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Sujet:

Ils ne peuvent pas nous prendre en exemple

Date:

Fri, 9 May 2008 08:10:07 +0200

De:

bleitrach.danielle <bleitrach.danielle@wanadoo.fr>

méditation sur l’arrivée de la flamme olympique au sommet de
l’Everest (à la frontière du Népal et de la Chine dans le Tibet)

La flamme des Jeux olympiques de Beijing est arrivée au sommet du
mont Qomolangma (mont Everest) à 09H18 (heure de Beijing) jeudi. C’est
une femme, Cering Wangmo qui a hissé la flamme sur le toit du monde.
Dois-je dire que je me réjouis de ce fait? La Chine fut un lieu
d’oppression pour les femmes, les petites filles soumises à
l’infanticide, et on se souvient de cette étrange mutilation des pieds
qui confondait beauté et infirmité. Le relais sur le mont Qomolangma a
été entamé par une autre femme alpiniste GyiGyi. Une douzaine
d’Alpinistes mêlant Chinois han et Tibétains ont fait la fête à 8.844
mètres en tendant le drapeau Chinois, le drapeau des Jeux Olympiques de
Beijing et le drapeau olympique formé de cinq anneaux. « Vive Beijing »
ont crié les alpinistes. La flamme principale les attend dans la zone
méridionale de Canton.
Propagande me répondra-t-on?  Peut-être mais à choisir je préfère cette
image d’une femme chinoise à l’assaut du toit du monde dans le vrai
Tibet à celle abominable de Paris, celle d’une autre femme chinoise,
une handicapée, subissant les sévices d’une horde de barbares et de
crétins inventant un Tibet d’opérette. Car la campagne anti-chinoise en
France est savamment orchestrée par notre système de propagande et elle
n’a d’effets que parce que nous sommes manipulés par notre propre
stupidité faites d’ignorance et de projection de désirs
illusoires. Comme le dit le philosophe  Zizek ” L’occident fait du
Tibet une entité mythique sur lequel il projette ses fantasmes new age:
ce que l’on veut d’eux c’est qu’ils soient authentiquement spirituels
pour nous à notre place, afin que nous puissions continuer notre jeu
consumériste effréné
“. (1)

Prendre l’autre dans son propre rêve, ne
pas lui laisser d’espace pour évoluer, pour agir, pour transformer sa
vie est prétendre lui imposer une regression, sa propre régression
voilà ce qui est la base de notre art de donner des leçons. Quelque
chose de comparable à la mutilation des pieds des chinoises de jadis.
Ce rêve là est totalement réactionnaire, il ne cherche pas à résoudre
les problèmes vrais ou supposés, il est l’expression d’un droit
patrimonial que l’occident prétend avoir sur la planète et ses
habitants. Et la plupart des causes que nous embrassons désormais sont 
ainsi le fruit d’un marketing, d’un spectacle qui coûte trés cher, avec
effets spéciaux destinés à provoquer des sentiments primaires comme à
Guignol. Nos propres politiciens ne réagissent qu’à partir de ce qu’ils
pensent être le dégré zéro du politique auquel nous sommes réduits.
Delanoé le maire de paris fait citoyen d’honneur le dalaï Lama pour se
positionner face à l’actuel président, et face à sa rivale Ségolène
Royal. Sur le fond tout le monde se moque parfaitement de ce qui arrive
aux Tibétains. 

Que savons-nous de cette immense Chine ? Rien qui nous permette en
tout cas de manifester!

Je ne sais pas ce qu’il adviendra de la Chine, de son choix de
société mais je sais que tout un peuple a accompli un effort phénoménal
vers la sortie du sous développement et qu’ils l’ont fait en
redistribuant autour d’eux le fruit de leurs efforts, de leur
croissance, sans songer à envahir, à piller comme les Européens et leur
rejeton sanglant les Etats-Unis n’ont cessé de le faire. Le parti
communiste Chinois a conduit cet effort d’une nation, il a acquis de ce
fait une autorité morale. Il a pris un pays en proie à la guerre
civile, épuisé, humilié par l’ouverture forcé à l’étranger et il a
refondé une nation.

Qui se souvient de l’atrocité de la guerre de l’opium, et même plus
proche de nous qui sait qu’il a fallu attendre 1971 pour que presque un
milliard d’êtres humains soit reconnus par les institutions
internationales, qu’il a été organisé autour d’eux un blocus, qu’ils se
sont débattus pour vaincre cet ostracisme, erreurs, grand et petits
bonds en avant, il y a eu la querelle sino-soviétique mais pendant plus
de 20 ans l’URSS a été leur seul poumon. Alors quand je vois cette
femme au sommet de l’Everest les larmes me viennent en pensant au
peuple chinois, à cette escalade dans un air rarefié. Ceux qui ont
vanté les pires moments de cette marche parce qu’elle était l’occasion
d’attaquer l’URSS sont la plupart du temps (pas tous) en train de
cracher sur cet héroïsme. Il faut prendre la Chine dans la projection
de leur désir, dans leur ignorance, dans leur goût des révolutions par
procuration.

 Sur un forum, celui du Nouvel observateur, un doctorant en
sociologie (il se présentait ainsi ce jeune cuistre) se moquait des
Chinois en expliquait que leur grande référence l’empire Qin
(l’empereur avec la tombe pleine de soldats de terre cuite) avait duré
15 ans. Comme les Chinois étaient stupides, rendez-vous compte, leur
idéal avait duré 15 ans et c’était un empire monstrueux d’autorité.

Je lui ai fait remarquer que cette référence avait un parallèle dans
la tradition grecque (le berceau de la démocratie) avec la naissance du
politique, de l’Etat, il s’agissait de Dracon au VII e siècle avant
J.C.  Dracon – nous avons hérité du mot draconien- est d’un point de
vue mythique l’inventeur de la loi de la cité, un peu comme l’empire
Qin est l’inventeur de la Chine et de l’administration impériale.
Dracon produit une législation d’une dureté extrême, elle a été
nécessaire pour s’imposer à la vendetta, aux luttes continuelles de
familles nobles, à l’arbitraire sur le peuple. C’est le monopole de la
violence légitime dirait Max Weber. Les Chinois ne cessent de méditer
là-dessus comme nous méditons sur le prince de Machiavel, comment
fonde-t-on un collectif politique capable de résister à l’envahisseur ?
Dans quelle force un peuple puisse-t-il sa résistance, sa manière
d’assurer sa propre survie ? Mon interlocuteur  m’a  accusé de suivre
Jullien, le sinologue et de défendre l’irréductible altérité, en me
demandant pourquoi alors j’étais contre le nazisme en tant qu’altérité
culturelle si je demandais du temps pour la démocratie chinoise ?

Même si j’accepte l’absurdité évidente de comparer la Chine au
nazisme, sans doute selon le concept creux de totalitarisme qui mêle
deux contraires communisme et fascisme, même si j’acceptais cette
ignoble identification, il resterait le fond de la différence. Les
Chinois  tentent leur propre marche en avant, lui ai-je répondu. Est-il
si facile de percevoir cette évidence : ce qui a toujours caractérisé
le colonialisme, l’impérialisme sous toutes ses formes c’est sa
propension à imposer aux autres ses diktats. Comparons simplement
l’attitude des Etats-Unis, et la notre à nous Français avec celle des
Chinois et nous avons la réponse. Qu’il s’agisse du pillage colonial ou
du devoir d’ingérence nous sommes toujours devant la même attitude
celle de l’hypothèse, sans cesse démentie par les faits, de la
suprêmatie de notre être, de notre civilisation sur toutes les autres.

Le temps où nous étions le centre du monde est révolu et nous
semblons l’ignorer.

 François  Jullien, le sinologue,  nous aide effectivement à
comprendre la Chine, ne pose pas l’altérité a priori, il ne donne
jamais dans « le relativisme culturel », il construit cette altérité 
celle de la Chine et ce faisant il nous révèle notre altérité à nous
même. Il tente de traduire ce que dit le chinois et pour ce faire il
s’interroge: comment des civilisations qui se sont construites à
l’écart les unes des autres, puis se sont rencontrées dans la violence 
peuvent-elles avoir des points de capiton dans ce qui est dit par l’une
et l’autre? Si les termes sont différents, il y a au départ des
questions communes. Par exemple pour comprendre l’importance de
l’empire Qin autoritaire, d’une durée courte et le rôle jouée, il faut
comprendre la nécessité de la violence légitime de l’Etat, du politique
pour en finir avec l’arbitraire de la société civile, la bête sauvage
disait Hegel déchirée, affaiblie par les intérêts particuliers. Quand
un immense pays encore sous développé comme la Chine doit nourrir un
milliards trois millions d’ individus, comment doit s’exercer le
pouvoir, l’organisation? Je l’ignore. Je sais qu’en ce moment la Chine
est tout entière tendue vers l’autosuffisance céréalière, qu’elle
constitue des réserves, déplace du nord au sud des quantités de
nourriture, qu’elle envoie des ingénieurs agronomes, des aides aux pays
dont l’agriculture a été détruite par les produits subventionnés du
nord. Je sais que notre ministre  kouchner voue aux gémonies la
Birmanie et en appelle à “une intervention”, son fameux devoir
d’ingérence, fait des effets de manche contre la junte alors qu’en
d’autre temps il se fit payer grassement un rapport par le trust
pétrolier TOTAL qui blanchissait la junte et le pétrolier d’utiliser
des esclaves. Pendant que le même Kouchner dénonce la Birmanie, la
Chine apporte du secours efficace. La Chine est devenue pratiquement un
des pays dont l’aide humanitaire est la plus élevée, la plus
effective. Quel type de pouvoir peut accomplir cela dans un pays
lui-même encore sous développé?

 Machiavel à propos du prince dont il rêve qu’il fasse l’unité
italienne parle de la nécessité d’un pouvoir “cruel”, la crainte qu’il
inspire est la garantie qu’il s’imposera aux nobles, aux princes
querelleurs comme à la papauté (le principal facteur de division
italienne selon lui) .  Ce n’est pas la démocratie et pourtant c’est la
fondation de l’Etat non religieux, dont le soubassement est la
revendication du droit à l’insurrection populaire qu’il partage avec
Spinoza, parce que le fondement n’est plus dieu mais le peuple et sa
révolte contre l’arbitraire. Donc il y a cette question commune de la
fondation d’une République, mais il y a peut-être un plus dont il
faudra bien tenir compte, c’est qu’il n’y a pas évolution vers nous,
que nous ne sommes pas un exemple.

 Et si la Chine comme le reste de ce qu’on appelle le tiers-monde,
ou encore pays émergents, avait besoin de temps pour ne pas recopier le
modèle occidental. Ce modèle occidental a montré ce dont il était
porteur et aujourd’hui a sans doute atteint ses limites, un modèle
occidental en lutte contre son propre déclin et qui en tout cas s’avère
incapable désormais d’assurer un développement à l’immense majorité des
habitants de la planète parce que sa croissance est poussive,
destructrice, meurtrière, basée sur le développement militaire,
inégalitaire, et donc ne peut qu’aller vers un conservatisme fascisant
et basé sur la seule puissance de l’argent. Un modèle dont il suffit de
voir qu’il engendre des Georges.W.Bush, des Sarkozy et autres
Berlusconi.

Un modèle qui n’est plus attractif, mais répulsif.  Le philosophe
Slavoj Zizek dans le même article  note  la défiance croissante dans
les pays postcommunistes d’Europe de l’Est à l’égard de la démocratie.
La protection sociale et la sécurité socialiste, limitées mais réelles
devant être démantelées. Il faudrait encore ajouter l’humiliation qu’a
été pour l’ex-URSS l’ouverture sur un occident qui l’a dépecée  avec
l’assentiment d’un ivrogne, un véritable ilote que les Etats-Unis et
les puissances occidentales encourageaient à se montrer  toujours plus
pitre, toujours plus servile. Le spectacle de l’effondrement de
l’ex-URSS a donné au monde un exemple saisissant de ce que l’occident
avait à proposer aux peuples se ralliant de gré ou de force à sa «
démocratie ». L’irak a été un autre exemple comme l’ex-Yougoslavie, des
dirigeants assassinés comme le fut en son temps Allende, le monde était
devenue une gigantesque Amérique latine, l’arrière cour du monstre. Le
temps du monde unipolaire sous toute puissance étasunienne a été
relativement court, une quinzaine d’années, il fut sinistre, chaotique…
L’endiguement a commencé.

Les peuples tentent de s’unir pour se protéger de cette étreinte «
démocratique », et il n’y a pas que la Chine, les peuples veulent
inventer leurs solutions, ils ne veulent plus de modèles, ni de notre
charité. Regardez l’Inde qui refuse au moment- du Tsunami l’aide de
l’occident. Ou encore aujourd’hui la même Inde qui choisit de refuser
que les aliments entrent désormais dans la spéculation boursière.

Ne pas chercher de modèle mais confronter des expériences.

Peut-être qu’il faut réfléchir tous ensemble, sans chercher de modèle
mais en se posant les bonnes questions, en tenant compte des
expériences diverses aux grandes tâches qui sont devant nous, nous
c’est-à-dire l’humanité. Il n’y a pas que la Chine..  C’est ce que nous
avons fait à propos de Cuba dans notre livre (2), et pour nous
communistes réfléchir sur une des expérience du socialisme, ses
difficultés, ses erreurs, ses rectifications. Rarement une société a
approché de plus près ce que peut être une société juste et pourtant
elle a été accablée, elle n’a reçu aucune aide, enfin pas à la mesure
de l’immense générosité déployée par cette île.

Il se passe d’autres expériences de par le monde (3), elles sont en
gestation. Souvenez-vous de ce texte de Fidel Castro que nous citons en
couverture de notre livre : « le socialisme est tout à fait
nouveau, à peine sorti de l’œuf. Les bases et l’essence du capitalisme
remontent à des milliers d’années. Par exemple, la propriété privée.
Sauf que durant des milliers d’années, ce n’étaient pas seulement les
choses, mais aussi les personnes qui étaient l’objet de propriété. Dans
ce sens, Athènes ne s’avère trop symbolique que comme expérience
historique ou du fait d’une juste admiration de l’art qu’elle a été
capable de développer, parce que c’était une société esclavagiste.
Quatre pelés et un tondus se réunissaient sur une place et affirmaient
: »Voilà la démocratie ». le reste des citoyens n’avait pas de droits
et l’immense majorité était des esclaves… Même les philosophes, qui
étaient des sages et se croyaient justes, avaient un tas d’esclaves.
Nous ne pouvons pas prendre pour exemple ce genre de démocratie.
Le capitalisme vient de l’époque d’Homère, voire d’avant Homère, ses
bases remontent à des milliers d’années. Le socialisme remonte à peine
à des dizaines d’années, il est encore dans les langes. Le socialisme
pourrait-on dire, en est à cette étape qu’on appelle périnatale, dans
les maternités, les six ou sept premiers jours de la vie de l’enfant
qui sont les plus dangereux, et il faut donner des soins spéciaux… Il
est donc logique que le socialisme, la plus juste de toutes les idées,
traverse des périodes difficiles.
» 26 juillet 1991

Danielle Bleitrach

(1) Slavoj Zizek, le Tibet pris dans le rêve de l’autre, Le Monde
Diplomatique, mai 2008,p,32
(2) Danielle Bleitrach et Jacques.François. Bonaldi, avec la
collaboration de Nicole Amphoux.Cuba, Fidel et le Che ou l’aventure du
socialisme, le temps des cerises, 2008. A ce propos je tiens à vous
signaler dans le Monde Diplomatique de ce mois-ci une note de lecture.
La compagnie est bonne puisque sur la même page sous le chapitre
Amérique latine on trouve deux livres excellents Bush versus Chavez de
Eva Golinger et Colombie derrière le rideau de fumée d’Hernando Calvo
Ospina également au temps des cerises.
(3) A lire Alvaro Garcia Linera, pour une politique de l’égalité,
communauté et autonomie dans la Bolivie contemporaine, les prairies
ordinaires, 2008. Pouvez vous m’expliquer pourquoi sinon parce que
l’impérialisme, sa presse, ses valets y mettent le paquet on pousse les
Français à pleurnicher sur des  tibétains théocratiques et féodaux et
dans le même temps on fait le silence sur cette expérience étonnante de
la reconquête du droit politique avec son apport spécifique de l’Indien
, cette articulation entre nationalisations pour reprendre les
ressources aux multinationales et pouvoirs communautaires pour dépasser
l’aliénation, une dynamique contradictoire, hasardeuse ?

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