Débat: Les juifs sont tabous, et évoquer le tabou est tabou également. Y aurait-il une « question juive » ?
RoRo-85 02 06 2025
Retour sur la question juive, et la campagne actuelle contre l’antisémitisme
Pourquoi y aurait-il une « question juive » ?
Rappelons pour commencer que les juifs forment un groupe humain défini par sa religion, dont les adeptes croient, en principe, avoir conclu il y a trois mille ans une alliance exclusive avec Dieu. Ce qui si on le prend à la lettre va évidemment poser un problème pour les non-juifs. Sans doute la convention implicite de la modernité veut que les religions sont des récits sans vérité, et qu’il ne faut pas les prendre au sérieux. Mais la tendance actuelle dans le monde est de s’éloigner de la modernité.
Croire qu’on appartient à un peuple élu, c’est pourtant complètement idiot.
Robert Misrahi (Robert Misrahi — Wikipédia), le philosophe des années 1960 qui voulait rejudaïser Spinoza (Baruch Spinoza — Wikipédia), en voulait à la terre entière, et en particulier à Marx, à cause de l’idée qu’il y ait eu dans l’histoire un « problème juif ». En suivant sa manière de penser, c’est parce que des socialistes au XIX siècle ont posé le problème que des nazis au XXème ont voulu lui trouver une solution.
Mais c’est pourtant évident que les juifs posent des problèmes aux non-juifs – sinon, ils n’en parleraient pas tout le temps. D’abord, parce qu’ils éprouvent de la difficulté à les définir – forment-ils une nation, une religion, un groupe social, un réseau ? Ils se demandent aussi comment expliquer leurs succès si manifestes dans la culture et l’économie. Ils les soupçonnent souvent même s’ils n’osent pas le formuler d’avoir un pouvoir occulte, illégitime et disproportionné sur les affaires du monde, et d’avoir trop d’influence dans les médias. Ils questionnent aussi sur leur part de responsabilité dans les crimes contre l’humanité perpétrés en leur nom par l’État israélien en Palestine.
Puis ils finissent par se demander aussi pourquoi ils se heurtent à des obstructions, à des esquives, à des amalgames, et à des tentatives d’intimidation, pour trouver réponse à leurs questions. Les juifs sont tabous, et évoquer le tabou est tabou également.
La question que se posait l’Europe des Lumières sur les juifs, c’était à peu près ceci : après leur émancipation, doivent-ils se fondre dans la masse des autres individus libres et égaux en droit, ou peuvent-ils persévérer comme une communauté distincte ?
En conséquence, au cours de la première moitié du XIXème siècle, les juifs furent largement rejetés des constructions politiques du romantisme nationaliste et démocratique sous l’accusation d’être des suppôts de l’Ancien régime.
Puis au tournant des XIXème et XXème siècles la bourgeoisie devenue conservatrice les rejeta à son tour sous une toute autre accusation : celle de propager internationalisme et communisme et de pousser les travailleurs à la révolution. C’est à ce moment là, et à ce moment seulement que l’anti-judaïsme prit la forme de l’antisémitisme raciste et génocidaire qui culmina dans la tentative d’extermination totale entreprise par le IIIème Reich.
Mais aujourd’hui, les communautés juives organisées paraissent recentrées, et sont devenues des soutiens fervents de l’impérialisme occidental pseudo-démocratique et libéral.
La colonisation de la Palestine et l’expulsion de ses habitants pour en faire un territoire national exclusivement juif leur a aliéné irréversiblement le monde arabo-musulman, et aggravé la méfiance latente chez les non-juifs, qui pour n’être plus jamais exprimée est toujours présente, et qui porte sur le conflit de loyauté.
Or autant on ne voyait pas pourquoi en 1894 un capitaine Dreyfus parce qu’il était juif aurait été plus loyal envers l’Empire allemand que son propre pays, la IIIème République française, autant il est clair que la sécurité d’Israël est devenue bon gré-mal gré une priorité absolue pour la plupart des juifs de la diaspora, dont beaucoup jouissent de la double nationalité.
Mais le véritable centre du judaïsme contemporain se situe plutôt dans la métropole newyorkaise et ses annexes, qui est la capitale mondiale de la culture, des médias, et de la finance, où se nouent tous les réseaux d’influence mondiaux. On peut donc se demander si dans la situation actuelle ce qui est jugé bon pour les juifs ne le serait pas aussi pour les États-Unis, et réciproquement.
Envisagés d’un point de vue subjectif, ils se rangent en différentes catégories selon l’importance qu’ils accordent à leur judéité : les apostats (athées revendiqués, ou convertis à un autre culte), qui ne sont juifs que par leur culture spécifique – dont il ne reste parfois pas grand chose, et quand le discours antisémite les attaque sur leurs origines ; les libéraux qui jouent à fond sur l’ambiguïté ethno-religieuse et qui veulent adapter le judaïsme à la modernité en le laïcisant pour en faire une sorte de sous-culture éclectique du libéralisme ; les conservateurs qui pensent qu’il leur faut donner des gages aux forces traditionalistes en Occident pour obtenir pour eux et pour Israël leur protection ; et les néo-messianiques sionistes, laïcs ou religieux de plus en plus nombreux et de plus en plus délirants qui revendiquent en pratique une supériorité ontologique des juifs sur le reste de l’humanité. On a la nette impression que les derniers sont devenus hégémoniques et orchestrent une fuite en avant meurtrière et catastrophique – d’abord pour les Palestiniens, mais aussi pour les juifs eux-mêmes.
Ceci explique pourquoi l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme passe si facilement dans les médias – et la violence des campagnes grossières contre Mélenchon, ou Rima Hassan.
Bref, dans le cadre de la lutte des classes mondiale, si les apostats se joignent souvent aux combats des exploités, les autres juifs, de plus en plus communautarisés et enrégimentés dans la défense inconditionnelle d’Israël se rangent massivement dans l’autre camp, de la gauche à l’extrême-droite. Ce qui est la manifestation du problème, pour nous maintenant.
Par contre, il n’y a pas de problème d’antisémitisme, lequel, quoi qu’on en dise, est mort en 1945, et c’est l’Armée Rouge qui l’a tué.
La campagne actuelle contre l’antisémitisme n’est rien d’autres qu’une opération de contre-feu et d’intimidation pour saboter le mouvement de solidarité avec Gaza, et ceux qui la relayent en ce moment, politiques et médias, se font complices des crimes qui ont lieu en Palestine, et leur cas moral est bien plus grave que ceux qui ont laissé faire le IIIème Reich : ils savent très bien ce qu’ils font, et il leur suffirait de bien peu de courage pour enrayer la machine génocidaire.
GQ 18 mai 2025
PS : Pour ceux protesteraient d’une feinte indignation parce que ce texte ne mentionne pas les massacres du 7 octobre 2023, il faut rappeler que répondre à la condamnation d’un massacre en cours en exigeant la condamnation d’un massacre précédent est un procédé pour soutenir ce massacre en cours.
En savoir plus sur Roger ROMAIN - militant communiste belge (PCB) - B6180 COURCELLES
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