat », «  »Délégué », « Métallurgie-Hoboken « , « Du travail », et venant de France, « Le chiffon rouge ».

Mais aucune chanson n’ a eu autant de retentissement que « L’Internationale », écrite par Eugène Pottier et mise en musique par Pierre Degeyter.


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