« Voyage au cœur du capitalisme belge »
Le livre « Le Guide du Richard » suit les traces des plus importants capitalistes belges et offre un aperçu de leur vie et de leur travail. Entretien avec l’expert en patrimoine Marco Van Hees.
En 2000, il n’y avait qu’une seule famille milliardaire en Belgique. En septembre 2024, il y en avait déjà 48. À l’approche des élections de l’année dernière, l’impôt sur les biens importants en Belgique était à nouveau à l’ordre du jour. Mais l’intérêt de cette mesure ne se limite pas à notre pays. Le président brésilien Lula fait de l’impôt sur la fortune une priorité au sommet du G201.
Elon Musk, Bill Gates et Bernard Arnault sont des noms familiers, mais leurs homologues belges sont beaucoup moins sous les feux de la rampe, et c’est l’une des raisons pour lesquelles Marco Van Hees nous emmène faire un tour de Belgique pour en savoir plus sur qui sont les super-riches et comment ils ont engrangé leur fortune.
Sébastien Gillard. Cela fait des années que vous écrivez sur les grandes fortunes belges. Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce guide intitulé « Sur les traces de la plus grande richesse de Belgique » ? Sont-ils si inconnus en Belgique ?
Marco van Hees. En effet, on sait très peu de choses sur les grandes fortunes en Belgique. Les gens connaissent les noms et les visages des ministres les plus importants, mais pas des personnes qui détiennent le pouvoir économique, ce qui leur donne néanmoins une position clé dans une société capitaliste.Depuis le décès d’Albert Frère en 2018, les grandes fortunes du côté francophone n’ont pas eu un seul visage familier dans notre pays. La capitale flamande a encore quelques visages familiers, mais pas tant que ça. Et ce que l’on sait encore moins, c’est comment ils travaillent, comment ils vivent et comment ils ont bâti leur fortune. Leurs réseaux et leur relation aux normes et aux lois n’ont pas non plus été cartographiés. Ce sont tous des aspects que je traite dans mon Guide.
J’aurais pu diviser le Guide en fonction de ces aspects, ce qui aurait pu aboutir à une présentation plus systématique. Mais parce que je crois fermement au pouvoir de l’exemple, je suis parti des grandes familles et des lieux capitalistes, puis je suis venu à l’histoire et aux pratiques à travers eux. En conséquence, le livre peut ressembler à un puzzle, comme l’écrit Monique Pinçon-Charlot [sociologue française et grande spécialiste de la classe moyenne supérieure, ndlr] dans sa préface. C’est pourquoi j’ai décidé d’ajouter un index thématique en plus de l’index traditionnel des noms.

J’ai l’impression qu’à travers ces noms et ces lieux concrets, nous pénétrons plus profondément dans la réalité de la classe possédante. Prenons l’exemple de la famille Frère, dont la troisième génération siège aujourd’hui dans les différents conseils d’administration de l’empire financier qui a été en grande partie construit par Albert Frère, le « père fondateur ». Il est incroyable de voir combien d’aperçus l’histoire de cette famille offre sur les rouages des grandes fortunes. Tout d’abord, la famille est équipée de ce que j’appelle la « boîte à outils du parfait milliardaire », dont Frère est l’exemple classique : un vaste portefeuille immobilier international, un jet privé, des activités sportives de luxe, des investissements dans l’art, une cave à vin exceptionnelle et même des vignobles renommés, un contrôle des médias, un titre de noblesse, un réseau incomparable dans le monde des affaires et de la politique, et des stratégies complexes d’évasion fiscale à travers des succursales en paradis fiscaux et un réseau d’organisations caritatives.
Pour un capitaliste, toutes ces dépenses de luxe, que l’on ne peut voir que comme du bling-bling, sont en réalité principalement des investissements dans des réseaux de relations – la construction d’un capital social, comme dirait Bourdieu – qui peuvent rapporter d’énormes gains financiers. Par exemple, quand Albert Frère invite le ministre socialiste Willy Claes – avec qui il négocie à l’époque sur la sidérurgie – dans sa villa de Saint-Tropez, ou lorsqu’il reçoit le ministre libéral Didier Reynders dans son riad de Marrakech, qui va vendre la banque Fortis pour presque rien à BNP-Paribas, alors partenaire financier de Frère depuis un demi-siècle.

‘Quand Albert FRÈRE est devenu baron, décoré ICI par les ministres « socialistes » Guy COEME et Willy CLAES -souvenez-vous, c’était « lépoque des hélicoptères de combat-‘
Cela nous amène aux deux principales méthodes du milliardaire de Charleroi : l’enrichissement aux dépens de l’argent public et la braderie des fleurons du capitalisme belge : Tractebel, Petrofina, BBL, Royale Belge, RTL, Dupuis… Albert Frère vole non seulement l’État belge, avec l’industrie sidérurgique, mais aussi l’État français, à travers les entreprises Quick et Eiffage, et même l’entreprise publique brésilienne Petrobras, à laquelle il vend une raffinerie à Pasadena, au Texas, pour 28 fois le prix d’achat. Ces escroqueries provoquent d’énormes troubles politiques au Brésil.
Vous commencez votre livre dans le Parc Royal à Bruxelles, où l’on trouve plusieurs importantes concentrations politiques et économiques de pouvoir. Vous évoquez la place du Trône, à côté du Palais Royal, comme un lieu symbolique de l’alliance entre ces deux puissances. Comment cela fonctionne-t-il exactement ?
Dans ce chapitre, je joue sur une dimension symbolique : la proximité géographique des puissances est une allégorie de leur enchevêtrement général. En d’autres termes, cette proximité géographique des pouvoirs autour du Parc de Bruxelles n’est pas un hasard. L’idéologie dominante insiste constamment sur la séparation des pouvoirs comme l’un des fondements sur lesquels repose notre démocratie, mais cette séparation est en fait très relative.
Quiconque suit de près l’activité parlementaire sait que le Parlement, le pouvoir législatif, se soumet tous les jours aux diktats du gouvernement, de l’exécutif. Cela s’exprime symboliquement dans le fait que les cabinets des principaux ministères – l’Intérieur, les Finances et la chancellerie du Premier ministre rue de la Loi, avec vue sur le parc – sont adjacents au Palais de la Nation, dans lequel se trouvent l’hémicycle et le Sénat. Le premier ministre et le ministre des Finances n’ont pas besoin de mettre les pieds sur la voie publique pour se rendre au Parlement. Ils y accèdent par une cour fermée, le Beyaerthof, une petite rue intérieure qui est séparée de la voie publique par un imposant portail. Cela leur permet de se tenir à l’écart de la population, qui n’a pas le droit de se regrouper à proximité du mal nommé Palais de la Nation : la loi définit une « zone neutre » de 30 hectares autour du parc où les rassemblements et même les manifestations individuelles sont interdits.
Albert Frère vend la raffinerie de Pasadena, au Texas, à l’entreprise publique brésilienne Petrobras pour un prix 28 fois supérieur au prix d’achat.
Le pouvoir politique est fortement concentré autour du parc : le Palais Royal, trois parlements, les cabinets et/ou les résidences officielles de trois chefs de gouvernement, plusieurs autres cabinets ministériels et, last but not least, l’ambassade américaine. Cette ambassade a également privatisé une ruelle, sans grand respect pour le droit belge. Mais le parc est aussi entouré d’un autre pouvoir, qui n’est ni exécutif, ni législatif, ni judiciaire, mais néanmoins très puissant : le pouvoir économique.
Derrière une façade presque interminable qui occupe toute la longueur de la rue Royale le long du côté ouest du parc, se trouve la plus grande banque du pays : BNP Paribas Fortis. Pendant des décennies, il a été le siège de la Société Générale de Belgique, la société holding qui domine l’économie belge depuis l’existence du pays. De l’autre côté du parc, dans la Hertogstraat, se trouve l’Union Financière Boël, la holding de la très riche famille Boël. Et un peu plus loin, sur la susvisée place du Trône, se dresse l’imposante statue équestre de Léopold II, le roi qui exploita « son » Congo de 1885 à 1908, avant qu’il ne devienne une colonie belge – une exploitation brutale dans laquelle, selon les estimations les plus conservatrices, un million de personnes sont mortes. La statue de bronze surplombe le siège d’ING et du Groupe Bruxelles Lambert, la holding de la famille Frère, qui appartenait autrefois au baron Léon Lambert, banquier de Léopold II.
Autour et même dans le parc, nous trouvons également des endroits où les pouvoirs économiques et politiques se rencontrent souvent : les clubs privés dans lesquels le nous-nous connaît de la classe dirigeante se rencontrent dans des salons luxueux. Il était une fois le Cercle Royal du Parc, le club officiel de la noblesse, qui est aujourd’hui situé sur les étangs d’Ixelles. En plus de l’ambassade américaine, le De Warande Club a été fondé en 1988 par l’Association économique flamande (VEV), le prédécesseur de Voka, avec l’intention spécifique de soutenir la présence du patronat flamand dans la capitale belge – et flamande – et de le mettre en contact avec le pouvoir politique, qui a subventionné l’initiative. De Warande a été fondée comme une copie flamande de l’ancien Cercle Royal Gaulois, dont les origines remontent à 1847. Ce dernier est situé dans le parc et est le lieu de rencontre par excellence de l’élite politique, académique, culturelle, diplomatique et surtout économique. Ce temple du conservatisme n’admet des femmes que depuis 2024, et ce fut un processus douloureux pour y arriver.
S’il y a bien un fait particulièrement révélateur à signaler sur le Cercle Gaulois, c’est qu’en 2005 Michel Alloo, président du groupe fiscal de la FEB, a inventé l’intérêt fictif dans ce club, le cadeau fiscal aux grandes entreprises qui coûtera au Trésor 43 milliards d’euros au fil des années. Le Cercle Gaulois étant situé juste en face du Cabinet des Finances, Alloo n’avait qu’à traverser la rue de la Loi pour remettre le paquet juridique au ministre libéral Didier Reynders, qui le met dans un projet de loi et le fait approuver par les voisins de la Chambre. Cet exemple frappant montre que, contrairement au principe théorique de la séparation des pouvoirs, le capital se prépare en réalité davantage comme une sorte de fécule de maïs des pouvoirs.
L’itinéraire que vous décrivez dans votre livre ne se limite pas à la capitale belge. Quels autres endroits vous ont inspiré pour écrire ce livre ?
Marco van Hees. Je me déplace dans toute la Belgique. En Flandre occidentale, par exemple, on trouve le Royal Zoute Golf Club de la famille Lipgens, spécialisé dans la socialisation des pertes et la privatisation des bénéfices. Dans le Hainaut, je visite la Peupleraie, le domaine de la famille Frère, dont la fortune est en grande partie due au pillage des biens publics belges, français et brésiliens. Dans le Limbourg, je rends visite à la famille Emsens, qui s’est enrichie en vendant du sable mais aussi de l’amiante, une substance criminelle. Dans le Brabant wallon, il y a les châteaux et les domaines gigantesques des descendants de Gustave Boël, dont les milliards proviennent du travail exténuant et même sanglant de plusieurs générations de sidérurgistes de La Louvière, mais qui ont aujourd’hui abandonné l’usine et la région économiquement arriérée qui les a rendus riches. Dans le Brabant flamand, nous entrons dans le fabuleux domaine de la famille de Spoelberch, l’une des trois familles belges qui contrôlent AB Inbev, la plus grande multinationale de la bière au monde. Cette famille a été impliquée dans la plupart des grands scandales fiscaux internationaux, des fuites et des papiers. À Anvers, on trouve le quartier des diamantaires, concentré sur une petite zone, mais avec un niveau de criminalité en col blanc – ou de criminalité en col rouge dans le cas des diamants de sang – qui n’a d’égal que le pouvoir d’influencer le monde politique et judiciaire. Et n’oublions pas le Congo, l’ancienne colonie belge, où nous faisons des découvertes intrigantes en suivant les traces du capitaliste belge George Forrest, surnommé « le vice-roi du Katanga ».
Les actifs des trois familles belges qui détiennent traditionnellement des actions d’AB Inbev s’élèvent à 22,7 milliards d’euros.
Je regarde aussi les lieux qui concentrent des quantités surprenantes de marqueurs sociaux et historiques. Nous avons déjà parlé du Parc Royal à Bruxelles, mais j’écris aussi sur le Domaine d’Argenteuil à Waterloo comme « l’habitat collectif des mélomanes, des collaborateurs et des meurtriers politiques ». Outre deux châteaux emblématiques, le domaine de 250 hectares comprend plusieurs institutions d’élite : des résidences de très grande qualité habitées par des familles de la haute bourgeoisie et de la noblesse, des écoles destinées aux classes aisées, le seul club de hockey belge – sport à haut statut social – à avoir remporté la Coupe d’Europe, un groupe de musique dédié aux musiciens de haut niveau, Et en plus, un club patronal, une luxueuse maison de retraite, un monastère de carmélites… Dans l’ensemble, un mélange curieux.
Les plus importants sont les hôtes qui ont laissé leur empreinte à Argenteuil pendant près de deux siècles. Plus précisément, il s’agit de trois personnages. Tout d’abord, le fondateur du domaine, Ferdinand de Meeûs, qui de 1830 à 1861 fut à la tête de la Société Générale de Belgique qui, comme nous l’avons dit, a dominé l’essentiel de l’histoire économique de la Belgique. Pendant la Révolution belge de 1830, de Meeûs sert comme trésorier et officier en chef dans la garde civile qui combat les insurgés que l’armée néerlandaise ne peut vaincre par la force. Cet ultra-riche avec du sang sur les mains devient ainsi le numéro 1 du capitalisme belge, si puissant que le roi Léopold Ier tente d’imposer son inclusion au Conseil des ministres. La deuxième personne à marquer Argenteuil est un autre Léopold de la dynastie belge : la clémence de Léopold III dans son traitement de l’occupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale aboutit à la question royale, après quoi il est contraint d’abdiquer. Lorsque son fils et successeur Baudouin se marie, il doit quitter le château de Laeken et il passe ses dernières années au Château Tuck sur le domaine d’Argenteuil.
Depuis 1980, la part des successions dans le patrimoine total en Belgique est passée de 45 à 75 %.
Le troisième personnage, Paul de Launoit, est un bon ami du roi collaborationniste. Il dirige la holding Cofinindus-Brufina – également connue sous le nom de « groupe Launoit » – qui est à l’époque la deuxième puissance financière du pays, après la Société Générale. Sur le plan politique, le Launoit a un faible pour les leaders forts. Il crée sa propre milice privée au sein de son entreprise et finance la presse du leader fasciste Léon Degrelle. Sa collaboration économique avec l’occupation nazie fait l’objet d’une étude de cas par l’historien John Gillingham. Cependant, il a été blanchi après la guerre et a même été élevé au rang de comte. Et il continue de financer des organisations d’extrême droite et des services de renseignement privés, dans la sphère d’influence du léopoldisme et du réseau Gladio. Il parraine par exemple un certain André Moyen, alias le Capitaine Freddy, figure centrale dans l’organisation de la tentative d’assassinat du député et président du Parti communiste Julien Lahaut en 1950. Les recherches historiques menées 65 ans plus tard ont montré que l’ensemble de l’establishment économique, politique et judiciaire belge a travaillé de concert pour dissimuler l’affaire. Comme le cas de Ferdinand de Meeûs, l’affaire de Launoit prouve aussi que ceux qui détiennent le pouvoir économique ont aussi une emprise ferme sur le pouvoir politique.
Vous ne nous guiderez pas seulement géographiquement à travers les centres de pouvoir de la haute bourgeoisie, mais vous nous donnerez également un aperçu historique des capitalistes belges et de la façon dont ils ont construit leur richesse. Quels sont leurs fondements ? D’où vient la richesse des plus grandes familles belges ?
Marco van Hees. Les plus grands capitalistes s’enrichissent logiquement dans des secteurs rentables à un moment donné. Par exemple, la famille Boël, qui est liée aux familles Solvay et Janssen par une série de mariages, accumule un capital considérable grâce à l’industrie sidérurgique, à l’industrie chimique et à divers autres secteurs économiques traditionnels tels que le charbon et le verre. Aujourd’hui, ils sont toujours actifs dans l’industrie chimique, se sont étendus à la pharmacie, à travers Solvay/Syensqo et UCB, mais ils ont complètement abandonné la production d’acier car elle est devenue trop peu rentable. Leur holding Sofina se concentre principalement sur les investissements financiers internationaux. À l’origine, les Lippen se nourrissaient de trois vaches à lait : le sucre, l’immobilier et l’assurance – puis se sont malheureusement étendus au secteur bancaire, ce qui a conduit à la méga-crise de Fortis. Les familles de Spoelberch, de Mevius et Van Damme développent le secteur emblématique de la bière belge des deux côtés de la frontière linguistique, forgeant une alliance monopolistique secrète qui finit par être révélée par leur propension à la fraude fiscale. Cela a conduit l’inspection fiscale à examiner leurs affaires. C’est ainsi qu’est née Interbrew qui, à travers un long processus de fusions, devient d’abord Inbev puis AB-Inbev, la plus grande entreprise de bière de la planète. La conquête du marché de la bière en Europe centrale et orientale après la chute du mur de Berlin est importante dans ce processus. Après tout, notre bière blonde porte le nom de la ville de Pilsen en République tchèque …
Tous les ministres des Finances depuis 1945, à une ou deux exceptions près, ont exercé des mandats au sein des conseils d’administration de grandes entreprises, souvent des banques.
N’oublions pas que la source principale de ces immenses richesses est l’exploitation des travailleurs. Les trois familles belges qui possèdent traditionnellement AB Inbev disposent aujourd’hui d’un patrimoine de 22,7 milliards d’euros. Si un salarié moyen veut percevoir ce montant, il devrait épargner la totalité de son salaire pour … 8 128 siècles. Pour être clair, vous ne pouvez construire une telle richesse qu’en vous appuyant sur ce qui est produit par une armée de travailleurs. Dans le cas d’AB Inbev, cela concerne plus de 150 000 employés.
Même un pur investisseur boursier s’approprie indirectement la richesse produite par la classe ouvrière. Et quand un capitaliste comme Albert Frère vole sans vergogne l’État, c’est encore la richesse créée par le contribuable prolétarien qu’il vole…
Vous réfutez le discours qui justifie la grande richesse sur la base du mérite ou du talent. Quels chiffres montrent que le patrimoine est principalement héréditaire ?
Marco van Hees. Plus l’inégalité est grande et plus le rendement du capital est élevé, plus l’héritage devient important en tant que composante de la richesse. C’est particulièrement évident à la « Belle Époque », c’est-à-dire pendant la période allant de la fin du XIXe siècle à 1914. Un processus plus petit mais similaire commence au début des années 1980 avec l’énorme vague de néolibéralisme qui balaie encore le monde aujourd’hui. Depuis lors, la part des successions dans le patrimoine total en Belgique est passée de 45 à 75 %.
Découvrez les dix meilleurs actifs belges sur le site derijkstebelgen.be par le journaliste Ludwig Verduyn. Aucune de ces capacités n’a été acquise par la génération actuelle. En moyenne, nous en sommes maintenant à la quatrième génération, soit un peu plus d’un siècle entre les fondateurs et les propriétaires actuels. Et si vous regardez les secteurs dans lesquels ces actifs se sont accumulés, nous ne sommes pas vraiment dans la nouvelle économie : le sucre, la bière, les biscuits, l’amiante-ciment, les plastiques, les produits pharmaceutiques, l’acier et la chaux. Même les grandes figures internationales du capitalisme qui se sont installées temporairement ou durablement en Belgique ne sont pas issues des nouvelles technologies : le textile pour Bernard Arnault, l’homme le plus riche du monde en 2023 ; du chocolat pour Giovanni Ferrero, l’Italien le plus riche du monde, qui vit à Rhode-Saint-Genèse ; meubles pour le Suédois Peter Kamprad, le fils aîné du fondateur d’Ikea, qui vit à Tervuren.
La Belgique est souvent décrite comme un enfer fiscal… Mais notre pays n’est pas exactement l’enfer pour les très riches. Vous décrivez en quoi les lois belges sont contraires à la Constitution et en particulier à l’article 172, qui dit : « Aucun privilège ne peut être introduit dans le domaine fiscal ». Pouvez-vous nous donner quelques exemples que vous décrivez dans votre livre ?
Marco van Hees. La Belgique est à la fois un enfer fiscal et un paradis fiscal. Cela dépend simplement de qui vous parlez… C’est pourquoi j’emmène le lecteur à la frontière franco-belge où l’on découvre une migration fiscale à double sens. Les travailleurs belges qui travaillent en Belgique s’installent du côté français de la frontière car l’impôt sur les revenus du travail est particulièrement élevé en Belgique et ils peuvent être imposés en France sous le statut de travailleur frontalier. À l’inverse, certaines grandes fortunes françaises se sont installées en Belgique pour échapper à l’impôt sur la fortune français – instauré en 1981 et qui sera supprimé en 2018 par le président Emmanuel « Rothschild » Macron – et à l’impôt sur les plus-values. La riche famille Mulliez (de la chaîne de supermarchés Auchan) est un cas emblématique : leurs villas sont soigneusement situées l’une à côté de l’autre à Néchin, à seulement 700 mètres de la frontière et de la ville de Lille d’où elles sont originaires.
Giovanni Ferrero, l’Italien le plus riche du monde, vit à Rhode-Saint-Genèse, tandis que Peter Kamprad, le fils aîné du fondateur d’Ikea, s’est installé à Tervuren.
En effet, au début du 20ème siècle, la Belgique était déjà un paradis fiscal pour les capitaux français, qui étaient placés auprès des banques belges à des conditions avantageuses. C’est tout simplement la bonne volonté fiscale envers les riches Belges qui, par extension, a rendu la Belgique fiscalement attrayante. Notre pays a une longue tradition dans ce domaine. La Belgique est encore l’un des derniers pays à maintenir une forme de secret bancaire.
Dans le domaine de la fiscalité des entreprises, également, plusieurs ministres des Finances ont créé le genre de « failles » par lesquelles des porte-conteneurs entiers peuvent passer. J’ai déjà mentionné la déduction des intérêts fictifs, mais ce n’est en aucun cas le seul système. Plusieurs de ces mesures ont été condamnées par la Commission européenne, qui se montre pourtant très libérale : c’est tout dire ! Et il y a une enchère constante avec nos voisins néerlandais et luxembourgeois, car les pays du Benelux sont les leaders mondiaux en matière de non-imposition des grands actifs et des multinationales. Paradoxalement, cela se remarque moins lorsqu’une entreprise ne paie absolument aucun impôt que lorsqu’elle paie un montant ridiculement faible. Par exemple, je traque une entreprise d’Albert Frère qui paie 152 euros d’impôts sur un bénéfice de 123 millions d’euros. Une société détenue par Patrick Mulliez paie exactement 2 euros d’impôts sur un bénéfice de 373 millions d’euros.
En tant que député, vous avez passé dix ans à poser des questions aux ministres des Finances successifs et à siéger aux côtés d’autres députés de gauche et de droite… Comment justifient-ils leur refus d’instaurer un impôt sur la fortune ? Pourquoi cette ligne de pensée, qui peut générer tant d’argent, n’est-elle pas utilisée ?
Marco van Hees. Il y a vingt ans, j’ai commencé à élaborer une proposition argumentée d’imposition des grands patrimoines, qui a ensuite servi de base à un projet de loi que j’ai soumis au Parlement. Je connais donc les contre-arguments depuis longtemps, et ils n’ont jamais changé. Parce qu’il est difficile de défendre que les riches ne devraient pas avoir à payer d’impôts sur leur patrimoine, les opposants se retranchent derrière des arguments pseudo-techniques : ce serait compliqué à mettre en place, cela rapporterait peu, cela dissuaderait le capital… Des affirmations que l’on peut toutes facilement réfuter, notamment en analysant l’ISF français. Et l’essor d’économistes comme Thomas Piketty – que j’ai invité à une audition dans l’hémicycle – et Gabriel Zucman dans le monde universitaire et les médias, n’a fait que faciliter le débat.
Bref, les vents soufflent plus favorablement, mais cela ne se reflète pas encore dans les législations nationales, à quelques exceptions près. Il fut un temps où c’était différent. Si vous regardez l’histoire fiscale des pays de l’Europe des Quinze – c’est-à-dire les pays qui étaient membres de l’Union européenne avant l’arrivée des pays du bloc de l’Est – vous verrez que quatre pays sur cinq, ou dans ce cas douze sur quinze 15 pays, ont introduit un impôt sur la fortune à un moment donné. qu’ils ont ensuite aboli. Pourquoi? Non pas parce que cela n’a pas fonctionné, comme le prétendent les opposants à une fiscalité équitable, mais sous l’influence des politiques néolibérales – les mêmes politiques qui ont progressivement réduit le taux d’imposition des sociétés en Belgique – dans le cadre d’une tendance internationale – de plus de 50 à 25 %. Et il s’agit du taux nominal, et non du taux réel.
Comment expliquez-vous que ceux qui sont au pouvoir se rangent si impudemment du côté du capital ? C’est un point que je répète à maintes reprises tout au long du livre, citant de nombreux exemples de « liaisons dangereuses » entre les affaires et la politique. Je fais référence à une forme de « corruption légale », à savoir la présence de représentants politiques dans les conseils d’administration des grandes entreprises. Si un ancien Premier ministre, comme Jean-Luc Dehaene ou Guy Verhofstadt, reçoit une enveloppe pleine d’argent d’AB Inbev, de Sofina ou d’Exmar sous la table pour défendre les intérêts de ces grandes entreprises, alors c’est de la corruption punissable. Mais s’ils reçoivent ces enveloppes au-dessus de la table, sous la forme d’un siège grassement rémunéré au conseil d’administration de ces entreprises – ce qui est le cas des premiers ministres mentionnés et qui revient au même – c’est parfaitement légal. Il est même conforme au code de bonne gouvernance, qui stipule que les administrateurs doivent faire passer l’intérêt de l’entreprise en premier. Depuis 1945, tous les ministres des Finances, sauf un ou deux, ont exercé des mandats dans de grandes entreprises, en particulier dans des banques.
J’ai également mis en avant le concept de « corruption idéologique », que je définis comme une forme de recrutement dans laquelle, contrairement à la corruption pure, aucune contrepartie réelle ne doit être versée pour obtenir des faveurs d’une personne ayant un mandat public. La corruption idéologique consiste plutôt à entretenir le sentiment que vous avez un pied dans la classe économiquement dominante et qu’il ne serait pas illogique pour vous de poursuivre les intérêts collectifs ou individuels d’une caste dont vous partagez sincèrement les valeurs et l’idéologie.
Enfin, j’aimerais vous demander ce qui vous donne de l’espoir. Pensez-vous qu’il soit possible d’inverser la tendance amorcée en 1981, où la proportion de la richesse produite qui est dépensée en salaires ne cesse de diminuer au profit du versement de dividendes aux actionnaires ?
Marco van Hees. Le fait que les politiciens traditionnels soient discrédités dans de nombreux pays montre que les conséquences des politiques néolibérales sont de moins en moins tolérées par la population. Nous voyons les désastres sociaux et environnementaux que cette politique provoque dans le monde. Cela remet en question la logique capitaliste qui fait dépendre le sort de la société de la poursuite du profit maximum pour une petite classe possédante.
Cependant, cela nous ramène également aux événements d’il y a près d’un siècle que j’ai mentionnés : le soutien de capitalistes comme Paul de Launoit au fasciste Léon Degrelle. La peste brune réapparaît aujourd’hui dans un paquet plus ou moins nouveau, avec la montée en puissance de capitalistes comme Vincent Bolloré qui soutient l’extrême droite en France ou Elon Musk qui promeut le fascisme de Donald Trump aux États-Unis. Lorsque le capitalisme est confronté à une crise politique existentielle, deux voies opposées peuvent être choisies. La voie du fascisme, qui prétend être un mouvement anti-système mais qui en réalité vient en aide au système de la manière la plus maléfique. Ou la voie qui remet vraiment en question les fondements du capitalisme. C’est cet espoir qui m’anime.
https://lavamedia.be/waarom-is-vermogensbelasting-zo-in-de-mode/

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