Le récit de Marianne Dunlop Trois jours à Moscou au Forum antifasciste international
Liberté Actus
Le récit de Marianne Dunlop
Du 24 au 26 mai 2026, Moscou accueillait le troisième Forum antifasciste international organisé par le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF).
Avec près de 180 délégations venues d’une centaine de pays, cette édition marquait un changement d’échelle par rapport aux précédentes. Dans les salons du Carlton, immense hôtel situé à deux pas de la Place Rouge, se sont croisés communistes russes, syndicalistes latino-américains, militants africains, universitaires chinois, représentants palestiniens, délégués coréens, antifascistes européens et organisations venues du monde entier.
Le voyage lui-même dit déjà quelque chose du climat actuel. Pour rejoindre Moscou, les délégations européennes doivent désormais contourner les fermetures aériennes imposées depuis plusieurs années. Escale obligatoire à Istanbul, longues attentes, itinéraires détournés.
« Même les déléguées finlandaises ont dû passer par la Turquie ! », raconte Marianne Dunlop, arrivée à Moscou le vendredi 22 mai. À l’arrivée pourtant, le contraste est frappant. « Nous avons été traités en hôtes de marque », explique-t-elle. Les participants sont accueillis à l’aéroport puis conduits en taxi jusqu’au Carlton de Moscou, vaste hôtel où se déroule l’intégralité du forum.« Tout était parfaitement organisé, audiovisuel, traduction simultanée, repas, pauses-café. Tout était d’excellente qualité. »
Surtout, l’événement occupe une place assumée dans la vie politique russe. Le forum reçoit un message de soutien du président Vladimir Poutine, du maire de Moscou ainsi que d’autres personnalités officielles. La chaîne publique Russie 1 lui consacre même un reportage complet. Cette année, le forum prend une dimension particulière. « Pour la première fois, l’accent était mis sur la lutte antiterroriste, le terrorisme étant devenu le dernier argument de l’empire à l’agonie » note Marianne Dunlop.
Derrière ce thème reviennent sans cesse les guerres hybrides, les déstabilisations politiques, les sanctions et la dénonciation d’un Occident accusé de maintenir sa domination par le chaos. Avant même l’ouverture officielle, un grand meeting est organisé autour de Cuba et du Venezuela, à l’occasion du centenaire de Fidel Castro. Dans une salle comble, l’ensemble russe Grenada reprend Bella Ciao et El Pueblo Unido en espagnol et en italien.
« Toute la salle a repris avec enthousiasme Bella Ciao et El Pueblo Unido », raconte-t-elle. « Nous avons terminé avec l’Internationale. D’une manière générale, la solidarité était le maître mot, y compris envers la Palestine. »
Les délégations viennent littéralement du monde entier. Les pays issus de l’ex-URSS sont fortement représentés, mais les organisateurs ont également attiré des participants d’Europe occidentale, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Espagnols, Italiens, Américains, Irlandais, Allemands, Roumains, Hongrois, Sud-Coréens et Nord-Coréens se croisent dans les couloirs de l’hôtel. Palestiniens et Israéliens sont également présents.
« Beaucoup venaient d’Afrique », explique Marianne Dunlop, à l’image du représentant du Congo – par ailleurs réfugié en France. Des délégations venues du Brésil, de Bolivie, du Venezuela, d’Argentine, du Mexique ou encore de Cuba participent également aux échanges. La Chine attire particulièrement l’attention avec la présence de Cheng Enfu, personnalité importante du monde universitaire chinois.
Les Russes eux-mêmes viennent parfois de très loin. Marianne Dunlop évoque notamment la présence du maire communiste de Novossibirsk, grande ville sibérienne de 1,6 million d’habitants. « On nous a dit que les délégués russes se feraient ensuite l’écho du forum dans des réunions locales à travers le pays. »
Toutes les délégations ne sont pas issues de partis communistes. « D’autres groupes antifascistes étaient représentés », précise-t-elle. Certaines interventions marquent davantage les esprits que d’autres. « Les contributions les plus fortes et remarquables selon moi étaient celles de la Russie, de la Biélorussie, de la Hongrie et de la Suisse. »
Au fil des débats se dessine surtout l’idée d’un monde multipolaire de plus en plus conscient de sa force.
« De l’ensemble se dégageaient les contours d’un monde multipolaire de plus en plus puissant, conscient de sa force et de son unité, capable de résister à l’impérialisme, à l’oppression et à la guerre. » Mais le forum ne se résume pas aux conférences et aux prises de parole officielles. Le deuxième soir, les participants sont conduits en car dans une salle de concert moscovite pour assister à un spectacle de musique et de danse. Le lendemain, un immense banquet est organisé avec groupe folklorique et piste de danse.
« Cubains, Brésiliens, Russes et Congolais se sont mêlés sur la piste », raconte Marianne Dunlop, amusée. « Cela renouvelait le genre. » Ces scènes de fraternité internationale frappent plusieurs participants européens, peu habitués à voir ce type de rassemblements dans un cadre aussi ouvertement politique.
Le dernier jour, les délégations sont invitées à visiter le Kremlin. Marianne Dunlop préfère pourtant quitter le centre de Moscou pour découvrir « le Sovkhoz Lénine ». Direction la banlieue de Moscou et cette coopérative agricole dirigée par Pavel Groudinine, candidat communiste à l’élection présidentielle russe de 2018. Spécialisée dans la culture des fruits rouges, elle attire chaque année de nombreux Moscovites venus cueillir eux-mêmes leurs fraises avant de repartir avec une partie de leur récolte. « Les Moscovites viennent cueillir les fraises en saison et repartent avec dix pour cent de leur récolte. »
Pour plusieurs visiteurs étrangers, cette excursion offre une image inattendue de la Russie contemporaine, loin des représentations dominantes en Europe occidentale. C’est d’ailleurs ce qui revient le plus souvent dans le récit de Marianne Dunlop : le sentiment d’avoir momentanément échappé à l’atmosphère de confrontation permanente qui domine désormais une grande partie du débat public européen sur la Russie.
« J’ai fortement apprécié sortir pour une fois de la russophobie étouffante qui domine la vie culturelle et la soi-disant information en France », conclut-elle. « L’attitude non seulement des Russes, mais aussi des délégués du reste du monde m’a donné de l’espoir dans la situation actuelle. »
Pendant trois jours, dans les salons feutrés d’un hôtel moscovite, c’est en effet l’image d’un autre récit du monde qui s’est déployée : celui d’un bloc international hétérogène, traversé de cultures, de langues et d’histoires différentes, mais convaincu qu’un ordre mondial centré exclusivement sur l’Occident touche désormais à sa fin.
26 mai 2015
Les Russes veulent-ils la guerre ? Hommage à Evtouchenko à l’occasion de la parution de « URSS vingt ans après. Retour de l’Ukraine en guerre » de Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop.
Avec RoRo-86

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