Documentaire ou légende dorée ? Zelensky vu par Arte. Deux critiques convergentes

Le mardi 6 mai 2025, Arte a diffusé un documentaire en deux volets signé par le chevronné réalisateur carcassonnais Yves Jeuland, avec l’aide de l’essayiste-journaliste Anne Chemin et par la docteure en science politique Lisa Vapné. Titre de ce documentaire : « Comment Volodia est devenu le président Zelensky ».
Le documentaire est constitué d’une interview récente de Zelensky, illustrée par des images d’archives et commentée par ses amis et collaborateurs. Il dure en tout plus de deux heures. Mais on ne s’ennuie pas une seconde. C’est très habilement monté autour d’un « bon client » des médias, passé maître dans l’art de la communication.
La première partie https://www.youtube.com/watch?v=DVkPWSGhlLc (qui dure une heure) est consacrée à l’enfance de Volodymyr Zelensky et à sa carrière de comédien et de directeur de troupe, connaissant un grand succès en Ukraine et en Russie. C’est cette première partie, principalement mais pas uniquement, qui est commentée par Vladimir Caller.
La seconde partie (https://www.youtube.com/watch?v=fMQkWPsjTaQ) (qui dure une heure et quart) raconte comment l’acteur est devenu président et ce qu’il a fait comme président. C’est à elle que sont consacrés les commentaires d’André Lacroix.
1) Quand Zelensky n’était encore que Volodia
par Vladimir Caller
Le 13 mai de cette année, la chaine franco-allemande Arte-TV a présenté un documentaire sur le président ukrainien Volodymyr Zelensky qui a connu une très large diffusion internationale. La date de son lancement n’a pas été choisie au hasard ; il s’agissait d’assurer sa présentation au festival de Cannes. Ainsi, le président ukrainien, qui avait déjà ouvert la séance inaugurale de ce gala en 2022 avec un bref message appelant le monde à soutenir son pays victime des « crimes massifs de la Russie », revenait cette fois avec un reportage hagiographique de plus de deux heures entièrement dédié à l’honorer.
Un système bien rodé
Le documentaire, dont la direction politique a été assurée par l’éditorialiste du journal Le Monde, Ariane Chemin ne fait que confirmer l’excellence du système de communication médiatique qui a caractérisée, dès son début, le traitement occidental du conflit en Ukraine. Ainsi, l’écran nous présente un cocktail savant, très équilibré et varié, alternant l’évocation nostalgique des festivités d’antan avec des souvenirs plus sombres de violences. Et ce, sur fond d’un message politique subliminal permanent qui lui, n’est ni équilibré ni varié : le culte du président Zelensky, univoque et sans réserve.
Les premiers moments sont quasi bucoliques, c’est l’enfance de Volodymyr. Encore préadolescent, il donnait déjà des preuves d’attachement à la liberté en refusant de garder la tradition d’accrocher au cou des foulards rouges propres aux élèves soviétiques. Refus, certes chargé de symbole prémonitoire, mais dont le téléspectateur n’aura pas le moindre début de preuve, l’important étant, semble-t-il, que l’on retienne l’attachement inné du personnage à la liberté. L’important, c’est que le message passe.
Le poids des mots
Et le message passera, bien sûr. Toujours dans la préadolescence d’un Volodymyr écolier dans l’Ukraine urbaine encore soviétique, Denis, un de ses copains d’enfance et devenu un de ses plus proches conseillers au gouvernement, commente l’éducation d’alors (1ère partie, 17:09) en disant, mine de rien et presque par inadvertance, que chez les jeunes écoliers ce culte est obligatoire et que « …le sourire, ce n’est pas soviétique ». Malchance car, pour les besoins du documentaire, sont présentés de vieux bouts de films soviétiques présentant des groupes d’écoliers, souvent souriants.
La minute suivante, c’est plus embêtant. On présente des scènes anciennes, lorsque les jeunes écoliers aspirant à avoir le statut de pionniers font la promesse de suivre l’exemple de Lénine, et le traducteur ajoute en français la phrase « comme nous le demande le parti communiste » : phrase absolument inexistante dans la source orale en russe. Ainsi, le spectateur occidental aura la « preuve » irréfutable de l’encadrement précoce des enfants russes. Tromperie que le spectateur non familier avec la langue russe ne remarquera pas.
Les bruits et les silences
Les moments du récit qu’on pourrait estimer agréables à regarder sont parfois ponctués de passages plus sombres, brefs mais bien percutants. On parle de la guerre et on raconte comment les Russes prennent des Ukrainiens pour les embastiller, les torturer et, pour finir, les tuer. Pas trop répétés ces moments, justement dosés pour qu’ils puissent marquer davantage. C’est le cas de ce passage où Zelensky n’hésite pas, très doctement, à définir ainsi son homologue russe : « …comme Hitler à l’époque, avec son chauvinisme, avec son absence totale de respect pour la vie humaine, pour la liberté ; c’est ainsi qu’Hitler s’est réincarné en Poutine ». (2e partie, 03:08).
Aussi édifiant ce passage où son ami Denis semble regretter de devoir parler en russe car né, comme Zelenski, à Kryvyï Rih, ville faisant partie de l’Oblast de Dnipropetrovsk, ville russophone depuis toujours, (voisine du Donbass). S’en excusant auprès de ses interlocuteurs français, il n’a pas d’autre explication à leur donner que le fait que (sic) « …historiquement, dans la ville de Kryvyi-rih, à cause de la culture de ces fascistes russes, on a toujours parlé le russe ». Dans un autre moment, la réponse du président ukrainien à la question sur les influences néonazies dans son gouvernement, nous semble aussi indigente que celle de son collègue Denis sur le fait de parler russe, « Nazi moi ? », s’interroge Zelensky pour y esquisser : « Parlez à mon grand-père qui a passé toute la guerre dans l’infanterie de l’armée soviétique ». (2e partie, 55:00). Deux phrases, et le dossier est clos.
Des collaborateurs suspects
Il faudrait donc s’adresser au grand-père du président pour savoir pourquoi, dans un documentaire de plus de deux heures, on ne touche pas un mot à propos des postes clés de l’administration ukrainienne, en particulier ceux de la sécurité, la défense dans les mains des ‘bandéristes’ notoires (du nom de Stepan Bandera, leader ultranationaliste qui collabora avec l’armée allemande pendant l’occupation nazie). Silence absolu également sur des moments de l’histoire politique d’Ukraine comme le massacre du 2 mai 2022 à Odessa où une cinquantaine d’opposants au régime installé par les ultras de Maïdan furent délibérément brulés vifs par ces derniers dans la maison syndicale de la ville.
Et pourquoi aucun mot non plus sur les liens personnels du président avec des puissants réseaux de corruption dénoncés par les Pandora Papers et dont les médis bien-pensants s’obstinent à ne jamais parler non plus.
Pourquoi ces silences ? La réponse se trouve peut-être dans les bureaux du quotidien Le Monde et du groupe de la chaîne Arte-TV dont le Conseil de surveillance est présidé, depuis plus de 30 ans, par un certain Bernard-Henri Lévy.
2) Quand Volodia est devenu président
par André Lacroix
La seconde partie du documentaire commence par le discours de Zelensky projeté sur grand écran le 17 mai 2022 sous un tonnerre d’applaudissements lors de la cérémonie d’ouverture du 75e Festival de Cannes. Se mettant habilement dans les pas de Charlie Chaplin du Great Dictator (Le Dictateur), il va jusqu’à proclamer « Hitler s’est réincarné en Poutine. J’en suis absolument sûr ! » (2e partie, 03:15).
Vous avez dit Hitler ?
Le ton est donné. On aurait quand même pu s’attendre de la part d’une équipe de réalisation, censée garantir un travail sérieux, à ce qu’elle prenne ses distances par rapport à cette reductio ad Hitlerum. Car il s’agit précisément là d’un argument que Zelensky, n’étant pas lui-même sans reproche, aurait été bien inspiré de ne pas utiliser.
Au lendemain de son élection à la présidence de l’Ukraine, Zelensky s’est adressé en ces termes à la Rada, le Parlement ukrainien (second volet 47:35) : « Les décisions difficiles ne me font pas peur. S’il le faut je suis prêt à y laisser ma popularité. » Ce que le documentaire ne dit pas, c’est la réaction de Dmytro Iaroch, le patron du sinistre mouvement « bandériste » Pravy Sector : « (…) Non, il ne perdra pas sa popularité ni sa position, il perdra la vie. Il sera pendu à un arbre sur Lhrechtchatyk s’il trahit l’Ukraine. » (1). Avec le recul imposé par la déontologie journalistique, les auteurs du documentaire aurait dû mentionner que Zelensky a préféré survivre… et faire allégeance aux ultranationalistes, fussent-ils néonazis. Un fait soigneusement mis sous le tapis par le « documentaire » au nom d’une nouvelle doctrine à la mode, qu’on pourrait appeler : l’« abstractio ab Hitlero », en vertu de laquelle sont écartés tous les traits qui pourraient gâcher l’image de l’irréprochable Zelensky.
Trois réalités cachées
Petits rappels :
Le 21 avril 2019, au second tour de l’élection présidentielle, il récolte 73,2% des suffrages, dont un grand nombre provenant de l’est du pays : c’est qu’à son programme figurait, outre la lutte contre la corruption et la démocratisation de la société ukrainienne, la résolution de la crise dans le Donbass. On sait aujourd’hui qu’il a failli sur ces trois terrains. Mais un rappel de ces faits aurait nui au procès en béatification de Volodymyr, Serviteur du Peuple.
Primo, alors qu’il se présentait comme le Monsieur Propre, voilà que, son nom est cité dans le rapport des Pandora Papers dévoilant le scandale des sommes astronomiques planquées dans les paradis fiscaux par Zelensky et ses amis ! (2) Parmi ces derniers, on compte l’oligarque sulfureux Ihor Kolomoïsky, que l’acteur Zelensky avait abondamment brocardé dans sa série télévisée avant qu’il ne devienne l’investisseur N° 1 de sa campagne électorale.
Secundo, ses prétentions démocratiques se sont révélées n’être que du vent : outre la fermeture des télévisions d’opposition, bientôt suivie par l’arrestation de journalistes indépendants (3), c’est surtout la déception engendrée par sa politique ultralibérale (privatisation des terres et des biens publics, déréglementation des conditions de travail, réduction du pouvoir des syndicats ou encore augmentation des tarifs des services publics) qui explique que sa cote de popularité a été divisée par trois depuis son élection et n’était plus que de à 23% en janvier 2022. (4)
Tertio – que son intention ait été sincère ou non d’apaiser les tensions dans le Donbass – le moins que l’on puisse dire est qu’il s’est laissé dominer par la frange la moins respectable (euphémisme) de son entourage. Trois mois après son élection, le 21 Juillet 2021, dans la ligne des lois réduisant le russe comme langue de seconde zone, il signe une loi discriminatoire envers les Russes ukrainiens, considérés comme ne faisant pas partie des « peuples autochtones d’Ukraine », une loi qui, toutes proportions gardées, rappelle les Lois de Nuremberg de 1935 à l’encontre des Juifs. Raciste ? Pas raciste ? En tout cas, la Constitution ukrainienne dispose bien, en son article 16 que « préserver le patrimoine génétique du peuple ukrainien relève de la responsabilité de l’État. »
Promesses non tenues
Manifestement, ces « détails de l’histoire » ont été soigneusement omis par les distingués documentaristes d’Arte. Tout à la glorification de leur héros, ils répercutent, comme s’il était encore actuel, le discours qu’il a tenu le 1er mars 2014, alors qu’il n’était encore qu’un acteur à succès (07:08) : « Je voudrais m’adresser à notre gouvernement. Si les habitants de l’Est et de la Crimée veulent parler russe, lâchez-leur les baskets ! ». Il en aura fait du chemin en quelques années, n’est-ce pas ?
Excuse de notre tourne-veste, que semblent avaliser Jeuland et compagnie : « La guerre a tout changé (…) Je n’ai pas à tenir certaines promesses » (49:31). Il ira même, le 4 octobre 2022, jusqu’à promulguer un décret entérinant l’impossibilité de négocier avec Poutine, ce qui, entre parenthèses, pourrait poser de sérieux problèmes juridiques dans les futures négociations, voulues par Trump.
Une guerre médiatique
À la guerre comme à la guerre ! Et puisque « l’Ukraine affronte deux guerres : la guerre des bombes et des tranchées, et celle de l’information » (1:04:08), tous les coups sont permis. Ainsi, sous le regard de Charlie Chaplin opportunément rappelé en scène (59:24), vont se succéder pendant plus de trois minutes (de 1:01:06 jusqu’à 1:03:39) les images des horreurs commises à Boutcha sans que n’affleure chez nos réalisateurs le moindre doute sur la responsabilité du massacre, automatiquement collée aux Russes, sans que soit suggérée l’hypothèse d’un nouveau Timisoara destiné à faire capoter les négociations de paix de mars-avril 2022 (5).
Comme le dit une collaboratrice fidèle de Zelensky dans la réalisation de l’émission « Serviteur du Peuple », (1:08:21), « au départ, c’était une série comique, mais ça s’est transformé en cauchemar », après la décision de Zelensky de briguer la présidence et de transformer le scénario de la série télévisée en un programme électoral, tout en continuant à se produire comme acteur. Une scène du dernier épisode, tranchant avec l’esprit de gaudriole de toute la série, résume sa « pensée politique » : sous un filtre conférant à la scène des couleurs rouge sang, on assiste à l’assassinat du Serviteur du Peuple par … Ivan le Terrible (1:08:03), dans lequel certains ont voulu voir le modèle de Vladimir Poutine. Le message est clair : à usage interne à destination d’un électorat travaillé par une russophobie viscérale, Zelensky présente Poutine comme un avatar du premier Tsar de Russie, tandis que pour le public occidental de Cannes, résolument antifasciste, il a beau jeu d’assimiler Poutine à Hitler. La boucle est bouclée, avec une maestria remarquable.
Une habile présentation
Nous avons même droit, en générique de fin, comme dans des films de fiction, à la présentation, photos à l’appui, des différents protagonistes de la geste zelenskyenne, sur fond de chanson entraînante…
Une remarque toutefois : Jeuland, Chemin et Vapné ont confondu documentaire et hagiographie, journalisme et propagande, en mettant leur indéniable talent au service d’une légende dorée. Une fois de plus, Arte, la chaîne fidèle à Bernard-Henri Lévy, a fait preuve d’une regrettable partialité (6).
(1) Cité, références à l’appui, à la p. 73 du livre de Vladimir Caller, Ukraine, des hommes, des faits, le piège. Un autre regard sur la guerre, éd. Le Temps des Cerises, 2024.
(2) Voir notamment https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/economie-parallele-le-president-ukrainien-zelensky-dans-la-tourmente-des-pandora
(3) Voir notamment http://www.defenddemocracy.press/zelensky-bans-political-opposition-nationalizes-media-to-create-unified-information/.
(4) Voir l’entretien de Natyle Baldwin avec Olga Baysha : https://lafauteadiderot.net/Repression-censure-neoliberalisme-a-la-Pinochet-La-face-cachee-de-Zelensky».
(5) Lire à ce sujet les pages 182-219 de l’ouvrage magistral de Michel Collon Ukraine, la guerre des images, éd. Investig’Action, 2023.
(6) Voir notamment :
* https://www.legrandsoir.info/arte-une-chaine-enchainee-a-la-sinophobie.html,
* https://www.legrandsoir.info/calunnia-del-arte.html,
* https://www.legrandsoir.info/jean-quatremer-un-perroquet-a-l-aise-sur-arte.html,
* https://www.legrandsoir.info/la-sinophobie-rampante-d-arte.html,
* https://www.legrandsoir.info/arte-d-indecrottables-prejuges.html.
https://www.legrandsoir.info/ukraine-histoires-d-une-guerre.html
Ukraine : Histoires d’une guerre

Préface
Dès le premier regard, les premiers comptes-rendus, les premières photos, c’est ce qui frappe : la « guerre » en Ukraine est un gâchis ! Un incroyable et absurde gâchis. Morts inutiles, souffrances, cruauté, haine, vies brisées. Un ravage insensé, des destructions stériles, d’infrastructures, d’habitations, de matériels, de villes, de toute une région. Deuil et ruines, partout. Pour quoi tout cela ?
Et d’abord, pourquoi s’intéresser à la guerre en Ukraine lorsque l’on n’est pas même ukrainien ? Pourquoi à celle-là plutôt qu’à ce qui se passe en Iraq, en Lybie, en Syrie, à Gaza, au Mali, en Amérique du sud, en tant d’endroits ? Pourquoi surtout entreprendre d’écrire un livre sur une guerre qui n’est pas achevée ? Sur un conflit toujours en cours ?
À cause de l’enjeu sans doute. Des enjeux. Les mêmes raisons qui poussent, ici et là, des individus qu’a priori rien ne prédestinait à cela, à s’engager pour la cause de la ré-information, pour la défense d’une certaine idée de la vérité, de certaines valeurs. Les mêmes raisons et le même trouble qui agitent nombre d’anonymes et nombre d’internautes, tant de gens ordinaires dont la tranquillité s’est comme évanouie au spectacle du « traitement » de l’affaire ukrainienne, tandis que se faisait jour cette évidence que se détourner aujourd’hui, se coucher cette fois encore serait comme sceller l’évidence que l’on restera couché et laissera faire à toujours et quoi qu’il arrive.
Bien sûr, il y a le risque, et il est à la porte, en Europe même ; celui d’une confrontation majeure Est-Ouest. « Ce face-à-face Russie/OTAN alimenté par des déclarations fracassantes, suspicieuses ou agressives laisse donc entrevoir un vrai risque d’explosion du conflit dans toute l’Europe. »
Mais plus que cela, il y a la honte. « La honte est vraisemblablement le sentiment dominant de ceux qui ont compris ce qui se passait, et qui l’ont compris parce qu’ils ont voulu y être un peu attentif. »
La honte quand, face à ce qui n’est devenu que trop visible, le discours de haine, les symboles du nazisme, les atrocités, l’accumulation des crimes, les voix de l’occident se taisent ou s’unissent dans un déni, guère plus convaincu qu’il n’est convainquant. La lassitude et le dégoût face à la litanie des accusations a priori, partiales, non fondées, systématiques, face à la déformation des faits, répétée encore et encore.
Devant la perte de conscience occidentale, l’alignement, la propagande, la servitude européenne et otanesque, une réaction trop longtemps contenue s’opère. Car certains enjeux sont plus proches de nous que la seule Ukraine. D’une certaine façon, c’est l’avenir de nos sociétés qui se joue avec l’Ukraine, avec le Donbass. Lorsque derrière le discours monopolistique de la propagande se profile l’abandon des valeurs éthiques, des valeurs politiques, des valeurs humaines tout simplement. Ce n’est pas tant l’économie qui tue nos « démocraties », c’est une perte de repères, lorsque la vérité devient relative, lorsque les valeurs de la morale et de l’humain deviennent négligeables et sont passées par pertes et profits. Nos pays, nos peuples, sont d’abord prisonniers de leurs systèmes institutionnels, de leurs dirigeants, nationaux et européens, de ces castes détentrices du pouvoir et de l’information.
Avec l’Ukraine, les dissonances sont devenues flagrantes, incontournables, insupportables.
Et l’on sait gré dès lors à Michel Segal de nous présenter là ce que l’on ne trouvera pas ailleurs. Pas dans les médias pressetitués. Pas même chez les blogueurs du Net. Quand la moindre analyse est mise au service de la propagande chez les premiers, elle est morcelée par l’événementiel chez les seconds. Certes, la tenue et la publication de listes récapitulatives des faits sont précieuses, et l’on saluera à cet égard des chronologies telles que celle que tient le site Tradition !, outil précieux et assez unique pour les francophones.
Le propos de « UKRAINE : HISTOIRES D’UNE GUERRE » est différent. C’est le genre de synthèse qui manquait jusqu’ici, le dossier « Ukraine », ce numéro spécial que nous serions en droit d’attendre mais n’aurons vraisemblablement jamais. En tout cas pas d’aucun de nos médias institutionnels. Peut-être, au mieux et dans fort longtemps, de la part de quelque historien. La présentation en est synthétique, par thèmes.
« Tel jour, à telle heure, après des frappes effectuées avec tels moyens d’artillerie sur les positions de tels et tels ennemis, une attaque a été lancée sur tel objectif situé dans telle direction à telle distance de tel village, par telles unités dotées de tels effectifs d’infanterie et équipées de tels et tels matériels et de tels moyens d’appui de telle catégorie. » Voilà le type de phrase auquel nous nous sommes plus ou moins habitués en suivant l’actualité du conflit ukrainien (sur internet). Et voilà bien ce que nous ne trouverons à aucun moment sous la plume de Michel Segal.
Au-delà des détails bruts de l’horreur du Donbass, il nous entraine dans une démarche singulière. « L’objectif de ce travail est de comprendre la réalité non seulement d’un enchaînement complexe d’évènements internationaux politiques, économiques et militaires, mais aussi leur superposition. » Pour ce faire, il part du discours des médias occidentaux. Excès de confiance ? Mansuétude ? Pas vraiment : « Très rapidement, écrit-il, j’ai acquis la conviction que les informations données par la presse française sur la crise ukrainienne constituaient une incroyable somme d’ambiguïtés, de mensonges (au moins par omission), de propagande, de manipulations et d’analyses militantes. »
Même si l’on peut douter que viennent un jour à lire son livre ceux qui s’abreuvent de la presse institutionnelle et se trouvent déjà faussés par elle, handicapés par une vue biaisée des évènements, Michel Segal démonte pas à pas, thème après thème, la logique ou l’absence de logique du discours des médias en question, et de celui des dirigeants dont les déclarations sont rapportées. Procédé à l’efficacité redoutable, et d’autant plus difficilement contestable que l’accusation de propagande pro-russe perd ainsi d’entrée de jeu toute pertinence : les sources de l’auteur sont occidentales.
Celui qui se présente dès la première phrase comme professeur de mathématiques va nous emmener souvent sur les chemins de la démonstration par l’absurde. Toutes les grandes lignes du conflit sont explorées. Et le décryptage se fait vite cinglant. Car en traversant la forêt, on finissait par perdre de vue les arbres, on n’y prêtait plus attention.
De la constatation la plus évidente (« Si Kiev n’avait pas de responsabilité dans le crash du Boeing, elle chercherait à connaître et faire connaître la vérité, car c’est dans son intérêt ») à des observations plus fines, on se laisse agréablement prendre au jeu. Arbre après arbre. « L’échange réciproque des statuts d’émeutier et de force légale a été opéré par les USA et l’UE. » « Mais pourtant, fait très révélateur, ces deux journaux n’ont pas hésité à employer la désignation de guerre civile en Ukraine lors des manifestations du Maidan précédant le renversement de Ianoukovitch. Donc d’un côté, des opérations militaires avec blindés, tirs d’artillerie, bombardements de population par l’aviation qui sont appelés des troubles pour ne pas « stigmatiser » Porochenko, mais d’un autre côté, des répressions policières de manifestants qui sont décrites comme une guerre civile par ces mêmes journalistes. »
A promener un regard neuf (mais pas forcément naïf) sur les choses, les anomalies apparaissent, l’une après l’autre. « Pour bien synthétiser les choses, il faut parfois s’imaginer qu’on doit les expliquer à un enfant. On est alors contraint de revenir au regard le plus simple, y mettre un peu de recul, oublier les analyses sur les origines ou les enjeux, faire abstraction de ses propres positions et ne dire que des choses vraies et minimales. Si l’on revient à la situation réelle et basique sans pousser d’analyse plus loin que les faits, on peut dire alors : « Une région veut obtenir l’indépendance de son pays d’origine », et pour qu’un enfant comprenne mieux, on ajouterait : « Cette province veut s’en détacher et devenir elle-même un pays ». En toute « logique démocratique », la question la plus importante surgit alors immédiatement : « Mais est-ce que tous les gens de cette région le souhaitent ? ». Tout a démarré justement lorsque les habitants du Donbass ont voulu connaître la réponse à cette question, c’est-à-dire quand les habitants ont eu le souci démocratique. Notons alors ce fait remarquable que, cette question étant le fondement de la démocratie, c’est la question elle-même qui est interdite par Kiev, par Bruxelles et par Washington. Il faut souligner cette situation absolument incroyable : la question fondatrice de la démocratie est interdite, la réponse est illégale, et une guerre sera déclarée à ceux qui ont posé la question pour les en punir. Et lorsque l’on sait que ces positions sont prises par Bruxelles et Washington, par ceux qui justifient leurs ingérences précisément par la démocratie, alors on en déduit que la situation est objectivement absurde. Il y a ici une contradiction interne, et ce sont là des faits, pas des analyses ou des interprétations : les représentants de la démocratie vont interdire jusqu’à la guerre la question démocratique. »
Sa recension critique, d’une lecture alerte, se révèle étonnamment complète et équilibrée, offrant un tour d’horizon éclairant des principales questions. Ayant fait le choix délibéré d’utiliser quasi-exclusivement les organes de la presse occidentale comme sources, elle permet, ce qui est assurément l’un des aspects les plus intéressants du livre, de comparer les évènements sur le terrain et leur couverture dans la dite presse, la presse institutionnelle de nos pays « démocratiques », qui relaie, appuie et confirme la parole de nos dirigeants, et vice-versa. Exemple après exemple, le constat surprend : la comparaison donne en effet à voir peu à peu cette réalité effarante que « notre » journalisme n’est plus seulement partisan, comme l’on pouvait s’en douter ; il est délibérément et clairement mensonger et manipulateur ; il s’est mis littéralement au service d’une totale désinformation.
Son discours est passé au crible, démonté dans ses implications logiques, ses contradictions, ses enchaînements, ses articulations avec les faits. Et si « UKRAINE : HISTOIRES D’UNE GUERRE » n’est sans doute pas le document le plus détaillé et exhaustif que l’on puisse imaginer, c’est vraisemblablement le plus pédagogique. Il fonctionne en tout cas comme nous devrions tous fonctionner. En réfléchissant. En mettant la logique au service de l’interrogation critique. C’est pour mieux l’illustrer que l’auteur part à chaque fois des déclarations et des comptes-rendus occidentaux, par une sorte de parti-pris de neutralité initiale qui en dévoile l’inanité, la malhonnêteté, la malfaisance. La démonstration n’en est que plus convaincante (nous allions dire « décapante »).
Si l’écœurement guette, de fait, voilà sans doute la démonstration que l’on aimerait avoir sous la main lorsqu’une connaissance nous demande : « Tu dis que nos médias ne cessent de nous mentir, que ce qu’ils racontent à propos de l’Ukraine n’est que propagande. Mais tu crois qu’en face, il n’y a pas de propagande ? Comment es-tu sûr que tes informations à toi n’en sont pas, de la propagande ? »
Au terme de la revue des évolutions du discours, de ses ressorts internes et de ses contradictions, que reste-t-il ? Qu’en retenir ?
Nos médias nous mentent. Nos dirigeants nous mentent. Les faits du terrain sont soit tus, soit minimisés, soit à ce point déformés qu’ils en deviennent méconnaissables. Les constatations des « reporters », leurs silences, leurs conclusions, jusqu’au vocabulaire qu’ils emploient, leur sont comme imposés d’avance. La réalité est niée, opportunément tue, voire même inversée à convenance. La presse n’est plus seulement à plat ventre, elle s’est faite complice. Ce qui était déjà apparent ici ou là lors de crises passées est devenu patent, probablement plus criant que jamais auparavant : « Cette crise aura sans doute marqué le début de la fin de la presse « classique ». Celle-ci a pris, tout du long, « la position d’une presse officielle du pouvoir », sans jamais porter « aucun regard critique sur la politique internationale des USA, de l’UE et de la France. »
L’origine de la crise ? La volonté de domination étatsunienne, bien sûr, et la suspicion antirusse qui n’a pas su (ou pas voulu) liquider les fantasmes de défiance du temps de l’URSS. Mais aussi l’existence politique de l’UE : « Les enjeux de cette crise sont extrêmement importants, à commencer par l’origine même de la crise en novembre 2013, où l’enjeu n’est rien de moins que l’existence politique de l’Union européenne, de plus à la veille d’élections… »
Qu’a-t-on vu, au fond ? « A des régions qui ne demandaient qu’un simple référendum parce qu’elles se sentaient trahies par un coup d’Etat, l’Union européenne semble avoir trouvé légitime que l’on réponde par des bombardements de population civile. Alors qu’elle l’aurait pu, elle ne s’y est pas opposée. » « Au travers de la crise ukrainienne, l’Union européenne a muté, elle est devenue un monstre. »
Malgré la profusion des déclarations et des accolades hypocrites, les dirigeants occidentaux n’avaient en fait jamais mis fin à la guerre froide ! Et cette fois, les masques sont tombés. Chaque jour, ils en font désormais la preuve.
Que restera-t-il de tout cela ? Cette guerre aura eu lieu pour rien. Pour rien tous ces morts, pour rien toutes ces ruines. Pour rien, ou plutôt pour le pire.
« Le conflit armé reprendra sans doute encore sporadiquement après les accords de paix, la haine sera trop forte d’un côté et de l’autre, et il mettra peut-être quelques années à s’éteindre définitivement. C’est la meilleure hypothèse, celle où la Russie résiste à toutes les provocations de Kiev, à tous les appels à la guerre, à tous les mensonges de l’OTAN et à toutes les attaques économiques de l’Union européenne, et n’entre pas dans le conflit malgré tous les efforts en ce sens des Américains, de leurs manipulations à leurs mensonges. Mais quelle qu’en soit l’issue, il sera définitivement impossible pour ces populations de vivre avec Kiev.
En quelques semaines, sous le prétexte d’en sauvegarder l’unité, Porochenko aura définitivement désintégré le pays. Il y aura vraisemblablement un exode massif de cette région où un grand nombre de logements ont été détruits, où les infrastructures ne fonctionneront plus, où il n’y aura plus ni travail, ni espoir, ni eau, ni électricité, ni gaz à l’entrée de l’hiver, où il n’y aura plus qu’un désastre humanitaire et de la haine. »
Voilà pour l’Ukraine. Et chez nous ? Dans nos pays d’Europe de l’Ouest ? En France ? La guerre en Ukraine sera-t-elle l’occasion d’un réveil de la conscience ? D’un sursaut de l’esprit critique ? D’un retour à la lucidité ? « UKRAINE : HISTOIRES D’UNE GUERRE » en tout cas nous y incite, en nous en donnant comme un modèle. C’est là sa singularité, et c’est ce qui en fait l’indéniable intérêt.
http://www.lamartine.fr/9782845215108-ukraine-histoires-d-une-guerre-michel-segal/
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