mardi, 24 mai 2005, 16h43
En 1830, déjà, les travailleurs étaient là
Série · Les 175 ans de la Belgique vus en bleu… de travail [1]
Un soir d’été de 1830, quelques types excités par un opéra organisent une émeute et chassent les Hollandais. Cette version aussi académique que caricaturale de la naissance de la Belgique empêche d’en saisir les enjeux politiques…
Gilles Martin*
25-05-2005
Rendez-vous chaque mois Après l’interview de l’historienne Anne Morelli, publiée la semaine dernière, le présent article ouvre une série sur les 175 ans de la Belgique (1830-2005). Chaque mois, nous reviendrons sur quelques grandes dates des luttes ouvrières de notre pays. |
Les premiers hauts fourneaux de Cockerill. L’Anglais John Cokerill s’est installé en Belgique et a acheté en 1817 le Palais des Princes-Evêques à Seraing pour en faire ce qui allait devenir la plus grande entreprise du monde. – Cliquez sur la photo pour l’agrandir – |
L’historien marxiste Hobsbawm explique que la période qui court de 1789 à 1848 a été «la plus grande mutation de l’histoire humaine» car elle combine les effets de deux révolutions: la révolution française, politique, en 1789 et la révolution industrielle, économique, qui démarre de façon significative en Angleterre aux alentours de 1790. Bien que n’étant pas des opéras, ces deux faits majeurs auront un impact indéniable sur la création de la Belgique.
La Belgique, voisine de l’Angleterre et véritable carrefour géographique, est un maillon essentiel dans l’expansion de la nouvelle économie capitaliste en Europe continentale. Il n’est pas étonnant de voir des mécaniciens anglais comme John Cockerill venir tenter leur chance sur le continent.
Ce dernier va s’établir à Verviers, où il commence la mécanisation de l’industrie lainière locale. Toute la famille Cockerill le suit et s’établit à Liège pour y produire des machines textiles. En 1817, John Cockerill rachète aux autorités néerlandaises le Palais des Princes-Evêques à Seraing. Il en fait d’abord une fabrique de machines à vapeur, puis une fonderie de fer. En peu de temps, Cockerill devint la plus grande entreprise du monde, contrôlant toute la chaîne, de l’exploitation du charbon et du fer à la production de locomotives. En 1839, Seraing compte 2 hauts fourneaux, 36 fours à coke, 2 fonderies, 14 fours puddler, 5 laminoirs et unités de machines à vapeur.
Autre exemple de l’influence de l’Angleterre: en 1799, Lieven Bauwens, un industriel gantois du coton, introduit, en contrebande, une des premières machines à vapeur anglaises sur le continent !
Une bizarre coalition entre réactionnaires et bourgeois progressistes
La révolution française, l’occupation de la Belgique par la France, puis, après 1815, par le régime hollandais, renforcent la position d’une nouvelle bourgeoisie: le capital industriel et les financiers. Ainsi, Guillaume d’Orange accorde-t-il un appui important à Cockerill, poussant à la fondation de la Société Générale pour aider les innovateurs industriels.
Ce qui rend d’ailleurs la révolution belge de 1830 assez ambiguë. Car ce n’est pas cette nouvelle haute bourgeoisie mais une coalition de forces réactionnaires (noblesse et hiérarchie catholique) et de classes moyennes libérales qui prend la direction de la révolte contre Guillaume Ier d’Orange. Les auteurs de La Société générale 1822-1992, notentà ce propos: «Les propriétaires fonciers luttaient pour le maintien de leurs privilèges politiques, la hiérarchie ecclésiastique pour la continuation de son emprise sur l’Etat et l’enseignement, la petite-bourgeoisie libérale pour une participation au pouvoir et une démocratisation plus poussée des structures de l’Etat.»
La révolution belge va finalement être sauvée par la volonté internationale émanant notamment de la maison Rothschild établie à Londres et à Paris. En effet, l’empire financier tout puissant s’accommode fort bien de la création d’un nouvel Etat bourgeois et c’est ainsi qu’il facilite l’accession au trône belge d’un prince ami, Léopold de Saxe-Cobourg. L’indépendance de la Belgique, c’est bien pour la stabilité en Europe et contre les remous révolutionnaires qui germent un peu partout. Cette bizarre coalition entre les forces réactionnaires et celles du libéralisme bourgeois progressiste aboutit à une démocratie parlementaire constitutionnelle.
La contradiction entre les deux factions va continuer à s’exprimer dans la lutte opposant la tendance catholique, qui s’appuie sur la noblesse, les propriétaires fonciers et l’Eglise, à la tendance libérale, qui représente les nouveaux propriétaires de capitaux et une partie des classes moyennes. Dans ce contexte, le Sénat constitue le porte-parole des propriétaires fonciers aristocratiques, tandis que la Chambre laisse plus de place à la bourgeoisie et la petite bourgeoisie libérales. Il faudra attendre 1847 pour voir le parti libéral obtenir une majorité et former un gouvernement libéral homogène.
Les deux blocs sont toutefois solidaires lorsqu’il s’agit de défendre leurs intérêts contre les classes sociales exploitées, à savoir les ouvriers industriels (toujours plus nombreux) et agricoles. Le droit de vote censitaire (c’est-à-dire limité aux riches) reflète pleinement cette absence de droits politiques des couches inférieures de la population: seuls ceux qui ont quelque chose à perdre peuvent voter.
* Fondateur des éditions Aden.
Le baptême d’un nouveau-né
La révolution industrielle met au monde la classe ouvrière. La révolution belge sera pour elle un baptême politique. C’est ce que démontre le formidable livre de Maurice Bologne.
Dans L’insurrection prolétarienne de 1830 en Belgique, Maurice Bologne montre comment l’histoire officielle a reconstitué les événements de 1830 en niant la dimension sociale et politique des faits. Il y décrit aussi la révolution comme étant l’un des chapitres de la révolution qui secoue l’Europe.
Cette révolution part de Paris en juillet 1830. Sa vague atteint Bruxelles en août, passe par Liège qui la porte jusqu’à Aix-la-Chapelle, d’où elle traverse
l’Allemagne et gagne la Pologne en novembre. Cet aspect résolument international de la révolution de 1830 est généralement négligé au profit des grandes fresques nationales.
Nous ne pouvons que rencontrer la conclusion fondamentale de Maurice Bologne: si la révolution de 1830 a bien été menée par une insurrection populaire, elle a néanmoins été immédiatement confisquée par les classes sociales plus matures économiquement parlant pour assurer le pouvoir que l’on sait. Puisse la réédition de son livre contribuer à rendre hommage à la combativité de la classe ouvrière!
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