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Roger Romain de Courcelles | Roger ROMAIN – militant communiste belge (PCB) – B6180 COURCELLES

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La haine raciste -la russophobie- , l’hostilité permanente et les tentatives des puissances occidentales depuis le XIXe siècle d’ isoler la RUSSIE, de ne pas reconnaître son rôle et ses droits à l’existence et à la sécurité collective ont abouti au climat actuel, aux erreurs occidentales et à leur persistance, faussé ses jugements, jusqu’aux guerres et trahir la Paix mondiale. Sans compter l’anticommunisme et l’antisoviétisme rabiques dès 1917.     Et cela continue: jusqu’à quelles nouvelles catastrophes ?

RoRo-85    29 12 2025

Lena Bucklitszch

  • La russophobie européenne et le rejet de la paix par l’Europe : deux siècles d’échecs

 

Par Jeffrey D. Sachs, professeur d’université et directeur du Centre pour le développement durable à l’université Columbia, et président du Réseau des solutions pour le développement durable des Nations unies, 22/12/25

« L’Europe a rejeté à plusieurs reprises la paix avec la Russie à des moments où un règlement négocié était possible, et ces rejets se sont avérés profondément contre-productifs. Du XIXe siècle à nos jours, les préoccupations de la Russie en matière de sécurité n’ont pas été considérées comme des intérêts légitimes à négocier dans le cadre d’un ordre européen plus large, mais comme des transgressions morales auxquelles il fallait résister, qu’il fallait contenir ou passer outre. Ce schéma s’est maintenu à travers des régimes russes radicalement différents – tsariste, soviétique et post-soviétique –, ce qui suggère que le problème ne réside pas principalement dans l’idéologie russe, mais dans le refus persistant de l’Europe de reconnaître la Russie comme un acteur légitime et égal en matière de sécurité.

Je ne prétends pas que la Russie ait toujours été bienveillante ou digne de confiance. Je veux plutôt dire que l’Europe a toujours appliqué deux poids deux mesures dans son interprétation de la sécurité.

L’Europe considère son propre recours à la force, la formation d’alliances et son influence impériale ou post-impériale comme normaux et légitimes, tandis qu’elle interprète les comportements comparables de la Russie, en particulier près de ses propres frontières, comme intrinsèquement déstabilisateurs et illégitimes. Cette asymétrie a réduit l’espace diplomatique, délégitimé les compromis

De même, ce cycle autodestructeur reste la caractéristique déterminante des relations entre l’Europe et la Russie au XXIe siècle.

Tout au long de cette histoire, l’Europe a régulièrement échoué à distinguer entre l’agression russe et le comportement de la Russie en matière de sécurité. À plusieurs reprises, des actions interprétées en Europe comme des preuves de l’expansionnisme inhérent à la Russie étaient, du point de vue de Moscou, des tentatives visant à réduire la vulnérabilité dans un environnement perçu comme de plus en plus hostile. Dans le même temps, l’Europe a toujours interprété la constitution de ses propres alliances, ses déploiements militaires et son expansion institutionnelle comme des mesures bienveillantes et défensives, même lorsque celles-ci réduisaient directement la profondeur stratégique de la Russie.

Cette asymétrie est au cœur du dilemme sécuritaire qui a conduit à plusieurs reprises à une escalade du conflit : la défense d’un camp est considérée comme légitime, tandis que les craintes de l’autre camp sont rejetées comme de la paranoïa ou de la mauvaise foi.

La russophobie occidentale ne doit pas être comprise principalement comme une hostilité émotionnelle envers les Russes ou la culture russe. Elle fonctionne plutôt comme un préjugé structurel ancré dans la pensée européenne en matière de sécurité : l’hypothèse selon laquelle la Russie est l’exception aux règles diplomatiques normales. Alors que les autres grandes puissances sont présumées avoir des intérêts légitimes en matière de sécurité qui doivent être équilibrés et pris en compte, les intérêts de la Russie sont présumés illégitimes jusqu’à preuve du contraire.

Cette hypothèse survit aux changements de régime, d’idéologie et de direction. Elle transforme les désaccords politiques en absolus moraux et rend tout compromis suspect. En conséquence, la russophobie fonctionne moins comme un sentiment que comme une distorsion systémique, qui sape à plusieurs reprises la sécurité même de l’Europe.

Je retrace ce schéma à travers quatre grandes périodes historiques.

Je commence par examiner le XIXe siècle, en commençant par le rôle central joué par la Russie dans le Concert européen après 1815, puis sa transformation ultérieure en menace désignée de l’Europe. La guerre de Crimée apparaît comme le traumatisme fondateur de la russophobie moderne : une guerre choisie par la Grande-Bretagne et la France malgré la possibilité d’un compromis diplomatique, motivée par l’hostilité moralisatrice et l’anxiété impériale de l’Occident plutôt que par une nécessité inévitable.

Le mémorandum Pogodin de 1853 sur le double standard de l’Occident, avec la célèbre note marginale du tsar Nicolas Ier « C’est là tout le problème », ne sert pas seulement d’anecdote, mais constitue une clé analytique pour comprendre le double standard de l’Europe et les craintes et le ressentiment compréhensibles de la Russie.

Deuxièmement, je me tourne vers les périodes révolutionnaire et de l’entre-deux-guerres, lorsque l’Europe et les États-Unis sont passés de la rivalité avec la Russie à l’intervention directe dans les affaires intérieures de ce pays. J’examine en détail les interventions militaires occidentales pendant la guerre civile russe, le refus d’intégrer l’Union soviétique dans un système de sécurité collective durable dans les années 1920 et 1930, et l’échec catastrophique de l’alliance contre le fascisme, en m’appuyant notamment sur les travaux d’archives de Michael Jabara Carley. Le résultat n’a pas été le confinement de la puissance soviétique, mais l’effondrement de la sécurité européenne et la dévastation du continent lui-même pendant la Seconde Guerre mondiale.

Troisièmement, le début de la guerre froide aurait dû constituer un moment décisif pour corriger le tir ; pourtant, l’Europe a de nouveau rejeté la paix alors qu’elle aurait pu être garantie. Bien que la conférence de Potsdam ait abouti à un accord sur la démilitarisation de l’Allemagne, l’Occident est ensuite revenu sur sa parole. Sept ans plus tard, l’Occident a également rejeté la note de Staline, qui proposait la réunification allemande sur la base de la neutralité.

Le rejet de la réunification par le chancelier Adenauer, malgré des preuves évidentes de la sincérité de l’offre de Staline, a cimenté la division de l’Allemagne après la guerre, renforcé la confrontation entre les blocs et enfermé l’Europe dans des décennies de militarisation.

Enfin, j’analyse l’après-guerre froide, période durant laquelle l’Europe a eu une occasion unique d’échapper à ce cycle destructeur. La vision de Gorbatchev d’une « maison européenne commune » et la Charte de Paris ont défini un ordre sécuritaire fondé sur l’inclusion et l’indivisibilité.

 

 

Au lieu de cela, l’Europe a choisi l’élargissement de l’OTAN, l’asymétrie institutionnelle et une architecture de sécurité construite autour de la Russie plutôt qu’avec elle. Ce choix n’était pas fortuit. Il reflétait une grande stratégie anglo-américaine, articulée de manière très explicite par Zbigniew Brzezinski, qui considérait l’Eurasie comme le théâtre central de la concurrence mondiale et la Russie comme une puissance à empêcher de consolider sa sécurité ou son influence.

Les conséquences de cette longue tendance à mépriser les préoccupations sécuritaires de la Russie sont désormais visibles avec une brutalité évidente.

La guerre en Ukraine, l’effondrement du contrôle des armes nucléaires, les chocs énergétiques et industriels en Europe, la nouvelle course aux armements en Europe, la fragmentation politique de l’UE et la perte d’autonomie stratégique de l’Europe ne sont pas des aberrations. Ils sont le résultat cumulé de deux siècles de refus de l’Europe de prendre au sérieux les préoccupations sécuritaires de la Russie.

Ma conclusion est que la paix avec la Russie ne nécessite pas une confiance naïve. Elle nécessite de reconnaître qu’une sécurité européenne durable ne peut être construite en niant la légitimité des intérêts sécuritaires russes. Tant que l’Europe n’abandonnera pas ce réflexe, elle restera prisonnière d’un cycle où elle rejette la paix lorsqu’elle est possible, et en paie le prix de plus en plus cher.

Les origines de la russophobie structurelle.

L’incapacité récurrente de l’Europe à construire la paix avec la Russie n’est pas principalement le fait de Poutine, du communisme ou même de l’idéologie du XXe siècle. Elle est beaucoup plus ancienne et structurelle. À maintes reprises, les préoccupations sécuritaires de la Russie ont été traitées par l’Europe non pas comme des intérêts légitimes susceptibles d’être négociés, mais comme des transgressions morales. En ce sens, l’histoire commence avec la transformation, au XIXe siècle, de la Russie, qui est passée du statut de co-garante de l’équilibre européen à celui de menace désignée du continent.

Après la défaite de Napoléon en 1815, la Russie n’était pas périphérique à l’Europe, elle en était au contraire au centre. La Russie a joué un rôle décisif dans la défaite de Napoléon, et le tsar a été l’un des principaux architectes du règlement post-napoléonien. Le Concert européen reposait sur une proposition implicite : la paix exigeait que les grandes puissances s’acceptent mutuellement comme des acteurs légitimes et gèrent les crises par la consultation plutôt que par une démonologie moralisatrice. Pourtant, en l’espace d’une génération, une contre-proposition a pris de l’ampleur dans la culture politique britannique et française : la Russie n’était pas une grande puissance normale, mais un danger pour la civilisation, dont les exigences, même lorsqu’elles étaient locales et défensives, devaient être considérées comme intrinsèquement expansionnistes et donc inacceptables.

Ce changement est rendu avec une clarté extraordinaire dans un document mis en évidence par Orlando Figes dans The Crimean War: A History (2010) comme ayant été rédigé à un moment charnière entre la diplomatie et la guerre : le mémorandum de Mikhaïl Pogodin au tsar Nicolas Ier en 1853.

Pogodin énumère les épisodes de coercition occidentale et de violence impériale – conquêtes lointaines et guerres choisies – et les oppose à l’indignation de l’Europe face aux actions de la Russie dans les régions adjacentes :

La France prend l’Algérie à la Turquie,   et presque chaque année, l’Angleterre annexe une autre principauté indienne : rien de tout cela ne perturbe l’équilibre des pouvoirs ; mais lorsque la Russie occupe la Moldavie et la Valachie, même si ce n’est que temporairement, cela perturbe l’équilibre des pouvoirs.    La France occupe Rome et y reste plusieurs années en temps de paix : cela n’a aucune importance ; mais la Russie envisage seulement d’occuper Constantinople, et la paix en Europe est menacée.   Les Anglais déclarent la guerre aux Chinois, qui semblent les avoir offensés : personne n’a le droit d’intervenir ; mais la Russie est obligée de demander la permission à l’Europe si elle se dispute avec son voisin.   L’Angleterre menace la Grèce de soutenir les fausses revendications d’un misérable Juif et brûle sa flotte : c’est une action légitime ; mais la Russie exige un traité pour protéger des millions de chrétiens, et cela est considéré comme renforçant sa position en Orient au détriment de l’équilibre des pouvoirs.

Pogodin conclut : « Nous ne pouvons attendre de l’Occident que de la haine aveugle et de la malveillance », ce à quoi Nicolas a répondu dans une célèbre note marginale : « C’est tout à fait cela».

L’échange entre Pogodin et Nicolas est important car il illustre la pathologie récurrente qui revient dans tous les épisodes majeurs qui suivent.

L’Europe insisterait à plusieurs reprises sur la légitimité universelle de ses propres revendications en matière de sécurité tout en traitant celles de la Russie comme fausses ou suspectes. Cette position crée une instabilité particulière : elle rend le compromis politiquement illégitime dans les capitales occidentales, provoquant l’effondrement de la diplomatie non pas parce qu’un accord est impossible, mais parce que la reconnaissance des intérêts de la Russie est considérée comme une erreur morale.

La guerre de Crimée est la première manifestation décisive de cette dynamique. Si la crise immédiate concernait le déclin de l’Empire ottoman et les différends sur les sites religieux, la question plus profonde était de savoir si la Russie serait autorisée à s’assurer une position reconnue dans la sphère de la mer Noire et des Balkans sans être traitée comme un prédateur. Les reconstructions diplomatiques modernes soulignent que la crise de Crimée différait des « crises orientales » précédentes, car les habitudes de coopération du Concert s’étaient déjà érodées et l’opinion britannique avait basculé vers une position anti-russe extrême qui réduisait la marge de manœuvre pour un règlement.

Ce qui rend cet épisode si révélateur, c’est qu’un accord négocié était possible. La note de Vienne visait à concilier les préoccupations russes et la souveraineté ottomane, tout en préservant la paix. Cependant, elle a échoué en raison de la méfiance et des incitations politiques à l’escalade. La guerre de Crimée a suivi. Elle n’était pas « nécessaire » au sens strict du terme stratégique ; elle a été rendue probable par le fait que le compromis britannique et français avec la Russie était devenu politiquement toxique.

Les conséquences ont été désastreuses pour l’Europe : des pertes humaines massives, l’absence d’une architecture de sécurité durable et le renforcement d’un réflexe idéologique qui considérait la Russie comme une exception aux négociations normales entre grandes puissances.

En d’autres termes, l’Europe n’a pas atteint la sécurité en rejetant les préoccupations de la Russie en matière de sécurité. Elle a plutôt créé un cycle d’hostilité plus long qui a rendu les crises ultérieures plus difficiles à gérer.

La campagne militaire de l’Occident contre le bolchevisme.

Ce cycle s’est poursuivi jusqu’à la rupture révolutionnaire de 1917. Lorsque le régime russe a changé, l’Occident n’est pas passé de la rivalité à la neutralité ; il s’est plutôt orienté vers une intervention active, jugeant intolérable l’existence d’un État russe souverain échappant à la tutelle occidentale.

La révolution bolchevique et la guerre civile qui s’ensuivit ont donné lieu à un conflit complexe impliquant les rouges, les blancs, les mouvements nationalistes et les armées étrangères. Il est important de noter que les puissances occidentales ne se sont pas contentées d’« observer » l’issue du conflit. Elles sont intervenues militairement en Russie sur de vastes territoires – le nord de la Russie, les approches de la Baltique, la mer Noire, la Sibérie et l’Extrême-Orient – sous des prétextes qui sont rapidement passés de la logistique de guerre au changement de régime.

On peut reconnaître la justification « officielle » standard de l’intervention initiale : la crainte que les fournitures de guerre ne tombent entre les mains des Allemands après le retrait de la Russie de la Première Guerre mondiale et le désir de rouvrir un front oriental. Cependant, une fois l’Allemagne kapitulée en novembre 1918, l’intervention ne cessa pas ; elle se transforma.

             

Cette transformation explique pourquoi cet épisode est si important : il révèle une volonté, même au milieu des ravages de la Première Guerre mondiale, d’utiliser la force pour façonner l’avenir politique interne de la Russie.

L’ouvrage de David Foglesong intitulé America’s Secret War against Bolshevism (1995), publié par UNC Press et qui reste la référence scientifique de référence en matière de politique américaine, rend parfaitement compte de cette situation. Foglesong présente l’intervention américaine non pas comme une action secondaire confuse, mais comme un effort soutenu visant à empêcher le bolchevisme de consolider son pouvoir.

Des récits historiques récents de grande qualité ont remis cet épisode sous les feux de l’actualité. Notamment, l’ouvrage d’Anna Reid intitulé A Nasty Little War (2024) décrit l’intervention occidentale comme un effort délibéré, mais mal exécuté, visant à renverser la révolution bolchevique de 1917.

La portée géographique elle-même est instructive, car elle sape les affirmations occidentales ultérieures selon lesquelles les craintes de la Russie n’étaient que de la paranoïa.

Les forces alliées ont débarqué à Arkhangelsk et Mourmansk pour opérer dans le nord de la Russie ; en Sibérie, elles sont entrées par Vladivostok et le long des corridors ferroviaires ; les forces japonaises se sont déployées à grande échelle en Extrême-Orient ; et dans le sud, des débarquements et des opérations ont eu lieu autour d’Odessa et de Sébastopol. Même un aperçu sommaire des dates et des théâtres de l’intervention — de novembre 1917 au début des années 1920 — démontre la persistance de la présence étrangère et l’étendue de son rayonnement.

Il ne s’agissait pas non plus d’un simple « conseil » ou d’une présence symbolique. Les forces occidentales ont fourni, armé et, dans certains cas, supervisé efficacement les formations blanches.

Les puissances intervenantes se sont retrouvées empêtrées dans la laideur morale et politique de la politique blanche, y compris les programmes réactionnaires et les atrocités violentes. Cette réalité rend cet épisode particulièrement corrosif pour les discours moraux occidentaux : l’Occident ne s’est pas contenté de s’opposer au bolchevisme, il l’a souvent fait en s’alliant à des forces dont la brutalité et les objectifs de guerre contredisaient les revendications occidentales ultérieures de légitimité libérale.

Du point de vue de Moscou, cette intervention confirmait l’avertissement lancé par Pogodin des décennies plus tôt : l’Europe et les États-Unis étaient prêts à recourir à la force pour déterminer si la Russie serait autorisée à exister en tant que puissance autonome. Cet épisode est devenu fondamental dans la mémoire soviétique, renforçant la conviction que les puissances occidentales avaient tenté d’étouffer la révolution dans l’œuf. Il a démontré que la rhétorique morale occidentale concernant la paix et l’ordre pouvait coexister sans problème avec des campagnes coercitives lorsque la souveraineté russe était en jeu.

L’intervention a également eu une conséquence décisive de second ordre. En entrant dans la guerre civile russe, l’Occident a involontairement renforcé la légitimité des bolcheviks au niveau national.

La présence d’armées étrangères et de forces blanches soutenues par des puissances étrangères a permis aux bolcheviks de prétendre qu’ils défendaient l’indépendance de la Russie contre l’encerclement impérialiste. Les récits historiques soulignent systématiquement l’efficacité avec laquelle les bolcheviks ont exploité la présence des Alliés à des fins de propagande et de légitimité. En d’autres termes, la tentative de « briser » le bolchevisme a contribué à consolider le régime même qu’elle cherchait à détruire.

     

Cette dynamique révèle le cycle précis de l’histoire : la russophobie s’avère stratégiquement contre-productive pour l’Europe. Elle pousse les puissances occidentales à adopter des politiques coercitives qui ne résolvent pas le problème, mais l’exacerbent. Elle génère des griefs et des craintes en matière de sécurité de la part de la Russie, que les dirigeants occidentaux ultérieurs rejetteront comme étant une paranoïa irrationnelle. En outre, elle réduit l’espace diplomatique futur en enseignant à la Russie, quel que soit son régime, que les promesses occidentales de règlement peuvent être hypocrites.

Au début des années 1920, alors que les forces étrangères se retiraient et que l’État soviétique se consolidait, l’Europe avait déjà fait deux choix décisifs qui allaient avoir des répercussions pendant tout le siècle suivant. Premièrement, elle avait contribué à favoriser une culture politique qui transformait des différends gérables, comme la crise de Crimée, en guerres majeures en refusant de considérer les intérêts russes comme légitimes.

Deuxièmement, elle a démontré, par son intervention militaire, sa volonté d’utiliser la force non seulement pour contrer l’expansion russe, mais aussi pour influencer la souveraineté russe et l’issue du régime. Ces choix n’ont pas stabilisé l’Europe ; ils ont plutôt semé les graines de catastrophes ultérieures : l’effondrement de la sécurité collective entre les deux guerres, la militarisation permanente de la guerre froide et le retour à l’escalade frontalière dans l’ordre post-guerre froide.

La sécurité collective et le choix contre la Russie

Au milieu des années 1920, l’Europe était confrontée à une Russie qui avait survécu à toutes les tentatives visant à la détruire : révolution, guerre civile, famine et intervention militaire étrangère directe. L’État soviétique qui émergea était pauvre, traumatisé et profondément méfiant, mais aussi incontestablement souverain. À ce moment précis, l’Europe fut confrontée à un choix qui allait se répéter à plusieurs reprises : fallait-il traiter cette Russie comme un acteur légitime en matière de sécurité, dont les intérêts devaient être intégrés dans l’ordre européen, ou comme un outsider permanent, dont les préoccupations pouvaient être ignorées, reportées ou ignorées ?

L’héritage des interventions alliées pendant la guerre civile russe a jeté une ombre sur toute la diplomatie qui a suivi. Du point de vue de Moscou, l’Europe n’avait pas seulement rejeté l’idéologie bolchevique, elle avait tenté de décider par la force de l’avenir politique interne de la Russie. Cette expérience a eu une importance considérable. Elle a façonné les hypothèses soviétiques sur les intentions occidentales et créé un profond scepticisme à l’égard des assurances occidentales. Plutôt que de reconnaître cette histoire et de rechercher la réconciliation, la diplomatie européenne s’est souvent comportée comme si la méfiance soviétique était irrationnelle, une attitude qui allait persister pendant la guerre froide et au-delà.

Tout au long des années 1920, l’Europe a oscillé entre engagement tactique et exclusion stratégique. Des traités tels que celui de Rapallo (1922) ont démontré que l’Allemagne, elle-même paria après Versailles, pouvait s’engager de manière pragmatique avec la Russie soviétique. Pourtant, pour la Grande-Bretagne et la France, l’engagement avec Moscou restait provisoire et instrumental. L’URSS était tolérée lorsqu’elle servait les intérêts britanniques et français, et mise à l’écart lorsqu’elle ne le faisait pas. Aucun effort sérieux n’a été fait pour intégrer la Russie à part entière dans une architecture de sécurité européenne durable.

L’Europe a choisi la seconde option, et le coût s’est avéré énorme.

Cette ambivalence s’est transformée en quelque chose de bien plus dangereux et autodestructeur dans les années 1930. Alors que la montée en puissance d’Hitler représentait une menace existentielle pour l’Europe, les grandes puissances du continent ont à plusieurs reprises considéré le bolchevisme comme un danger plus grand. Il ne s’agissait pas seulement d’une question de rhétorique : cela a influencé des choix politiques concrets, entraînant l’abandon d’alliances, le report de garanties et l’affaiblissement de la dissuasion.

Il est essentiel de souligner qu’il ne s’agissait pas seulement d’un échec anglo-américain, ni d’une histoire dans laquelle l’Europe a été passivement emportée par les courants idéologiques. Les gouvernements européens ont exercé leur pouvoir de décision, et ils l’ont fait de manière décisive – et désastreuse. La France, la Grande-Bretagne et la Pologne ont à plusieurs reprises fait des choix stratégiques qui excluaient l’Union soviétique des accords de sécurité européens, même lorsque la participation soviétique aurait renforcé la dissuasion contre l’Allemagne hitlérienne. Les dirigeants français ont préféré un système de garanties bilatérales en Europe de l’Est qui préservait l’influence française mais évitait l’intégration sécuritaire avec Moscou.

La Pologne, avec le soutien tacite de Londres et de Paris, a refusé les droits de transit aux forces soviétiques, même pour défendre la Tchécoslovaquie, privilégiant sa crainte de la présence soviétique au danger imminent d’une agression allemande. Il ne s’agissait pas de décisions insignifiantes. Elles reflétaient la préférence européenne pour la gestion du révisionnisme hitlérien plutôt que l’intégration de la puissance soviétique, et pour le risque d’une expansion nazie plutôt que la légitimation de la Russie en tant que partenaire de sécurité. En ce sens, l’Europe n’a pas seulement échoué à établir une sécurité collective avec la Russie ; elle a activement choisi une logique de sécurité alternative qui excluait la Russie et qui a finalement échoué en raison de ses propres contradictions.

À cet égard, les travaux d’archives de Michael Jabara Carley sont déterminants. Ses recherches démontrent que l’Union soviétique, en particulier sous la direction du commissaire aux Affaires étrangères Maxim Litvinov, a déployé des efforts soutenus, explicites et bien documentés pour mettre en place un système de sécurité collective contre l’Allemagne nazie. Il ne s’agissait pas de gestes vagues. Ils comprenaient des propositions de traités d’assistance mutuelle, de coordination militaire et de garanties explicites pour des États tels que la Tchécoslovaquie. Carley montre que l’entrée de l’Union soviétique dans la Société des Nations en 1934 s’est accompagnée de véritables tentatives russes pour mettre en œuvre une dissuasion collective, et non pas simplement pour rechercher une légitimité.

Cependant, ces efforts se sont heurtés à une hiérarchie idéologique occidentale dans laquelle l’anticommunisme l’emportait sur l’antifascisme. À Londres et à Paris, les élites politiques craignaient qu’une alliance avec Moscou ne légitime le bolchevisme au niveau national et international. Comme le montre Carley, les décideurs politiques britanniques et français se sont à plusieurs reprises moins inquiétés des menaces d’Hitler que des conséquences politiques d’une coopération avec l’URSS. L’Union soviétique n’était pas considérée comme un partenaire nécessaire contre une menace commune, mais comme un handicap dont l’inclusion « contaminerait » la politique européenne.

Cette hiérarchie a eu de profondes conséquences stratégiques. La politique d’apaisement envers l’Allemagne n’était pas seulement une mauvaise interprétation d’Hitler ; elle était le produit d’une vision du monde qui considérait le révisionnisme nazi comme potentiellement gérable, tout en traitant la puissance soviétique comme intrinsèquement subversive. Le refus de la Pologne d’accorder aux troupes soviétiques le droit de transit pour défendre la Tchécoslovaquie, maintenu avec le soutien tacite de l’Occident, en est emblématique. Les États européens préféraient le risque d’une agression allemande à la certitude d’une intervention soviétique, même lorsque celle-ci était explicitement défensive.

Le point culminant de cet échec survint en 1939. Contrairement à la mythologie qui s’est développée par la suite, les négociations anglo-françaises avec l’Union soviétique à Moscou n’ont pas été sabotées par la duplicité soviétique. Elles ont échoué parce que la Grande-Bretagne et la France n’étaient pas disposées à prendre des engagements contraignants ou à reconnaître l’URSS comme un partenaire militaire à part entière. La reconstitution de Carley montre que les délégations occidentales se sont rendues à Moscou sans pouvoir de négociation, sans urgence et sans soutien politique pour conclure une véritable alliance. Lorsque les Soviétiques ont posé à plusieurs reprises la question essentielle de toute alliance –Êtes-vous prêts à agir ?–, la réponse, dans la pratique, était non.

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Le pacte Molotov-Ribbentrop qui a suivi a depuis lors été utilisé comme justification rétroactive de la méfiance occidentale. Le travail de Carley renverse cette logique. Le pacte n’était pas la cause Il est apparu après des années de refus de l’Occident d’  établir une sécurité collective avec la Russie. C’était une décision brutale, cynique et tragique, mais prise dans un contexte où la Grande-Bretagne, la France et la Pologne avaient déjà rejeté la paix avec la Russie sous la seule forme qui aurait pu arrêter Hitler.

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Le résultat fut catastrophique. L’Europe en paya le prix non seulement en sang et en destructions, mais aussi en perte d’autonomie. La guerre qu’elle n’avait pas su empêcher détruisit son pouvoir, épuisa ses sociétés et réduisit le continent au rôle de principal champ de bataille de la rivalité entre les superpuissances. Une fois de plus, le refus de la paix avec la Russie n’apporta pas la sécurité, mais provoqua une guerre bien pire dans des conditions bien pires.

On aurait pu s’attendre à ce que l’ampleur même de ce désastre oblige l’Europe à repenser son approche vis-à-vis de la Russie après 1945. Ce ne fut pas le cas.

De Potsdam à l’OTAN : l’architecture de l’exclusion.

Les années qui ont suivi immédiatement la guerre ont été marquées par une transition rapide de l’alliance à la confrontation. Avant même la capitulation de l’Allemagne, Churchill a donné l’ordre choquant aux stratèges britanniques d’envisager un conflit immédiat avec l’Union soviétique. L’« opération Unthinkable », élaborée en 1945, prévoyait d’utiliser la puissance anglo-américaine, et même des unités allemandes réarmées, pour imposer la volonté occidentale à la Russie en 1945 ou peu après. Bien que ce plan ait été jugé irréaliste sur le plan militaire et finalement abandonné, son existence même révèle à quel point l’idée que la puissance russe était illégitime et devait être contenue par la force si nécessaire était profondément ancrée.

La diplomatie occidentale avec l’Union soviétique a également échoué. L’Europe aurait dû reconnaître que l’Union soviétique avait supporté le poids de la défaite d’Hitler, avec 27 millions de victimes, et que les préoccupations de la Russie en matière de sécurité concernant le réarmement allemand étaient tout à fait réelles. L’Europe aurait dû tirer la leçon qu’une paix durable exigeait de répondre explicitement aux principales préoccupations de la Russie en matière de sécurité, notamment en empêchant la remilitarisation de l’Allemagne qui pourrait à nouveau menacer les plaines orientales de l’Europe.

Sur le plan diplomatique officiel, cette leçon a été initialement acceptée. À Yalta et, de manière plus décisive, à Potsdam à l’été 1945, les Alliés victorieux sont parvenus à un consensus clair sur les principes fondamentaux régissant l’Allemagne d’après-guerre : démilitarisation, dénazification, démocratisation, décartellisation et réparations. L’Allemagne devait être traitée comme une seule unité économique ; ses forces armées devaient être démantelées ; et son orientation politique future devait être déterminée sans réarmement ni engagements d’alliance.

Pour l’Union soviétique, ces principes n’étaient pas abstraits, ils étaient existentiels. En l’espace de trente ans, l’Allemagne avait envahi la Russie à deux reprises, causant des ravages sans précédent dans l’histoire européenne. Les pertes soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale ont donné à Moscou une perspective sécuritaire qui ne peut être comprise sans reconnaître ce traumatisme.

La neutralité et la démilitarisation permanente de l’Allemagne n’étaient pas des monnaies d’échange, mais les conditions minimales pour un ordre d’après-guerre stable du point de vue soviétique.

Lors de la conférence de Potsdam en juillet 1945, ces préoccupations ont été officiellement reconnues. Les Alliés ont convenu que l’Allemagne ne serait pas autorisée à reconstituer sa puissance militaire. Le langage de la conférence était explicite : il fallait empêcher l’Allemagne de « menacer à nouveau ses voisins ou la paix mondiale ». L’Union soviétique a accepté la division temporaire de l’Allemagne en zones d’occupation précisément parce que cette division était présentée comme une nécessité administrative et non comme un règlement géopolitique permanent.

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Pourtant, presque immédiatement, les puissances occidentales ont commencé à réinterpréter, puis à démanteler discrètement, ces engagements.

Ce changement s’explique par l’évolution des priorités stratégiques américaines et britanniques. Comme le démontre Melvyn Leffler dans A Preponderance of Power (1992), les stratèges américains ont rapidement considéré que la reprise économique allemande et l’alignement politique avec l’Occident étaient plus importants que le maintien d’une Allemagne démilitarisée acceptable pour Moscou. L’Union soviétique, autrefois alliée indispensable, était désormais considérée comme un adversaire potentiel dont il fallait contenir l’influence en Europe.

Cette réorientation a précédé toute crise militaire officielle de la guerre froide. Bien avant le blocus de Berlin, la politique occidentale a commencé à consolider les zones occidentales sur les plans économique et politique. La création de la Bizone en 1947, suivie de la Trizone, contredisait directement le principe de Potsdam selon lequel l’Allemagne serait traitée comme une seule unité économique. L’introduction d’une monnaie distincte dans les zones occidentales en 1948 n’était pas un ajustement technique, mais un acte politique décisif qui rendait la division allemande fonctionnellement irréversible. Du point de vue de Moscou, ces mesures constituaient des révisions unilatérales du règlement d’après-guerre.

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La réponse soviétique, le blocus de Berlin, a souvent été présentée comme le coup d’envoi de l’agression de la guerre froide. Pourtant, dans son contexte, elle apparaît moins comme une tentative de s’emparer de Berlin-Ouest que comme un effort coercitif visant à forcer le retour à une gouvernance quadripartite et à empêcher la consolidation d’un État ouest-allemand distinct. Que l’on juge le blocus judicieux ou non, sa logique était fondée sur la crainte que le cadre de Potsdam ne soit démantelé par l’Occident sans négociation. Si le pont aérien a résolu la crise immédiate, il n’a pas réglé le problème sous-jacent : l’abandon d’une Allemagne unifiée et démilitarisée.

La rupture décisive est survenue avec le déclenchement de la guerre de Corée en 1950. À Washington, ce conflit n’était pas considéré comme une guerre régionale ayant des causes spécifiques, mais comme la preuve d’une offensive communiste mondiale monolithique. Cette interprétation réductionniste eut des conséquences profondes pour l’Europe. Elle fournit une justification politique solide au réarmement de l’Allemagne de l’Ouest, qui avait été explicitement exclu quelques années auparavant. La logique était désormais clairement énoncée: sans la participation militaire allemande, l’Europe occidentale ne pouvait être défendue.

Ce moment a marqué un tournant décisif. La remilitarisation de l’Allemagne de l’Ouest n’a pas été imposée par l’action soviétique en Europe ; il s’agissait d’un choix stratégique fait par les États-Unis et leurs alliés en réponse au cadre mondialisé de la guerre froide que les États-Unis avaient construit. La Grande-Bretagne et la France, malgré leurs profondes inquiétudes historiques concernant la puissance allemande, ont cédé sous la pression américaine.

Lorsque le projet de Communauté européenne de défense (la CED), le réarmement allemand, a échoué, la solution adoptée a eu des conséquences encore plus importantes : l’adhésion de l’Allemagne de l’Ouest à l’OTAN en 1955.

(les Accords de Londres et de Paris: https://www.google.com/search?client=opera&q=wikipédia+Les+Accords+de+Londres+et+de+Paris&sourceid=opera&ie=UTF-8&oe=UTF-8 ).

Du point de vue soviétique, cela représentait l’effondrement définitif de l’accord de Potsdam. L’Allemagne n’était plus neutre. Elle n’était plus démilitarisée. Elle était désormais intégrée dans une alliance militaire explicitement orientée contre l’URSS. C’était précisément le résultat que les dirigeants soviétiques avaient cherché à éviter depuis 1945 et que l’accord de Potsdam avait été conçu pour empêcher.

Il est essentiel de souligner cette séquence, car elle est souvent mal comprise ou inversée. La division et la remilitarisation de l’Allemagne n’étaient pas le résultat des actions russes. Lorsque Staline fit sa proposition de réunification allemande fondée sur la neutralité en 1952, les puissances occidentales avaient déjà engagé l’Allemagne sur la voie de l’intégration dans une alliance et du réarmement. La note de Staline n’était pas une tentative de faire dérailler une Allemagne neutre ; il s’agissait d’une tentative sérieuse, documentée et finalement rejetée, de renverser un processus déjà en cours.

Vu sous cet angle, l’accord conclu au début de la guerre froide n’apparaît pas comme une réponse inévitable à l’intransigeance soviétique, mais comme un autre exemple où l’Europe et les États-Unis ont choisi de subordonner les préoccupations sécuritaires de la Russie à l’architecture de l’alliance de l’OTAN. La neutralité de l’Allemagne n’a pas été rejetée parce qu’elle était irréalisable, mais parce qu’elle était en contradiction avec une vision stratégique occidentale qui privilégiait la cohésion du bloc et le leadership américain plutôt qu’un ordre sécuritaire européen inclusif.

Le coût de ce choix a été immense et durable. La division de l’Allemagne est devenue la ligne de fracture centrale de la guerre froide. L’Europe a été militarisée de manière permanente et des armes nucléaires ont été déployées sur tout le continent.

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La sécurité européenne a été externalisée à Washington, avec toute la dépendance et la perte d’autonomie stratégique que cela impliquait. De plus, la conviction soviétique que l’Occident réinterpréterait les accords lorsque cela lui conviendrait s’est trouvée une fois de plus renforcée.

Ce contexte est indispensable pour comprendre la note de Staline de 1952. Il ne s’agissait ni d’un « coup de tonnerre dans un ciel serein », ni d’une manœuvre cynique déconnectée de l’histoire antérieure. Il s’agissait d’une réponse urgente à un accord d’après-guerre qui avait déjà été rompu — une nouvelle tentative, comme tant d’autres avant et après, d’assurer la paix par la neutralité, qui a été rejetée par l’Occident.

1952 : le rejet de la réunification allemande.

Il convient d’examiner la note de Staline plus en détail. L’appel de Staline en faveur d’une Allemagne réunifiée et neutre n’était ni ambigu, ni provisoire, ni hypocrite. Comme Rolf Steininger l’a démontré de manière concluante dans The German Question: The Stalin Note of 1952 and the Problem of Reunification (1990), Staline proposait la réunification allemande à condition que le pays reste neutre, organise des élections libres, retire les forces d’occupation et signe un traité de paix garanti par les grandes puissances. Il ne s’agissait pas d’un geste de propagande, mais d’une offre stratégique fondée sur la crainte sincère de l’Union soviétique face au réarmement allemand et à l’expansion de l’OTAN.

Les recherches archivistiques de Steininger sont dévastatrices pour le récit occidental traditionnel.

Le mémorandum secret de 1955 de Sir Ivone Kirkpatrick, dans lequel il rapporte l’aveu de l’ambassadeur allemand selon lequel le chancelier Adenauer savait que la note de Staline était authentique, est particulièrement décisif.

Adenauer l’a rejeté sans hésiter. Il ne craignait pas la mauvaise foi soviétique, mais la démocratie allemande. Il craignait qu’un futur gouvernement allemand ne choisisse la neutralité et la réconciliation avec Moscou, compromettant ainsi l’intégration de l’Allemagne de l’Ouest dans le bloc occidental.

En substance, la paix et la réunification ont été rejetées par l’Occident non pas parce qu’elles étaient impossibles, mais parce qu’elles étaient politiquement gênantes pour le système d’alliances occidentales. La neutralité menaçant l’architecture émergente de l’OTAN, elle devait être rejetée comme un « piège ».

Les élites européennes n’ont pas simplement été contraintes de s’aligner sur l’Atlantisme, elles l’ont activement embrassé. Le rejet de la neutralité allemande par le chancelier Adenauer n’était pas un acte isolé de déférence envers Washington, mais reflétait un consensus plus large parmi les élites d’Europe occidentale qui préféraient la tutelle américaine à l’autonomie stratégique et à une Europe unifiée. La neutralité menaçait non seulement l’architecture de l’OTAN, mais aussi l’ordre politique d’après-guerre dans lequel ces élites tiraient leur sécurité, leur légitimité et leur reconstruction économique grâce au leadership américain.

Une Allemagne neutre aurait obligé les États européens à négocier directement avec Moscou sur un pied d’égalité, plutôt que d’opérer dans un cadre dirigé par les États-Unis qui les isolait d’un tel engagement. En ce sens, le rejet de la neutralité par l’Europe était aussi un rejet de la responsabilité: l’atlantisme offrait la sécurité sans les contraintes d’une coexistence diplomatique avec la Russie, même au prix d’une division permanente de l’Europe et de la militarisation du continent.En mars 1954, l’Union soviétique a demandé à adhérer à l’OTAN, arguant que celle-ci deviendrait ainsi une institution pour la sécurité collective européenne. Les États-Unis et leurs alliés ont immédiatement rejeté cette demande au motif qu’elle affaiblirait l’alliance et empêcherait l’adhésion de l’Allemagne à l’OTAN. Les États-Unis et leurs alliés, y compris l’Allemagne de l’Ouest elle-même, ont une fois de plus rejeté l’idée d’une Allemagne neutre et démilitarisée et d’un système de sécurité européen fondé sur la sécurité collective plutôt que sur des blocs militaires.

Le traité d’État autrichien de 1955 a encore davantage mis en évidence le cynisme de cette logique. L’Autriche a accepté la neutralité, les troupes soviétiques se sont retirées et le pays est devenu stable et prospère. Les « dominos » géopolitiques prévus ne sont pas tombés. Le modèle autrichien démontre que ce qui a été réalisé dans ce pays aurait pu l’être en Allemagne, mettant potentiellement fin à la guerre froide plusieurs décennies plus tôt. La distinction entre l’Autriche et l’Allemagne ne résidait pas dans la faisabilité, mais dans la préférence stratégique. L’Europe a accepté la neutralité en Autriche, où elle ne menaçait pas l’ordre hégémonique dirigé par les États-Unis, mais l’a rejetée en Allemagne, où elle le faisait.

Les conséquences de ces décisions ont été immenses et durables. L’Allemagne est restée divisée pendant près de quatre décennies. Le continent a été militarisé le long d’une ligne de fracture traversant son centre, et des armes nucléaires ont été déployées sur le sol européen. La sécurité européenne est devenue dépendante de la puissance américaine et des priorités stratégiques américaines, faisant du continent, une fois de plus, le principal théâtre de la confrontation entre les grandes puissances.

En 1955, le schéma était désormais bien établi.

L’Europe n’accepterait la paix avec la Russie que si celle-ci s’alignait parfaitement sur l’architecture stratégique occidentale dirigée par les États-Unis.

Lorsque la paix exigeait une véritable prise en compte des intérêts sécuritaires russes (neutralité allemande, non-alignement, démilitarisation ou garanties partagées), elle était systématiquement rejetée. Les conséquences de ce refus allaient se faire sentir au cours des décennies suivantes.

Trente ans de refus de prendre en compte les préoccupations sécuritaires russes.

S’il y a eu un moment où l’Europe aurait pu rompre définitivement avec sa longue tradition de rejet de la paix avec la Russie, c’est bien à la fin de la guerre froide. Contrairement à 1815, 1919 ou 1945, ce moment n’a pas été imposé par une seule défaite militaire ; il a été façonné par un choix.

L’Union soviétique ne s’est pas effondrée sous les tirs d’artillerie ; elle s’est retirée et a désarmé unilatéralement. Sous Mikhaïl Gorbatchev, l’Union soviétique a renoncé à la force comme principe organisateur de l’ordre européen. L’Union soviétique, puis la Russie sous Boris Eltsine, ont accepté la perte du contrôle militaire sur l’Europe centrale et orientale et ont proposé un nouveau cadre de sécurité fondé sur l’inclusion plutôt que sur la rivalité entre blocs. Ce qui a suivi n’était pas un échec de l’imagination russe, mais un échec de l’Europe et du système atlantique dirigé par les États-Unis à prendre cette offre au sérieux.

Le concept de « maison européenne commune » avancé par Mikhaïl Gorbatchev n’était pas une simple figure de style. Il s’agissait d’une doctrine stratégique fondée sur la reconnaissance du fait que les armes nucléaires avaient rendu suicidaire la politique traditionnelle d’équilibre des pouvoirs. Gorbatchev envisageait une Europe où la sécurité était indivisible, où aucun État ne renforçait sa sécurité au détriment d’un autre et où les structures d’alliance de la guerre froide céderaient progressivement la place à un cadre paneuropéen. Son discours de 1989 devant le Conseil de l’Europe à Strasbourg a explicitement exprimé cette vision, mettant l’accent sur la coopération, les garanties mutuelles de sécurité et l’abandon de la force comme instrument politique. La Charte de Paris pour une nouvelle Europe, signée en novembre 1990, a codifié ces principes, engageant l’Europe en faveur de la démocratie, des droits de l’homme et d’une nouvelle ère de sécurité coopérative.

 

À ce stade, l’Europe était confrontée à un choix fondamental. Elle aurait pu prendre ces engagements au sérieux et construire une architecture de sécurité centrée sur l’OSCE, dans laquelle la Russie serait un participant à part entière, garant de la paix plutôt qu’objet de confinement. Elle aurait également pu préserver la hiérarchie institutionnelle de la guerre froide tout en embrassant rhétoriquement les idéaux de l’après-guerre froide. L’Europe a choisi cette dernière option.

L’OTAN ne s’est pas dissoute, ni transformée en forum politique, ni subordonnée à une institution paneuropéenne de sécurité. Au contraire, elle s’est élargie. La justification avancée publiquement était d’ordre défensif : l’élargissement de l’OTAN permettrait de stabiliser l’Europe de l’Est, de consolider la démocratie et d’éviter un vide sécuritaire. Cependant, cette explication ignorait un fait crucial que la Russie avait maintes fois souligné et que les décideurs politiques occidentaux reconnaissaient en privé :

l’élargissement de l’OTAN touchait directement aux préoccupations fondamentales de la Russie en matière de sécurité, non pas de manière abstraite, mais sur les plans géographique, historique et psychologique.

La controverse autour des garanties données par les États-Unis et l’Allemagne lors des négociations sur la réunification allemande illustre bien cette question plus profonde. Les dirigeants occidentaux ont ensuite insisté sur le fait qu’aucune promesse juridiquement contraignante n’avait été faite concernant l’élargissement de l’OTAN, car aucun accord n’avait été codifié par écrit. Cependant, la diplomatie ne fonctionne pas seulement par le biais de traités signés, mais aussi par le biais d’attentes, d’ententes et de bonne foi.

Des documents déclassifiés et des témoignages contemporains confirment que les dirigeants soviétiques ont été informés à plusieurs reprises que l’OTAN ne s’étendrait pas au-delà de l’Allemagne vers l’est. Ces assurances ont influencé l’acceptation par l’Union soviétique de la réunification allemande, une concession d’une importance stratégique considérable. Lorsque l’OTAN s’est néanmoins élargie, initialement à la demande des États-Unis, la Russie a considéré cela non pas comme un ajustement technique et juridique, mais comme une profonde trahison de l’accord qui avait facilité la réunification allemande.

Au fil du temps, les gouvernements européens ont de plus en plus intégré l’élargissement de l’OTAN comme un projet européen, et non plus uniquement américain. La réunification allemande au sein de l’OTAN est devenue la norme plutôt que l’exception. L’élargissement de l’UE et celui de l’OTAN se sont déroulés en parallèle, se renforçant mutuellement et évinçant les autres dispositifs de sécurité tels que la neutralité ou le non-alignement. Même l’Allemagne, avec sa tradition d’Ostpolitik et ses liens économiques de plus en plus étroits avec la Russie, a progressivement subordonné ses politiques favorisant l’accommodation à la logique de l’alliance. Les dirigeants européens ont présenté l’élargissement comme un impératif moral plutôt que comme un choix stratégique, le soustrayant ainsi à tout examen critique et rendant les objections russes illégitimes. Ce faisant, l’Europe a renoncé à une grande partie de sa capacité à agir en tant qu’acteur indépendant en matière de sécurité, liant son destin de manière toujours plus étroite à une stratégie atlantique qui privilégiait l’élargissement au détriment de la stabilité.

C’est là que l’échec de l’Europe apparaît le plus clairement. Plutôt que de reconnaître que l’élargissement de l’OTAN contredisait la logique de sécurité indivisible énoncée dans la Charte de Paris, les dirigeants européens ont considéré les objections russes comme illégitimes, comme des vestiges d’une nostalgie impériale plutôt que comme l’expression d’une véritable inquiétude en matière de sécurité. La Russie a été invitée à participer aux consultations, mais pas à prendre part aux décisions. L’Acte fondateur OTAN-Russie de 1997 a institutionnalisé cette asymétrie : un dialogue sans droit de veto pour la Russie, un partenariat sans parité avec la Russie. L’ architecture de la sécurité européenne s’est construite autour de la Russie, et malgré la Russie, et non avec elle.

L’avertissement lancé par George Kennan en 1997, selon lequel l’élargissement de l’OTAN serait une « erreur fatale », a saisi le risque stratégique avec une clarté remarquable. Kennan ne soutenait pas que la Russie était vertueuse ; il affirmait qu’humilier et marginaliser une grande puissance à un moment de faiblesse engendrerait du ressentiment, du revanchisme et une militarisation. Son avertissement a été rejeté comme un réalisme dépassé, mais l’histoire qui a suivi a donné raison à sa logique presque point par point.

Le fondement idéologique de ce rejet se trouve explicitement dans les écrits de Zbigniew Brzezinski. Dans Le Grand Échiquier (1997) et dans son essai publié dans Foreign Affairs intitulé « Une géostratégie pour l’Eurasie » (1997), Brzezinski a articulé une vision de la primauté américaine fondée sur le contrôle de l’Eurasie. Il affirmait que l’Eurasie était le « supercontinent axial » et que la domination mondiale des États-Unis dépendait de la prévention de l’émergence de toute puissance capable de la dominer. Dans ce cadre, l’Ukraine n’était pas simplement un État souverain avec sa propre trajectoire, mais un pivot géopolitique. « Sans l’Ukraine, écrivait Brzezinski dans une phrase célèbre, la Russie cesse d’être un empire. »

Il ne s’agissait pas d’une remarque académique, mais d’une déclaration programmatique de la grande stratégie impériale américaine. Dans une telle vision du monde, les préoccupations de la Russie en matière de sécurité ne sont pas des intérêts légitimes à prendre en compte au nom de la paix, mais des obstacles à surmonter au nom de la primauté américaine. L’Europe, profondément ancrée dans le système atlantique et dépendante des garanties de sécurité américaines, a intériorisé cette logique, souvent sans en reconnaître toutes les implications. Il en a résulté une politique de sécurité européenne qui a systématiquement privilégié l’expansion de l’alliance au détriment de la stabilité, et les signaux moraux au détriment d’un règlement durable. Les conséquences sont devenues évidentes en 2008. Lors du sommet de l’OTAN à Bucarest, l’alliance a déclaré que l’Ukraine et la Géorgie « deviendraient membres de l’OTAN ».

Cette déclaration n’était pas accompagnée d’un calendrier précis, mais sa signification politique était sans équivoque. Elle franchissait ce que les responsables russes de tous bords politiques avaient longtemps décrit comme une ligne rouge. Il ne fait aucun doute que cela avait été compris à l’avance. William Burns, alors ambassadeur des États-Unis à Moscou, a rapporté dans un câble intitulé « NYET MEANS NYET » (NYET signifie NYET) que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN était perçue en Russie comme une menace existentielle, unissant les libéraux, les nationalistes et les partisans de la ligne dure. L’avertissement était explicite. Il a été ignoré.

Du point de vue de la Russie, le schéma était désormais indéniable. L’Europe et les États-Unis invoquaient le langage des règles et de la souveraineté lorsque cela leur convenait, mais rejetaient comme illégitimes les préoccupations fondamentales de la Russie en matière de sécurité. La leçon que la Russie en a tirée était la même que celle qu’elle avait tirée après la guerre de Crimée, après les interventions alliées, après l’échec de la sécurité collective et après le rejet de la note de Staline : la paix ne serait offerte qu’à des conditions préservant la domination stratégique occidentale.

La crise qui a éclaté en Ukraine en 2014 n’était donc pas une aberration, mais un point culminant. Le soulèvement de Maïdan, la chute du gouvernement Ianoukovitch, l’annexion de la Crimée par la Russie et la guerre dans le Donbass se sont déroulés dans un contexte sécuritaire déjà tendu à l’extrême. Les États-Unis ont activement encouragé le coup d’État qui a renversé Ianoukovitch, allant même jusqu’à comploter en coulisses sur la composition du nouveau gouvernement. Lorsque la région du Donbass s’est soulevée contre le coup d’État de Maïdan, l’Europe a réagi par des sanctions et des condamnations diplomatiques, présentant le conflit comme une simple question de morale. Pourtant, même à ce stade, un règlement négocié était encore possible.

Les accords de Minsk, en particulier Minsk II en 2015, ont fourni un cadre pour la désescalade du conflit, l’autonomie du Donbass et la réintégration de l’Ukraine et de la Russie dans un ordre économique européen élargi.

Minsk II représentait une reconnaissance, même réticente, du fait que la paix exigeait des compromis et que la stabilité de l’Ukraine dépendait de la résolution des divisions internes et des préoccupations de sécurité externes. Ce qui a finalement détruit Minsk II, c’est la résistance occidentale.

Lorsque les dirigeants occidentaux ont ensuite suggéré que Minsk II avait principalement servi à « gagner du temps » pour permettre à l’Ukraine de se renforcer militairement, le préjudice stratégique a été considérable. Du point de vue de Moscou, cela a confirmé le soupçon que la diplomatie occidentale était cynique et instrumentale plutôt que sincère, que les accords n’étaient pas destinés à être mis en œuvre, mais seulement à gérer l’image.

En 2021, l’architecture de sécurité européenne était devenue intenable. La Russie a présenté des projets de propositions appelant à des négociations sur l’élargissement de l’OTAN, le déploiement de missiles et les exercices militaires, précisément les questions sur lesquelles elle mettait en garde depuis des décennies. Ces propositions ont été rejetées d’emblée par les États-Unis et l’OTAN.

L’élargissement de l’OTAN a été déclaré non négociable. Une fois de plus, l’Europe et les États-Unis ont refusé de considérer les principales préoccupations de la Russie en matière de sécurité comme des sujets de négociation légitimes. La guerre a suivi.

Lorsque les forces russes sont entrées en Ukraine en février 2022, l’Europe a qualifié cette invasion d’« non provoquée ». Si cette description absurde peut servir un discours propagandiste, elle occulte totalement l’histoire. L’action russe n’est pas sortie de nulle part. Elle est le résultat d’un ordre sécuritaire qui a systématiquement refusé d’intégrer les préoccupations de la Russie et d’un processus diplomatique qui a exclu toute négociation sur les questions qui importaient le plus à la Russie.

Même alors, la paix n’était pas impossible. En mars et avril 2022, la Russie et l’Ukraine ont engagé des négociations à Istanbul qui ont abouti à un projet de cadre détaillé. L’Ukraine a proposé une neutralité permanente assortie de garanties de sécurité internationales ; la Russie a accepté ce principe. Le cadre prévoyait des limitations des forces, des garanties et un processus plus long pour les questions territoriales. Il ne s’agissait pas de documents fantaisistes, mais de projets sérieux reflétant les réalités du champ de bataille et les contraintes structurelles de la géographie.

Pourtant, les pourparlers d’Istanbul ont échoué lorsque les États-Unis et le Royaume-Uni sont intervenus et ont demandé à l’Ukraine de ne pas signer. Comme l’a expliqué plus tard Boris Johnson, c’était rien moins que l’hégémonie occidentale qui était en jeu. L’échec du processus d’Istanbul démontre concrètement que la paix en Ukraine était possible peu après le début de l’opération militaire spéciale de la Russie. L’accord avait été rédigé et était presque finalisé, mais il a été abandonné à la demande des États-Unis et du Royaume-Uni.

En 2025, la triste ironie est devenue évidente. Le même cadre d’Istanbul a refait surface comme point de référence dans le cadre de nouveaux efforts diplomatiques. Après d’immenses effusions de sang, la diplomatie est revenue à un compromis plausible. C’est un schéma familier dans les guerres marquées par des dilemmes sécuritaires : les accords précoces qui sont rejetés comme prématurés réapparaissent plus tard comme des nécessités tragiques. Pourtant, même aujourd’hui, l’Europe résiste à une paix négociée.

Pour l’Europe, les coûts de ce long refus de prendre au sérieux les préoccupations de la Russie en matière de sécurité sont désormais inévitables et considérables. L’Europe a subi de lourdes pertes économiques dues aux perturbations énergétiques et aux pressions de désindustrialisation. Elle s’est engagée dans un réarmement à long terme qui aura de profondes conséquences fiscales, sociales et politiques. La cohésion politique au sein des sociétés européennes est fortement mise à mal par l’inflation, les pressions migratoires, la lassitude face à la guerre et les divergences de points de vue entre les gouvernements européens. L’autonomie stratégique de l’Europe s’est affaiblie, l’Europe redevenant le principal théâtre d’affrontements entre grandes puissances plutôt qu’un pôle indépendant.

Le plus dangereux est peut-être que le risque nucléaire est revenu au centre des calculs de sécurité européens. Pour la première fois depuis la guerre froide, les populations européennes vivent à nouveau dans l’ombre d’une escalade potentielle entre les puissances nucléaires. Ce n’est pas seulement le résultat d’un échec moral. C’est le résultat du refus structurel de l’Occident, qui remonte à l’époque de Pogodin, de reconnaître que la paix en Europe ne peut être construite en niant les préoccupations de la Russie en matière de sécurité. La paix ne peut être construite qu’en négociant ces préoccupations.

La tragédie du déni européen face aux préoccupations sécuritaires de la Russie réside dans le fait qu’il s’autoalimente. Lorsque les préoccupations sécuritaires russes sont rejetées comme illégitimes, les dirigeants russes sont moins enclins à poursuivre la voie diplomatique et davantage incités à changer la donne sur le terrain. Les décideurs politiques européens interprètent alors ces actions comme une confirmation de leurs soupçons initiaux, plutôt que comme le résultat tout à fait prévisible d’un dilemme sécuritaire qu’ils ont eux-mêmes créé puis nié. Au fil du temps, cette dynamique réduit l’espace diplomatique jusqu’à ce que la guerre apparaisse à beaucoup non pas comme un choix, mais comme une fatalité.

Pourtant, cette fatalité est fabriquée de toutes pièces. Elle ne résulte pas d’une hostilité immuable, mais du refus persistant de l’Europe de reconnaître que pour instaurer une paix durable, il faut accepter les craintes de l’autre partie comme réelles, même lorsque ces craintes sont gênantes.

La tragédie est que l’Europe a payé à plusieurs reprises le prix fort pour ce refus. Elle l’a payé pendant la guerre de Crimée et ses conséquences, dans les catastrophes de la première moitié du XXe siècle et dans les décennies de division de la guerre froide. Et elle le paie à nouveau aujourd’hui. La russophobie n’a pas rendu l’Europe plus sûre. Elle l’a rendue plus pauvre, plus divisée, plus militarisée et plus dépendante des puissances extérieures.

L’ironie supplémentaire réside dans le fait que, si cette russophobie structurelle n’a pas affaibli la Russie à long terme, elle a en revanche affaibli l’Europe à plusieurs reprises. En refusant de traiter la Russie comme un acteur normal en matière de sécurité, l’Europe a contribué à générer l’instabilité qu’elle redoute, tout en encourant des coûts croissants en termes de vies humaines, de ressources financières, d’autonomie et de cohésion. Chaque cycle se termine de la même manière : une reconnaissance tardive que la paix passe par la négociation, après que d’immenses dégâts ont déjà été causés. La leçon que l’Europe doit encore tirer est que reconnaître les préoccupations de la Russie en matière de sécurité n’est pas une concession au pouvoir, mais une condition préalable pour empêcher son utilisation destructrice.

La leçon, écrite dans le sang depuis deux siècles, n’est pas qu’il faille faire confiance à la Russie ou à tout autre pays à tous égards. Elle est qu’il faut prendre au sérieux la Russie et ses intérêts en matière de sécurité. L’Europe a rejeté à plusieurs reprises la paix avec la Russie, non pas parce qu’elle était inaccessible, mais parce que la reconnaissance des préoccupations sécuritaires de la Russie était considérée à tort comme illégitime. Tant que l’Europe n’abandonnera pas ce réflexe, elle restera prisonnière d’un cycle de confrontation autodestructrice, rejetant la paix lorsqu’elle est possible et en supportant les coûts longtemps après.

Benjamin Ethan Tinker

22/12/25


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