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| Sujet: | Evo en danger ? Mes impressions de Bolivie. |
|---|---|
| Date: | Sat, 9 Aug 2008 09:17:26 +0200 |
| De: | Michel Collon <michel.collon@skynet.be> |
| Pour :: | <roger.romain@skynet.be> |
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Evo en
danger au référendum révocatoire du 10 août ?
Mes
impressions de Bolivie
MICHEL
COLLON
La Bolivie a bien changé.
A La Paz, j’assiste à une grande réception donnée par l’ambassadeur de
Cuba. Mojitos, buffet, danses, grosse ambiance. Où sommes-nous ? Dans
la salle des fêtes de… l’armée bolivienne. Oui, celle qui a tué le
Che.
La Bolivie a bien changé, mais tout le monde ne lui veut pas que du
bien. Nous sommes venus nous en rendre compte sur place avec quelques
intellectuels progressistes d’une quinzaine de pays : Frei Betto,
Ernesto Cardenal, Ramsey Clark, François Houtart, Luis Britto Garcia,
Pascual Serrano… Quelques journées de rencontres et d’échanges avec
des intellectuels boliviens, des représentants des communautés
indiennes, des artistes…
Le moment est tendu. La droite essaie de provoquer une scission des
riches régions de l’Est. Pour déjouer la manoeuvre, le président Evo
Morales, à mi-mandat, appelle à un référendum révocatoire, ce 10 août.
Une sorte de vote de confiance. Il remet son mandat en jeu, mais aussi
celui des préfets de départements, y compris ceux tenus par
l’opposition. La droite tente de saboter le référendum et on craint des
incidents…
Nous allons voir qui est derrière ces incidents, quel rôle jouent ici
les Etats-Unis, et la CIA, et un ambassadeur vraiment curieux, et aussi
l’Europe…
Un Bolivien sur quatre
doit émigrer
Impressions fortes. Physiquement, d’abord. La Paz est à 3.600 mètres
d’altitude. Son aéroport à 4.000 mètres. Arrivés dans la nuit, à court
d’oxygène, nous sommes au bord de l’évanouissement. Très prévenants,
les jeunes qui nous accueillent, nous font asseoir au calme, s’occupent
de nos bagages et nous laissent récupérer notre souffle.
Le premier jour sera consacré au repos, à l’acclimatation. Avec Luis,
un ami vénézuélien, nous faisons un petit tour, à petits pas et de banc
en banc, dans une des plus belles capitales du monde. Imaginez une
immense cuvette, bordée par les grandioses montagnes Huayna Potosí
(6.094 m) et Nevado Illimani (6.460 m), non loin du lac Titicaca, le
plus haut lac navigable du monde. Ici, l’eau bout à 80°. Et toutes les
rues sont en pente.
Ce qui frappe à La Paz, en hiver en tout cas, c’est la douceur du
climat, ensoleillé et frais. Et la douceur des gens. Partout, on vous
accueille avec gentillesse, avec une sorte de sérénité tranquille. Les
Indiennes portent de lourds vêtements avec de superbes châles bariolés.
Et de curieux petits chapeaux ‘boule’, noirs, bruns ou gris. Parfois,
elles portent aussi des charges impressionnantes. Les Indiens
représentent deux tiers de la population.
L’importance des
communautés indiennes
« Un Indien président ? L’oligarchie blanche, raciste, ne l’accepte
toujours pas. », nous confie Evo. En fait, j’ai commencé à comprendre
toute la richesse de cet héritage indien en visitant avec des amis
boliviens Tiwanaku, la capitale d’un ancien empire Inca…
Nous sommes sur le très haut plateau de l’Altiplano, bordé de
montagnes. Ici, les Indiens vivent, dans des conditions difficiles,
d’agriculture et d’élevage. Pas un nuage dans le ciel, un air
incroyablement pur, on sent encore le froid de la nuit.
Tiwanaku fut une ville immense, les fouilles commencent à peine. Une
centaine d’Indiens de la région sont occupés à restaurer le temple, une
énorme pyramide en terrasses. C’était une civilisation très avancée qui
construisait ses bâtiments en s’appuyant sur une connaissance poussée
de l’astronomie. Elle avait créé une industrie métallurgique et
textile. Elle cultivait plus de deux cents sortes différentes de maïs
et quatre cents sortes de patates. Dont une espèce qui pouvait se
congeler et rester comestible dix ans. Le système d’irrigation était
très perfectionné avec une inclinaison très précise pour que les
pierres réchauffent l’eau et l’empêchent de geler. Système si
perfectionné qu’aujourd’hui, le ministère de l’Agriculture va le
réutiliser pour développer l’agriculture en terrasses. L’eau est rare
ici, un trésor.
Un vieil Indien opère avec notre petit groupe une cérémonie rituelle,
une sorte de sacrifice de petits objets symboliques, pour célébrer
l’union avec le Cosmos et rassembler les souhaits que nous formons.
Emotion.
Il ne s’agit pas ici de glorifier le passé pour le passé, mais d’en
préserver la mémoire et les valeurs pour les intégrer à la nouvelle
société. Un journaliste bolivien nous explique l’importance que prend
ici la communauté : « C’est un élément fort de la Bolivie. Tenez, selon
les statistiques internationales, le paysan bolivien a un revenu moyen
de cinquante dollars par an. Autant dire qu’il est mort ! Sauf si on
comprend que l’économie communautaire est la base de notre vie ici. »
Bref, un héritage précieux qu’on ne peut pas perdre.
Le sort des Boliviens
quand ils émigrent…
Impressions fortes aussi sur les réalités sociales de ce pays. A La
Paz, les classes hautes vivent dans le bas de la ville, à 3.000 mètres,
où on respire plus facilement. Les basses classes, par contre, à El
Alto (pas besoin de traduire) : 4.000 mètres. Petits commerces, petits
artisanats, un peu d’élevage dans les hauts plateaux… La vie est dure.
Deuxième pays le plus pauvre d’Amérique latine, la Bolivie a vu émigrer
un sur quatre de ses enfants. Pourquoi ? Pendant des siècles, cette
terre a été colonisée par l’Espagne. Et tous les bénéfices de ses
richesses minières, extraites au prix d’un travail meurtrier dans un
quasi-esclavage, ont été emportés en Europe. Pendant des décennies, son
gaz et son pétrole ont profité à une poignée de riches, mais surtout à
quelques multinationales, européennes notamment. Le Nord a bien
saigné le Sud. Ne laissant sur place que la misère.
Et les conflits. Evo Morales, président depuis deux ans et demi, n’est
pas tombé du ciel, il est le fruit de longues années de résistances
ouvrières et paysannes. Les communautés indiennes ont toujours été
exploitées, exclues, méprisées par une élite blanche et raciste, liée
aux Etats-Unis et à l’Europe.
Voilà d’où viennent la pauvreté et le sous-développement. Mais
quand les Boliviens, pour survivre, vont faire les ménages en Europe,
celle-ci les traite comme des criminels et les emprisonne. Même des
enfants ! Evo Morales a courageusement dénoncé la récente
‘Directive de la Honte’ qui permettra à tous les pays européens
d’emprisonner jusqu’à dix-huit mois les délinquants, pardon : les
immigrés.
Justement, avant de partir, je venais de rencontrer à Bruxelles des
travailleurs immigrés, notamment latinos. En lutte depuis des mois pour
obtenir des papiers, c’est-à-dire leurs droits, leur dignité. Face à
des ministres complètement sourds, ils ont été obligés de mettre leurs
vies en danger : grève de la faim, escalade de grues… Appréciant
beaucoup la lettre d’Evo à l’U.E. ils m’ont chargé de remettre un petit
message de gratitude au président bolivien. Je le lui ai remis. Sourire
sur sa figure.
En fait, quand on voit ici la pauvreté, les salaires dérisoires, le
manque d’industrie, on comprend pourquoi tant de Boliviens doivent
émigrer. Mais, en allant plus loin, on comprend aussi que l’Europe
est une sale hypocrite qui porte une lourde responsabilité dans cette
émigration. Nous allons y revenir…
Qu’a réalisé Evo ?
Mais voyons d’abord ce qu’a réalisé Evo en deux ans et demi… Il a
nationalisé le pétrole et le gaz. Vous voulez savoir pourquoi, dans
nos médias, on dit du bien du président colombien Uribe et du mal d’Evo
Morales ? Très simple. Le premier a fait passer les taxes sur les
multinationales de 14% à… 0,4%. Pour faciliter l’installation de ces
multinationales, ses paramilitaires ont chassé de leurs terres quatre
millions de paysans. Le second a osé rendre à la nation bolivienne
les richesses qui lui appartenaient afin de combattre la pauvreté.
En nationalisant les hydrocarbures, Evo a multiplié par cinq les
revenus de l’Etat et s’est donné les moyens de soulager les maux les
plus urgents : analphabétisme en baisse de 80%, retour à l’école d’une
partie des enfants travaillant dans la rue, création d’écoles dans les
langues indiennes aymara et quechua (vingt mille diplômés), soins de
santé gratuits déjà pour la moitié des Boliviens, pension Dignidad pour
les plus de 60 ans, crédit à zéro pour-cent pour des produits comme le
maïs, le blé, le soja et le riz. Grâce à l’aide du Venezuela, six
mille ordinateurs ont été offerts, surtout à des écoles. Grâce à l’aide
de Cuba, deux cent soixante mille personnes ont été opérées des yeux.
Ailleurs en Amérique latine, elles seraient condamnées à être aveugles,
car pauvres.
En outre, les investissements publics ont fortement augmenté pour
développer l’économie. La Bolivie a comblé son déficit fiscal,
remboursé la moitié de sa dette extérieure (de 5 à 2,2 milliards de
dollars), reconstitué une petite réserve financière, multiplié par
quatre l’emploi dans les mines et la métallurgie, doublé la production
et les revenus de ces industries. Le PIB industriel est passé de 4,1 à
7,1 milliards de dollars en trois ans. Mille tracteurs ont été
distribués à des paysans. De nouvelles routes ont été construites.
Bref, la Bolivie avance. Pas assez vite, disent certains pour qui Evo
n’y va pas assez fort contre la droite et les grands propriétaires.
C’est un débat à mener entre ceux qui vivent sur place et peuvent
apprécier la situation, ses possibilités, ses dangers. En sachant qu’il
ne suffit pas de dire « Y a qu’à » pour sortir un pays de la pauvreté
et de la dépendance. En sachant qu’il faut tenir compte du rapport
de forces avec la droite qui s’agite beaucoup et sabote. En tenant
compte de l’armée (Tous ses chefs seront-ils loyaux jusqu’au bout ?).
Autre facteur négatif : « La Justice demeure totalement corrompue »,
m’a confié… le plus haut magistrat de La Paz. « C’est une vieille
caste qui se protège et protège les intérêts des riches. C’est un
véritable business. Pourtant, nous avons menacé de révocation immédiate
tout juge qui sera pris en flagrant délit. Mais c’est un combat
difficile. »
Et justement, quand je me trouvais là, la Justice venait fameusement en
aide à la droite en essayant d’empêcher par une bataille juridique la
tenue du référendum. Mais il y a danger bien plus grand que la
Justice…
Derrière la droite,
les Etats-Unis préparent une guerre civile
C’est le nouveau truc des Etats-Unis. S’avérant incapable de gagner une
guerre d’occupation, Washington recourt à la guerre indirecte, la
guerre par intermédiaires. Actuellement, la stratégie de Washington est
d’essayer de provoquer une guerre civile en Bolivie. Pour cela, les
provinces contrôlées par la droite et qui contiennent les grandes
propriétés agricoles liées aux multinationales ainsi que la majorité
des réserves de gaz et de pétrole, ces provinces multiplient les
provocations pour préparer une sécession.
Ayant personnellement étudié l’action secrète des grandes puissances
pour faire éclater la Yougoslavie, j’ai tenu à attirer l’attention des
Boliviens, lors de quelques interviews : aujourd’hui, Washington risque
de transformer leur pays en une nouvelle Yougoslavie.
Voici les ingrédients de son action : 1. Des investissements massifs de
la CIA. 2. Un ambassadeur spécialisé dans la déstabilisation. 3. Des
fascistes expérimentés. Avec ces ingrédients, vous pouvez préparer un
coup d’Etat ou une guerre civile. Ou les deux.
Premier ingrédient. Comme au Venezuela, la CIA investit beaucoup en
Bolivie. A travers ses paravents habituels : USAID, National Endowment
for Democracy, Institut Républicain International, etc. Les
organisations de la droite séparatiste sont abondamment subventionnées.
L’USAID a, par exemple, financé Juan Carlos Orenda, conseiller du
Comité civique de Santa Cruz d’extrême droite et auteur d’un plan
prévoyant la sécession de cette province.
Mais aussi des organisations plus discrètes chargées de semer la
confusion et de préparer une propagande anti-Evo. A l’université San
Simon de Cochabamba, la Fondation du Millénaire a reçu 155.000 dollars
pour critiquer la nationalisation du gaz et défendre le néolibéralisme.
Treize jeunes dirigeants boliviens de droite ont été invités à des
formations à Washington : 110.000 dollars. Dans les quartiers
populaires d’El Alto, USAID lance des programmes pour « réduire les
tensions dans les zones sujettes à conflits sociaux ». Lisez :
discréditer la gauche.
En tout, des millions de dollars ont été versés à toutes sortes
d’organisations, des groupes étudiants, des journalistes, des
politiciens, des magistrats, des intellectuels, des hommes d’affaires.
Le parti populaire espagnol, autour de José Maria Aznar, participe aux
manoeuvres.
Deuxième ingrédient. D’où vient Philip Goldberg, l’actuel ambassadeur
des Etats-Unis en Bolivie ? De Yougoslavie. Où il a accumulé une riche
expérience sur la manière de faire éclater un pays. De 94 à 96, il a
travaillé en Bosnie pour l’ambassadeur Richard Holbrooke, un des
stratèges de la désintégration. Puis, il a fomenté les troubles au
Kosovo et la scission entre Serbie et Monténégro. Un expert, on vous
dit.
Et pas inactif. Comme le raconte le journaliste argentin Roberto
Bardini : « Le 28 juin 2007, une citoyenne américaine de vingt ans,
Donna Thi, de Miami, a été détenue à l’aéroport de La Paz pour avoir
tenté d’introduire dans le pays cinq cents balles de calibre 45 qu’elle
avait déclarées aux douanes comme du ‘fromage’. Au terminal,
l’attendait la femme du colonel James Campbell, le chef de la mission
militaire de l’ambassade US en Bolivie. L’ambassadeur US Philip
Goldberg est intervenu immédiatement pour obtenir qu’on la relâche en
disant qu’il ne s’agissait que d’une ‘innocente erreur’. Les munitions,
a-t-il déclaré, ne devaient servir qu’au sport et au spectacle. En mars
2006, un autre citoyen US, Triston Jay Amero, alias Lestat Claudius, un
Californien de 25 ans, porteur de quinze documents d’identité
différents, a fait exploser trois cents kilos de dynamite dans deux
hôtels de La Paz. »
Pourquoi a-t-on exporté Goldberg des Balkans à la Bolivie ? Pour
transformer, j’en suis sûr, ce pays en une nouvelle Yougoslavie. Le
séparatisme est une méthode privilégiée par les Etats-Unis pour
reprendre le contrôle de richesses naturelles ou de régions
stratégiques lorsque des gouvernements se montrent trop indépendants,
trop résistants aux multinationales.
Troisième ingrédient. Des fascistes expérimentés. En Bolivie, Goldberg
a ouvertement soutenu et collaboré avec des hommes d’affaires croates à
la tête de la sécession. Particulièrement, Branko Marinkovic, membre de
la Fédération des entrepreneurs libres de Santa Cruz (province
sécessionniste). Très grand propriétaire de terres, Marinkovic tire
aussi les ficelles de Transporte de Hidrocarbures Transredes (qui
travaille pour Shell). Il gère les six mille kilomètres de pipelines de
gaz et de pétrole qui mènent au Chili, au Brésil et en Argentine.
Et quand ces gens sont-ils venus de Croatie ? Il faut rappeler que,
durant la Seconde Guerre mondiale, Hitler a installé une Grande Croatie
fasciste où ses collaborateurs, les Oustachis, ont mis sur pied des
camps d’extermination (y compris un spécialement pour enfants !),
perpétrant un génocide épouvantable contre les Serbes, les juifs et les
tziganes. Après leur défaite, l’Eglise croate et le Vatican ont
organisé, les Ratlines, filières d’évasion des criminels fascistes
croates (et de Klaus Barbie). De la Croatie à l’Autriche, puis à Rome.
Et de là vers l’Argentine, la Bolivie ou les Etats-Unis.
Quand on sait que Franjo Tudjman et les dirigeants de la ‘nouvelle’
Croatie née en 1991 ont réhabilité les anciens criminels croates de la
Seconde Guerre mondiale, on aimerait savoir si Monsieur Marinkovic
renie tout ce passé ou bien si, tout simplement, il emploie les mêmes
méthodes là où il se trouve à présent. Quant aux Etats-Unis, on sait
qu’ils ont récupéré et recyclé quantité de criminels et d’espions nazis
de la Seconde Guerre mondiale. Les réseaux, ça sert toujours.
Ce qui se cache derrière
le séparatisme
Voilà, tous les ingrédients sont prêts pour faire exploser la
Bolivie… Les dollars de la CIA, plus des experts dans la provocation
de guerres civiles, plus des fascistes recyclés en businessmen. Une
guerre civile qui servirait bien les intérêts des multinationales, mais
que l’opinion internationale doit absolument empêcher. Les Boliviens
ont le droit de décider eux-mêmes de leur sort. Sans la CIA.
Car une sécession ne profiterait qu’à l’élite. L’écrivain brésilien
Emir Sader vient d’écrire très justement : « Aujourd’hui, une des
modalités qui renferme le racisme, c’est le séparatisme, les tentatives
de délimiter les territoires de la race blanche, en s’appropriant et
privatisant les richesses qui appartiennent à la nation et à son
peuple. Nous connaissions déjà ces intentions sous la forme des
quartiers riches qui cherchaient à se définir en tant que
municipalités, afin que la part des impôts prélevée obligatoirement de
leurs immenses richesses, reste dans leur escarcelle pour augmenter les
bénéfices de leurs quartiers retranchés, derrière lesquels ils
cherchaient à isoler et défendre avec une sécurité privée, évidemment,
leurs styles de vie privilégiés ». (…) Le référendum séparatiste est
une expression oligarchique, raciste et économique car ils veulent
garder l’usufruit des richesses de Santa Cruz pour leur propre bénéfice
et parce que les oligarques veulent, en plus, empêcher que le
gouvernement d’Evo Morales poursuive son processus de réforme agraire
et qu’il l’étende à tout le pays. »
Cette autonomie-là, en effet, ça veut dire que les Blancs riches qui
ont contrôlé la Bolivie depuis toujours, refusent d’être gouvernés par
la majorité, non blanche, de l’Ouest.
Quand on parle
d’autonomie, Evo Morales répond : « Parlons d’autonomie, non pas pour
l’oligarchie, mais pour les peuples avec qui nous luttons. Ces groupes
séparatistes qui viennent de perdre leurs privilèges, ont été depuis
longtemps dans le Palais, ils ont gouverné et ont permis que l’on pille
notre pays, nos ressources naturelles, y compris les ressources de
base, de même que la privatisation de nos entreprises, et maintenant
ils envisagent de nouveau ce système qui démontre son véritable intérêt
: le contrôle économique ».
Mais il n’y a pas que les Etats-Unis qui s’acharnent sur la Bolivie…
L’hypocrisie de l’Europe :
qui donc l’a causée, « toute la misère du monde » ?
Pourchassant les sans-papiers, l’Europe glisse dans un soupir de dame
patronnesse : « Nous ne pouvons quand même pas accueillir toute la
misère du monde ». Ah, bon ? Mais, en réalité, cette misère, c’est vous
qui l’avez créée ! Vos Charles-Quint, vos Louis XIV, vos Elisabeth I et
vos Léopold II ont allègrement massacré les ‘sauvages’ pour voler leurs
richesses ! Le décollage économique du capitalisme européen s’est
construit sur ce pillage. Et jusqu’à aujourd’hui, vos sociétés
minières, agricoles et autres n’ont cessé de piller les matières
premières sans les payer, n’ont cessé de dominer et déformer les
économies locales et de bloquer leur développement ! N’est-ce pas vous
qui avez une Dette à rembourser au Sud ?
Serait-ce du passé ? Dans les médias, les responsables européens aiment
à raconter qu’aujourd’hui, ils ne veulent que du bien à l’Amérique
latine et au tiers monde…
« Totalement faux », me confie avec indignation Pablo Solon qui
représente la Bolivie dans les négociations commerciales entre
l’Amérique latine et l’U.E : « La Bolivie l’a exprimé à l’U.E. Avant
les négociations, nous avions dit que nous ne négocierions pas un
traité style Libre Commerce. Et nous avions communiqué nos points de
divergence sur les services, les investissements, la propriété
intellectuelle et les biens publics. La Commission nous a promis qu’on
discuterait ces points dans la négociation. Qu’à la différence des
‘autres’, on ne nous imposerait pas un format unique. Mais, lorsque
nous nous sommes réunis avec Peter Mandelson, commissaire européen pour
le Commerce, il nous a dit de façon catégorique et impérative : ‘Ceci
est un Traité de Libre Commerce. Ou bien vous l’acceptez, ou bien vous
êtes hors des négociations.’. J’ai répondu personnellement que nous
n’allions pas nous exclure et que nous allions défendre nos points de
vue jusqu’au bout. Car la Bolivie a beaucoup d’industries qu’elle doit
défendre : acier, plastique, papier, qui ont besoin de mécanismes de
protection tout comme ce fut les cas pour les industries naissantes
européennes à l’époque. »
Effectivement, l’Europe se montre hyper-dominatrice et arrogante. Elle
prétend imposer à toute l’Amérique latine et aux Caraïbes l’arrêt des
subventions qui aident à développer les produits locaux, la suppression
des droits de douanes aux importations (mais elle refuse de faire de
même chez elle !), la suppression de toutes limites pour les
exportations européennes (refusant l’inverse), le transfert sans
limites de la main d’oeuvre européenne qualifiée, la modification de
toutes les lois protégeant les économies locales.
Et en plus, elle veut imposer la privatisation de tous les services,
biens et entreprises des Etats. Alors qu’en 2000 déjà, sur les cinq
cents plus grandes entreprises d’Amérique latine et des Caraïbes, 46 %
appartenaient déjà à des entreprises étrangères.
Et en plus, l’U.E. prétend imposer des brevets sur le vivant (la
Bolivie a une biodiversité très riche convoitée par les multinationales
chimiques et pharmaceutiques). Mais le vivant, et l’eau aussi, ne
sont-ils pas des biens essentiels à la survie, un patrimoine qui doit
rester à ceux qui l’ont toujours protégé et utilisé à bon escient ?
En définitive, l’U.E. veut imposer des traités tout à fait
déséquilibrés qui tueront les entreprises boliviennes. Tout ce qu’elle
cherche, c’est que les entreprises européennes puissent envahir
librement les marchés. Donc ruiner ces pays. Donc provoquer de
l’émigration. Un système absurde, non ?
Qui ‘choisit’
l’immigration et pourquoi ?
J’ai écrit que l’Europe chassait les émigrés latinos. Ce n’est pas
exact. Elle ne les traite pas tous de la même façon.
D’un côté, le patronat européen importe les meilleurs cerveaux du
tiers-monde, et aussi des techniciens très qualifiés. Sous – payés pour
grossir les bénéfices des sociétés. C’est ce que Sarkozy et d’autres
appellent ‘immigration choisie’. Le maître sélectionne ceux qui auront
la chance de travailler pour lui. Mais ce vol des cerveaux prive le
tiers-monde des gens qu’il a formés (à grand coût) et qui seraient
nécessaires à son développement. Une nouvelle forme de pillage.
De l’autre côté, l’Europe accueille aussi une partie des non qualifiés.
En les laissant sans papiers, donc sans droits, elle les oblige à vivre
dans la peur, à accepter des salaires et des conditions de travail qui
constituent un recul social. Bon moyen de diviser et de faire pression
sur les autres travailleurs. Voilà comment se fabrique la
‘compétitivité’ de cette vertueuse Europe. La façon de traiter les
sans-papiers n’est pas une bavure, elle est un rouage essentiel d’un
système économique égoïste.
Résumons. L’Europe a volé l’Amérique latine. L’Europe continue à voler
l’Amérique latine. Elle l’empêche de nourrir ses enfants. Mais quand
ceux-ci sont forcés d’émigrer, elle les emprisonne. Ensuite, elle donne
des leçons de démocratie et de moralité au monde entier.
Le temps est venu
Je n’ai pu rester longtemps en Bolivie, mais ce peuple m’a profondément
impressionné. Je me rappelle ces milliers de manifestants qui
descendaient, ce dimanche-là, vers le centre de La Paz, dans leurs
minibus, leurs autos ou leurs taxis bondés, Indiens et Blancs, du plus
clair au plus foncé..
Avec un calme étonnant, bien moins de bruit que dans n’importe quelle
manif du monde. Avec une détermination simple et noble. Et dans leurs
yeux, une évidence : le temps est venu de mettre fin à des siècles
d’humiliations, le temps est venu de la dignité pour tous, le temps est
venu de faire disparaître la misère.
Et je repensais à ces amis sans-papiers de Bruxelles, manifestant eux
aussi pour leur avenir et pour leur dignité. Le problème est évidemment
le même, à Bruxelles et à La Paz : à qui doivent servir les richesses
d’un pays ? Et si ce problème ne se résout pas à La Paz, des millions
de sans-papiers continueront à frapper aux portes de l’Europe.
Et demain ?
Comment cela évoluera-t-il ? Pour le 10 août, un institut de sondage
pro-US annonce une victoire d’Evo par 60%. Comme la plupart de mes
interlocuteurs à La Paz. Certains craignaient, par contre, l’influence
du problème de l’inflation et du renchérissement de la vie. D’autres
craignent que la droite lance des provocations violentes pour empêcher
le référendum.
Quoi qu’il en soit, le référendum ne résoudra rien, ni dans un sens, ni
dans l’autre. Evo Morales sera toujours devant le même problème : le
gouvernement est à gauche, mais ne contrôle pas l’économie du pays, ni
les médias (aux mains des gros propriétaires et de la multinationale
espagnole Prisa), ni les universités, ni l’Eglise qui est aux côtés des
riches, comme d’habitude dans ce continent. On ne peut pas tout faire
en deux ans et demi. Mais, pour avancer, Evo devra réussir à mobiliser
plus avant les masses populaires. Sa seule force.
De toute façon, après le référendum, la question restera la même : les
richesses du pays doivent-elles servir à enrichir les riches et les
multinationales ou bien à développer le pays et à vaincre la pauvreté ?
Pour trancher cette question à leur avantage, les Etats-Unis sont prêts
à tout. Et le mouvement progressiste international ? Comment
réagira-t-il contre la désinformation et la préparation d’une guerre
civile ?
La réponse dépend de nous tous.
Michel Collon
La Paz – Bruxelles
Août 2008
Pour diffuser à vos
amis et aux médias, le même artice sera disponible en espagnol sur
notre site.
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recherches :
En savoir plus sur Roger ROMAIN – militant communiste belge (PCB) – B6180 COURCELLES
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