Pouvons-nous
continuer à manger autant de viande ?


Esther
Vivas
10 avril 2014


 


La
viande est devenue indispensable dans notre
nourriture. Il semble qu’on ne puisse pas vivre
sans elle. Si, jusqu’à il y a peu de temps, sa
consommation était un privilège, une nourriture
réservée à des évènements particuliers, sa
consommation est aujourd’hui quotidienne. Peut
être même trop quotidienne. Avons-nous besoin de
manger autant de viande ? Quel impact cela a-t-il
sur l’environnement ? Quelles sont les
conséquences pour le bien-être animal ? Pour les
droits des travailleurs ? Et pour notre santé
?


La
consommation de viande est associée au progrès et
à la modernité. De fait, selon les chiffres du
Ministère de l’Agriculture, entre 1965 et 1991
dans l’Etat espagnol, sa consommation a
été multipliée par quatre, et c’est
particulièrement le cas de la viande de
porc.
Ces dernières années, cependant, la
consommation dans les pays industrialisée a stagné
et a même diminuée du fait, entre autres
choses, des scandales alimentaires (vaches folles,
grippe aviaire, poulets à la dioxine, viande
chevaline au lieu de viande bovine, etc.)

et d’une plus grande préoccupation sur ce que nous
mangeons. De toute façon, il faut rappeler
qu’il y a ici aussi, et d’autant plus dans un
contexte de crise, de larges secteurs qui n’ont
pas la possibilité de consommer des aliments frais
ni de qualité ou de choisir des régimes
alimentaires avec ou sans viande.


Par
contre, dans les pays émergents comme le Brésil,
la Russie, la Chine et l’Afrique du Sud – les
dénommés « BRICS » -, la tendance est à
l’augmentation. Ces pays concentrent 40% de la
population mondiale et entre 2003 et 2012 leur
consommation de viande a augmenté de 6,3% et on
s’attend à une croissance de 2,5% entre 2013 et
2022. Comme l’indique « L’Atlas de la viande
»
, le cas le plus spectaculaire est celui de
la Chine, qui est passé en quelques années, de
1963 à 2009, d’une consommation de 90 kilocalories
de viande par personne et par jour à 694. Les
raisons ? L’augmentation de la population dans ces
pays, leur urbanisation et l’imitation d’un style
de vie occidental de la part d’une vaste classe
moyenne. De fait, se définir comme « non
végétarien » en Inde, un pays végétarien par
antonomase, est devenu parmi certains secteurs
comme l’expression d’un statut social.


Une
consommation qui coûte cher à la planète


Mais
l’augmentation de la consommation de viande dans
le monde n’est pas gratuite ; elle est au
contraire très cher tant en termes écologiques que
sociaux.
Pour donner un exemple, selon
« L’Atlas de la viande », afin de
produire un kilo de viande de veau il faut 15.500
litres d’eau, tandis que pour produire un kilo de
blé il en faut 1.300 et pour un kilo de carottes
seulement 131.
Ainsi, pour satisfaire la
demande actuelle de viande, d’œufs et de produits
laitiers dans le monde entier, on a besoin
chaque année de plus de 60 milliards d’animaux de
bétail et leur élevage revient extrêmement
cher.


L’industrie
de l’élevage d’animaux contribue à la faim dans le
monde puisque un tiers des terres de culture et
40% de la production de céréales dans le monde
sont destinés à alimenter le bétail au lieu de
donner directement à manger aux personnes. Et tout
le monde ne peut pas se permettre d’acheter un
morceau de viande de l’agro-industrie. Selon les
chiffres du Groupe ETC, 3,5 milliards de
personnes, soit la moitié des habitants de la
planète, pourraient se nourrir avec ce que
consomment ces animaux.


En
outre, dans le modèle de production industriel et
intensif actuel ; vaches, porcs et poulets sont
parmi les principaux générateurs du changement
climatique.
Qui l’aurait cru ! On estime
que l’élevage et ses produits dérivés génèrent 51%
des émissions de gaz à effet de serre. En effet,
selon l’Organisation des Nations Unies pour
l’Agriculture et l’Alimentation (FAO), une
vache et son veau dans une ferme d’élevage
émettent plus d’émissions qu’une voiture ayant
13.000 Km à son compteur.
Mais en
consommant cette viande, c’est nous qui sommes
coresponsables.


Les
mauvais traitements sont la face la plus cruelle
de l’élevage industriel où les animaux ne sont
plus des êtres vivants et deviennent des choses et
des marchandises.
Le documentaire «
Samsara »
, sans pour autant montrer des
scènes de violences explicites, démontre
la brutalité occulte et extrême des élevages
industriels de viande et de lait, où les
conditions de vie des animaux sont déplorables, où
les employés les massacrent, les frappent, et les
étripent comme s’ils étaient des
objets.


Il
s’agit d’un modèle productif qui trouve
son origine dans les abattoirs de Chicago au début
du XXe siècle où la production à la chaîne
permettait, en seulement quinze minutes, de tuer
et de dépecer une vache. Une méthode tellement «
efficace » qu’Henry Ford l’a adoptée pour la
fabrication d’automobiles. Pour le capital, il n’y
a pas différences entre une voiture et un être
vivant.


Et
pour nous ? La distance entre les champs et
l’assiette est devenue tellement grande ces
dernières années qu’en tant que
consommateurs nous ne sommes déjà plus conscients
que derrière une saucisse, une lasagne ou un
spaghettis à la carbonara, il y avait de la
vie.


Travail
précaire


Les
conditions de travail des employés dans ces
élevages laissent beaucoup à désirer. De fait,
entre les animaux qui y sont sacrifiés et les
salariés qui y travaillent, il y a plus de points
communs que ces derniers peuvent imaginer. Upton
Sinclair, dans son œuvre brillante « La Jungle
»
, où il dresse le portrait de la vie
précaire des travailleurs des abattoirs de Chicago
dans les premières années du siècle dernier,
l’indiquait clairement : « Là se sacrifiaient des
hommes de la même manière qu’on sacrifiait le
bétail ; ils coupaient leurs corps et leurs âmes
en morceaux et les transformaient en dollars et en
centimes ». Aujourd’hui, de nombreux abattoirs
engagent dans des conditions précaires des
personnes immigrées, comme les Mexicains aux
Etats-Unis, ainsi que le relate l’excellent film
de Richard Linklater « Fast Food Nation
»
, ou d’Europe de l’est dans les pays du
centre de l’Union européenne. Cent ans plus tard,
l’œuvre de Sincler est toujours d’actualité.


L’industrie
d’élevage a en elle-même un effet néfaste sur
notre santé. L’administration systématique et
préventive de médicaments aux animaux afin qu’ils
puissent survivre dans de misérables conditions de
vie jusqu’à l’abattoir et pour les engraisser plus
rapidement et à moindre coût pour l’entreprise,
entraîne le développement de bactéries résistantes
à ces substances. Des bactéries qui peuvent
ensuite rapidement passer aux personnes à travers,
entre autres, la chaîne alimentaire. Selon
l’Organisation Mondiale de la Santé, on administre
aujourd’hui plus d’antibiotiques à des animaux
sains qu’à des personnes malades. En Chine, par
exemple, on estime que plus de 100.000 tonnes
d’antibiotiques sont administrés aux animaux
chaque année et dans la majeure partie des cas
sans contrôle aucun. Comme l’indique « L’Atlas
de la viande »
, aux Etats-Unis, 80% des
antibiotiques administrés sont destinés au bétail.
Et ce n’est pas tout, la FAO elle-même reconnaît
que ces 15 dernières années, 75% des maladies
humaines épidémiques ont leur origine dans des
maladies animales, comme la grippe aviaire et la
grippe porcine, et comme conséquence d’un modèle
d’élevage insalubre.


Qui
sont les gagnants d’un tel modèle ? A l’évidence,
ce n’est pas nous, même si on veut nous faire
croire le contraire. Une poignée de
multinationales contrôlent le marché : Smithfield
Foods, JBS, Cargill, Tyson Foods, BRF, Vion. Elles
obtiennent d’importants profits avec un système
qui contamine l’environnement, qui renforce le
changement climatique, exploite les travailleurs,
maltraite les animaux et nous rend
malades.


Une
question s’impose alors : pouvons-nous continuer à
manger autant de viande ?


Article
initialement publié en catalan sur «
Etselquemenges.cat », 18/02/2014.
http://esthervivas.com/presentacio/podemos-seguir-comiendo-tanta-carne/
Traduction
française pour Avanti4.be : Ataulfo
Riera