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Sujet:

Une leçon de journalisme par un journaliste… ça décoiffe!

Date:

Sat, 12 Apr 2008 04:20:00 EDT

De:

Xarlo@aol.com

Pour ::

Xarlo@aol.com

Je sens que certains vont faire leur mea culpa… et le maudire,
probablement… réflexion et honnêteté ne font plus partie de la
panoplie du journalisme "moderne"… Ce n’est pas pour rien que Sorj ne
trouve pas d’embauche…
On est loin de "Bob" Menard, non?
 
****************
 


Sorj
CHALENDON / Journaliste et écrivain

«
Les médias aiment quand c’est tout blanc ou tout noir. Dès que le gris
s’invite, tout se complique »


Sorj
Chalendon est un journaliste de talent qui a nourri pendant des
décennies les lecteurs de Libé de ses articles pointus, en particulier
sur la question irlandaise. Ayant aujourd’hui quitté Libé, il vient de
sortir un roman Mon traître, présenté cet après-midi à Elkar à Bayonne. L’occasion de rencontrer
une Plume avec un grand P et d’appréhender la vision qu’il porte du
métier de journaliste et de la question irlandaise.

Vous
venez de sortir un roman, Mon traître. Travaillez-vous toujours comme
journaliste ?

Après
34 ans passés à Libération, j’ai quitté le quotidien en 2007 car la
ligne éditoriale poursuivie par Serge July a échoué. J’ai senti que les
gens comme moi n’avaient plus toute leur place à Libération. Depuis un
an, je cherche en vain du travail de journaliste, dans un contexte où
tout le monde licencie (le Monde, le Figaro etc.). En attendant je
donne des cours de journalisme à Lille et Paris.

De
quoi traite votre livre ?

C’est
mon troisième roman après Le Petit Bonzi et Une promesse qui a reçu le
prix Médicis. Il y a une confusion sur ce livre: ce n’est pas un
travail de journaliste mais une vraie fiction. Contrairement à ce qui
se dit, ce livre n’a rien à voir avec l’histoire de Denis Donaldson
(militant de l’IRA et du Sinn Fein irlandais, qui s’est avéré être
retourné par les services britanniques NDLR). Denis était pour moi un
proche, un frère.

La
trahison de Denis a été le révélateur qui m’a donné l’envie d’écrire
cette histoire. Ce n’est en aucun cas, ni la vie ni l’histoire de
Denis. Le héros est Tyrome Meehan, un républicain irlandais qui va
devenir un traître. Le héros français est un luthier, dans lequel l’on
retrouve quelque chose de moi. J’étais trop proche et impliqué pour
écrire cette histoire, qui a été très douloureuse pour moi. La trahison
de Denis à seulement donné naissance à celle-ci. Denis était un membre
de l’Ira, très politique: dans mon livre le héros est juste un soldat
de l’IRA.

Suivez-vous
toujours l’actualité irlandaise ?

Je
suis tout cela de très près car cela me touche, bien qu’en tant que
journaliste, je ne puisse le faire concrètement. Je n’avais envie ni de
juger, ni de comprendre, je voulais juste faire un roman sur une
histoire commune. Je me suis aperçu que ce frère qui remontait mon
manteau dans le froid était en fait un traître.

Que
pensez-vous du traitement que font les médias des sujets liés aux
luttes de libération nationale ?

Je
me suis souvent posé la question. Pour moi, il s’agit plus de paresse
intellectuelle et politique, plus de la méconnaissance des sujets
traités que d’une ligne politique définie. Quand on dit "Libération a
traité l’Irlande ou la Palestine autrement", en fait ce sont des
personnes à l’intérieur qui l’ont fait et non pas une ligne définie par
la rédaction. Le journal a juste fait confiance à ses journalistes. Je
n’ai aucun souvenir de réunion définissant la stratégie sur l’Irlande
ou le Pays Basque. C’est plus basé sur l’individualité. Il est plus
facile pour le journal d’en parler quand il y a de l’actualité, que
d’aborder le fond des problèmes. Quand une bombe explose, le journal en
parle. Si un processus de paix se met en place, plus personne n’y
comprend rien et cela ennuie le journal, donc on n’en parle pas.

En
ce moment, par exemple, il y a une actualité très forte en Irlande,
mais personne n’en parle. Les médias aiment quand c’est tout blanc ou
tout noir. Dès que le gris s’invite, tout est brouillé et se complique.
Par exemple, pendant 20 ans, j’ai lu dans les journaux que le sigle de
l’IRA était "Armée révolutionnaire irlandaise", alors qu’il s’agit de
l’Armée républicaine irlandaise. Le mot révolutionnaire collait mieux à
ce qu’ils voulaient voir du terrain. Révolutionnaire fait peur, alors
que Républicain renvoie à une tout autre image. Cela ne paraît rien
mais c’est fondamental.

J’en
veux à la presse d’écarter tout ce qui dérange. L’idée même que parfois
il faut faire la guerre pour avoir la paix, qu’il ne peut y avoir de
paix sans justice paraît insurmontable. Autant il est facile pour tout
le monde de dire "Massoud est formidable", "les Tibétains sont
géniaux", etc. Mais dès qu’il y a un mouvement armé ou nationaliste
face à une démocratie comme l’Espagne ou la Grande-Bretagne, là on perd
ses moyens et on ressasse les vieilles lubies : "c’est du terrorisme et
tout ça" . Il faut dire que la violence est une chose difficilement
acceptable et audible, dans un journal national bien pensant, il n’est
pas simple d’expliquer que parfois la violence peut être nécessaire.

Il
m’est arrivé de vouloir faire des analyses dans Libération sur le Pays
Basque ou sur l’Irlande pour expliquer, comme dans les années 80 en
Irlande avec l’interdiction du Sinn Fein, ou aujourd’hui en Pays Basque
avec celle de Batasuna, que c’était des erreurs politiques et une
imbécillité majeure. Pour que cela paraisse, j’ai dû l’écrire dans les
pages "Rebonds", donc venant de l’extérieur là où cela n’engage pas le
journal. Les journaux ont tous la même ligne sur la violence politique:
"c’est mal et il serait mieux de négocier". Certes, mais négocier quoi,
avec qui, sur quelles bases ? L’idée même que pour négocier il faut la
justice laisse les médias indifférents.

L’Irlande
et le Pays Basque sont-ils comparables ?

Je
ne compare jamais. Dans les deux cas, la seule issue est la
négociation, et celles-ci n’ont lieu que s’il y a la guerre. L’actuel
vice-Premier ministre irlandais, bombardait, il y a des années Downing
Streeet à Londres. Aujourd’hui il déjeune avec les responsables
politiques anglais. Des situations paraissant inextricables comme
l’Irlande depuis 800 ans, trouve leur solution grâce à une volonté
commune ou tout le monde se dit qu’il faut arrêter les armes : les
Britanniques ne vaincront jamais l’IRA, l’IRA ne vaincra jamais les
Britanniques. A partir de là, il faut bien discuter.

Cela
va-t-il dans le bon sens ?

Les
catholiques irlandais étaient des citoyens de seconde zone absolue,
avec une oppression nationale, sociale, politique, culturelle. Sans
fusils, ils n’auraient jamais été pris en compte. Jamais les
responsables des deux camps ne se sont serré la main, mais ils essayent
quand même de gérer ensemble un mini Etat. En Pays Basque, il faudra
ouvrir la table aux négociations; il n’y aura pas de paix sans justice,
nulle part, c’est un élément invariable, intangible et mécanique.

Le drapeau britannique flotte toujours sur les
institutions, la langue irlandaise n’est pas reconnue, l’Irlande du
Nord est toujours coupée en deux, mais maintenant il y a le choix entre
une réunification qui se fera plus tard avec 3000 morts en plus ou une
tentative de gérer ce temps avant la réunification: certains
républicains, minoritaires, pensent que Bobby Sans et ses camarades
sont morts pour rien et que cela correspond à la volonté de la middle
class irlandaise de gérer le pouvoir coûte que coûte. Je ne partage pas
cette vision. Gerry Adams est un vrai homme d’Etat. Lorsque l’IRA a
déposé, et non rendu, les armes, car il ne s’agit pas une reddition
militaire mais d’un geste politique fort, elle a donné la possibilité à
ses militants de s’asseoir à la table des négociations ; des militants
emprisonnés dans les années 90 sont aujourd’hui ministres. Les
catholiques et républicains sont enfin considérés comme des citoyens à
part entière. Enfin, on commence à discuter d’égal à égal et il reste
un chemin pour autre chose : la réunification et l’application du droit
à l’autodétermination. C’est un processus de paix qui, je l’espère, ira
à terme.



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