| Le 6 mai n’est pas pour moi une date anodine. C’est la Saint-Georges, c’est d’abord mon saint personnel, c’est aussi le saint familial, et c’est une fête enracinée dans une mémoire intime, familiale, spirituelle et culturelle qui traverse les générations, les frontières et les peuples.
Mais cette journée dépasse largement le seul cadre d’un prénom ou d’une tradition religieuse. Dans les Balkans, elle est un pont entre les mondes. Elle unit les orthodoxes serbes et monténégrins qui célèbrent le Đurđevdan et plus largement tous les Chrétiens, les Gorani – Slaves méridionaux musulmans du Kosovo –, les Roms de toute l’ex-Yougoslavie qui fêtent Ederlezi, mais aussi des traditions populaires bien plus anciennes encore, païennes, presque immémoriales, liées au retour du printemps, à la renaissance de la nature et à la victoire de la vie sur les ténèbres de l’hiver.
Dans la mythologie slave ancienne, cette période était associée au Liéchi, l’esprit protecteur de la forêt, gardien mystérieux du vivant et des équilibres naturels. Une figure étrange, libre, insaisissable, dont certains disent qu’elle inspira plus tard à Tolkien son personnage de Tom Bombadil. Cela n’a rien d’anecdotique. Car dans toutes ces traditions, qu’elles soient chrétiennes, roms, slaves ou païennes, il existe une idée commune, celle de la résistance du vivant contre ce qui cherche à l’éteindre, la forêt contre le désert et la machinisation du monde, le chant contre le silence, la mémoire contre l’oubli…

Illustration de la première couverture de la revue satirique Lechi (Russie – 1906)
Saint-Georges lutte contre la Chimère et la terrasse. Mais qu’est-ce que c’est que cette Chimère ?
La chimère, dans les mythologies antiques, est une créature monstrueuse composée de plusieurs êtres mêlés – lion, chèvre, serpent ou dragon selon les récits. Elle représente le chaos, la peur, l’illusion et les pulsions destructrices qui brouillent la raison humaine. La Chimère c’est l’entropie qui, comme le ressac, inlassablement, revient tenter de détruire les œuvres humaines. Dans l’imaginaire chrétien et médiéval, le dragon ou la bête que terrasse Saint-Georges est plus qu’un simple monstre, il symbolise tout ce qui asservit l’homme, l’empêche de voir le réel et le maintient dans la peur ou la servitude. En tuant la chimère, Saint-Georges ne détruit pas seulement une créature fantastique, il combat les ténèbres intérieures et collectives, les mensonges érigés en vérités, les illusions qui paralysent les consciences. C’est le triomphe du courage sur la peur, de la vérité sur le mensonge, de la lumière sur les ombres. Voilà pourquoi cette figure traverse les siècles : chacun, à son époque, possède ses propres chimères à affronter.
Parallèlement, le Đurđevdan et Ederlezi sont des fêtes de lumière. Les maisons se couvrent de fleurs et de branches vertes. On jette des bouquets dans les rivières, on y dépose des bougies qui flottent au cours de l’eau représentant la vie. On se baigne entouré de plantes et d’herbes fraîches. On allume des feux. On chante, on danse, on partage l’agneau grillé dans une célébration collective où la communauté retrouve sa force après les souffrances de l’hiver. Chez les Roms des Balkans, cette fête possède une profondeur particulière. Elle dit l’attachement à la vie malgré tout. Malgré l’exil, malgré la misère, malgré les persécutions, malgré les siècles d’errance et de rejet. Elle est une affirmation de dignité.

Image tirée du film Le temps des Gitans (1988) d’Emir Kusturica
Et comment ne pas penser aujourd’hui au Porajmos, ce génocide tzigane si peu connu, si peu enseigné, si souvent relégué aux marges de la mémoire européenne ? Pendant que l’on parle, à juste titre, de la Shoah, combien savent que les Roms furent eux aussi victimes d’une extermination systématique par les nazis et leurs collaborateurs ? Combien savent que jusqu’à 50 % des populations Tziganes d’Europes furent anéanties et jusqu’à 90% dans certaines régions ? Combien connaissent seulement le mot « Porajmos », « le dévorement » en rom ? [le 8 avril, chaque année, on célèbre la journée internationale des Roms et on se remémore l’horreur du Porajmos].

Photographie d’une jeune femme Rom à son arrivée à Auschwitz.
Cette mémoire là dérange encore. Parce qu’elle concerne un peuple que l’Europe continue trop souvent de regarder avec méfiance ou condescendance. Parce qu’elle rappelle que la barbarie ne commence jamais par les camps, mais par le mépris, la déshumanisation, le regard qui transforme l’autre en problème à gérer plutôt qu’en être humain à respecter.
On raconte que le 6 mai 1942, lors du Đurđevdan, des déportés serbes et tziganes emmenés de Sarajevo vers le camp de Jasenovac, dans l’État oustachi croate allié des nazis, chantèrent Ederlezi. Cette image suffit à résumer toute la grandeur tragique des peuples des Balkans : chanter au bord de l’abîme, chanter alors même que l’on avance vers la mort, chanter pour rester humain quand tout est fait pour vous réduire à l’état de bétail.
Alors aujourd’hui, oui, il faut écouter ces chants.
Il faut écouter « Djelem Djelem », l’hymne tzigane dont les paroles ont été écrites en 1969 par Žarko Jovanović, résistant partisan yougoslave, musicien , survivant d’Auschwitz-Birkenau, immense musicien tziganes-serbe dont la vie entière fut un combat contre l’effacement et pour glorifier la vie, et la musique composée par le Géant Šaban Bajramović, musicien serbe d’origne Rom, surnomé le Roi des Roms. Il faut écouter la voix bouleversante de Ljiljana Buttler, cette voix profonde, presque venue d’un autre temps, qui porte à elle seule les douleurs et les espoirs d’un peuple entier. Il faut écouter aussi « Ederlezi », popularisée par Goran Bregović dans Le Temps des Gitans d’Emir Kusturica, parce que cette musique dit quelque chose que les discours politiques sont incapables d’exprimer : la capacité humaine à préserver la beauté au cœur même de la tragédie.
Et peut-être est-ce aussi cela, au fond, le sens du travail que nous essayons de mener avec Fréquence Populaire.
À notre modeste place, nous tentons nous aussi de lutter contre la chimère, contre les ténèbres. Non pas avec des armes, mais avec des mots, des enquêtes, des analyses, des débats et des voix dissidentes. Nous essayons de briser cette immense machinerie médiatique qui, malheureusement, à notre époque, endort les consciences, simplifie le réel jusqu’à l’absurde et transforme parfois les citoyens en simples consommateurs d’émotions prêtes à l’emploi.
Le mythe de la caverne de Platon n’a jamais été aussi actuel. Des hommes enchaînés regardent des ombres projetées sur un mur et finissent par prendre ces illusions pour la réalité elle-même. Ceux qui osent sortir de la caverne, voir le monde tel qu’il est et revenir raconter ce qu’ils ont vu deviennent souvent suspects, dérangeants, parfois même détestés. Pourtant, il n’existe pas de liberté sans cet effort douloureux vers la vérité.
Réinformer, ce n’est pas prétendre détenir une vérité absolue. C’est refuser les automatismes de pensée. Refuser les réflexes de meute. Refuser les récits prémâchés. C’est accepter la complexité du réel et rendre aux citoyens leur droit le plus fondamental, celui de comprendre le monde dans lequel ils vivent.
À bien des égards, les chants du Đurđevdan et le combat pour une information libre racontent une même chose : le refus de l’effacement. Refus de voir disparaître les peuples, les mémoires, les cultures, les vérités, les nuances et finalement la dignité humaine elle-même.
Voilà pourquoi cette Saint-Georges a aussi, pour nous, à Fréquence Populaire, une portée collective.
À tous ceux qui nous lisent, nous regardent, nous écoutent et nous soutiennent depuis parfois des années, malgré nos errements et nos erreurs, nous disons merci. Dans une époque où l’information indépendante devient chaque jour plus difficile, votre fidélité compte énormément et nous permet de continuer le combat.
Le printemps revient toujours. Les chants reviennent toujours. Les fleurs repoussent même après les hivers les plus sombres.
Et tant qu’il restera des hommes et des femmes capables de chanter Ederlezi, même au bord du gouffre, tant qu’il restera des consciences décidées à sortir de la caverne pour regarder le réel en face, alors tout ne sera jamais perdu.
Srećna slava svima koji slave !

Travail d’esquisse d’un Saint-Georges par ma petite maman
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