mardi, 24 mai 2005, 10h40
Délocalisations: mythes et réalités
Est-ce vraiment à cause des délocalisations que le chômage augmente? La Belgique et l’Europe sont-elles menacées de perdre toutes leurs industries? Depuis DHL en passant par le textile, Ford, Philips, Splintex et aujourd’hui Bosch, chaque semaine apporte sa nouvelle délocalisation ou menace de délocalisation. Car le chantage à la délocalisation est devenu l’arme favorite du patronat pour imposer baisse des salaires et réduction d’emplois. Enquête cette semaine sur les mythes et réalités cachées de ces délocalisations. Avant d’aborder, la semaine prochaine, les pistes pour les combattre. Une contribution à un débat difficile et complexe.
Herwig Lerouge
25-05-2005
- Levi’s, DHL, Bosch: trois cas, trois drames
- Quelle est l’ampleur du problème?
- Tous en Chine?
- Délocalisation: principale cause du chômage?
- L’informaticien de Fortis plus menacé que l’ouvrier de Ford?
- Pourquoi ne partent-ils pas tous?
Levi’s, DHL, Bosch: trois cas, trois drames
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Une délocalisation n’est pas l’autre. Et il y a aussi (et surtout?) le chantage à la délocalisation.
Levi’s: transfert de la production vers un pays du tiers monde à bas salaires. C’est la délocalisation telle qu’elle est perçue habituellement.
En 1998, Bob Haas, le big boss de la célèbre marque de jeans, ferme ses usines de Gits, Wervik et Deurne en Belgique et de La Bassée (près d’Arras, dans le nord de la France). 2.609 ouvrières se retrouvent à la rue. L’homme, dont la fortune personnelle s’élève alors à 700 millions d’euros, a décidé de transférer la production en Turquie et aux Philippines. Plus de 80% des licenciées n’ont pas retrouvé de travail.
DHL: délocalisation au sein même de l’Union européenne, souvent due à l’octroi d’avantages, cadeaux et subsides publics.
Le 9 novembre 2004, DHL annonce sa décision d’installer sa plate-forme intercontinentale à Leipzig en lieu et place de l’aéroport de Bruxelles-Zaventem. Après 2008, DHL détricotera ses activités à Zaventem et réduira de deux tiers au moins son personnel actuel: 1.700 emplois sur les 2.600 actuels disparaîtraient.
Selon la maison-mère Deutsche Post, le choix de Leipzig est déterminé par les importantes possibilités de vols et d’infrastructures: l’aéroport est ouvert jour et nuit et il n’y a pas de restrictions sur le plan des vols de nuit. S’ajoute à cela que, sur un investissement nécessaire de 295 millions d’euros, c’est la région de Saxe (où se trouve Leipzig) qui va payer la plus grande part. Pas DHL. La Commission européenne, de son côté, a déjà débloqué 70 millions d’euros dans le cadre de l’aide aux régions défavorisées d’Europe.
Bosch: chantage à la délocalisation afin d’imposer des baisses salariales et augmenter la durée de travail.
Ce groupe allemand fabrique des équipements automobiles, de l’outillage et de l’électroménager. En 2003, ses 229.430 travailleurs ont rapporté aux actionnaires un bénéfice net de 1,1 milliard d’euros. Pas suffisant. Bosch délocalise une partie de sa production en Roumanie (comme elle le fait aujourd’hui pour une petite partie de son usine de Tirlemont).
Mais Bosch est aussi coutumier du chantage à la délocalisation. Ainsi, en juillet 2004, Bosch menace de délocaliser son usine de Vénissieux (France) en République tchèque si les travailleurs ne diminuent pas le «coût du travail» de 12 %. Résultat: blocage des salaires durant 3 ans, 36 heures de travail au lieu de 35 sans être payés davantage, suspension des primes d’intéressement, réduction du sursalaire pour les heures de nuit, exclusion du 13e mois du calcul des congés payés. Mais il s’est avéré que la multinationale n’avait en fait pas de plan pour délocaliser dans l’immédiat en République tchèque.
Quelle est l’ampleur du problème?
La délocalisation peut prendre des formes différentes: transfert de production vers des pays à plus bas salaires ou sous-traitance internationale. Mais quel est l’impact sur l’emploi?
Au sein de l’industrie, les secteurs très intensifs en main d’uvre, comme l’habillement, les équipements électriques et électroniques sont les plus concernés. Par exemple, Nike ne fabrique aucune de ses chaussures. Tout est sous-traité. Mais toute la production ne provient évidemment pas d’entreprises qui ont délocalisé. Et il ne faut pas exagérer l’importance des délocalisations dans les pertes d’emplois.
D’après la Direction des relations économiques extérieures en France, les délocalisations ont représenté entre 1997 et 2001 moins de 4 % des investissements directs des entreprises françaises à l’étranger, et seraient liées à moins de 5 % des suppressions d’emplois. Entre 1990 et 2001, on estime que les délocalisations d’entreprises allemandes vers les nouveaux pays membres de l’Union européenne ont eu un effet direct sur 0,7 % de l’emploi des entreprises concernées, et 0,3 % de l’emploi total en Allemagne.
Les cas de restructuration d’entreprises européennes sont compilés par un institut irlandais, le European Monitoring Center on Change.1 Les industries effectuant les restructurations les plus importantes en Europe sont la métallurgie et la mécanique, les moteurs, les industries agroalimentaires, le cuir et les textiles, enfin la chimie. Sur les quelque 1.500 cas de restructuration recensés, les cas de délocalisation et de sous-traitance internationale ne représentent que 8 % des restructurations et 7 % des emplois supprimés.
Tous en Chine?
Non. Les entreprises belges investissent surtout en Europe et pour presque la moitié (44%) dans les pays limitrophes (France, Pays-Bas, Allemagne, Grande-Bretagne) dit la Banque nationale dans un rapport de 2000.
En France, selo
n un rapport du Sénat français, seulement 4 % des investissements directs à l’étranger, 61 milliards d’euros au total en 2003, se font vers les pays «en développement».
Pour ce qui est des délocalisations avec licenciements collectifs dans l’industrie belge, durant la période 1990-1995, les principaux pays de destination étaient (par ordre d’importance): la France, l’Italie et le Royaume-Uni. Ces trois pays étaient suivis ensuite par les pays d’Europe de l’Est.
Et en ce qui concerne la Chine, nous trouvons quelques chiffres auprès de l’Organisation mondiale du commerce. La Chine a actuellement une part de 10 % dans le marché du textile européen et en aura dans quelques années… 12 %.1 Loin de la catastrophe annoncée dans la presse (surtout patronale).
1 Hildegunn Kyvik Nordas, The global textile and clothing industry post the agreement on textiles and clothing.
Délocalisation: principale cause du chômage?
Voici le nouveau bouc émissaire responsable des maux de notre société, fermetures d’usines, licenciements: les délocalisations vers les pays à bas salaires. Sont-elles vraiment les plus grands responsables des suppressions d’emplois?
La destruction de l’emploi dans l’industrie est en cours depuis trente ans. La part de l’emploi dans l’industrie est passée en France de 26 % en 1981 à 18 % en 2003.1 Sur cette même période de 25 ans, la concurrence avec les pays du Sud n’est responsable que d’un seul pour-cent de la perte de ces emplois. 1%!
La première cause des suppressions d’emplois est l’augmentation de la productivité suite à l’automatisation et l’informatisation, mais surtout à l’augmentation de l’exploitation du travailleur. Cette productivité a augmenté de 3,9 % par an en moyenne entre 1981 et 2003. Un doublement en 25 ans! Autrement dit, on peut produire aujourd’hui la même chose qu’en 1981 avec la moitié des travailleurs.
Dans une société qui mettrait les gens d’abord, pas le profit, ces avancées serviraient à alléger la vie des gens et à satisfaire les immenses besoins qui restent chez nous et dans le monde. Mais aujourd’hui, la recherche de la productivité ne vise qu’à battre le concurrent et conduit à une vie insupportable au boulot et à un chômage permanent pour des millions de travailleurs.
La lutte concurrentielle pousse chaque capitaliste à chercher les solutions les plus avantageuses pour lui: coûts de production plus bas, aides de l’Etat, fiscalité favorable, politique sociale moins contraignante ou absence de syndicats…
Le progrès technologique lui a fourni une de ces solutions. Le coût et le temps de transport diminuent. Avec internet, la communication devient internationale. On peut diriger une usine ou la production à partir de n’importe quel point du globe.
Ensuite, dans de nombreux pays du tiers monde s’est développée une énorme réserve de travailleurs manuels et intellectuels. Et la chute des pays socialistes en 1989-90 a été la brèche dans la digue. Les capitalistes peuvent désormais investir partout, en libéralisant tout. Ils ont créé l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qui leur a ouvert l’accès aux marchés, à la main d’oeuvre et aux services des pays du Sud et de l’Est. Ils ont créé les conditions d’une exploitation des travailleurs à l’échelle planétaire. Ce ne sont pas les pays à bas salaires qui sont en cause, mais bien le système du profit d’abord.
1 Désindustrialisation et délocalisations. Rapport du Sénat francais. 2004. pp. 28-32 http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr
L’informaticien de Fortis plus menacé que l’ouvrier de Ford?
Mettre au travail des ingénieurs dans un bureau en Inde coûte moins cher que d’y construire toute une usine. C’est pourquoi l’employé de Fortis est dans un sens plus menacé que l’ouvrier de Ford.
Depuis 2000, les délocalisations touchent de plus en plus les services. Les gouvernements européens et américain imposent l’ouverture de ces services au marché mondial. Les multinationales peuvent maintenant transférer une partie de leurs services dans des pays où existent une main d’uvre peu chère ou bien des spécialistes de haut niveau, mais bon marché. Les communications des call centers, mais aussi la comptabilité, l’analyse financière, l’élaboration de logiciels, la recherche et le développement peuvent être effectuées dans ces pays.
Depuis l’été 2002, 27 grandes entreprises présentes au Royaume-Uni ont délocalisé ou sous-traité internationalement au moins 50.000 emplois de service. Actuellement, ce chiffre ne représente que 0,24 % des emplois de service. Mais le phénomène risque de s’aggraver. Selon une étude du bureau Deloitte & Touche sur des entreprises européennes et nord-américaines1, 62 % des producteurs vont «externaliser» leur département recherche et développement dans les trois années à venir.
Cela aura évidemment une conséquence pour des tas d’emplois qualifiés. Selon l’Institut Forrester Research, les entreprises américaines vont transférer dans les dix ans à venir 3,3 millions d’emplois très qualifiés.2 Mais un rapport du Sénat français relativise le phénomène: «Les unités de recherche mises en place récemment dans les pays émergents correspondent, de la part des entreprises, soit à la création de nouvelles unités de R&D, qui s’ajoutent aux centres existants, soit au regroupement de centres de recherche sur une base régionale (centres de recherche européens installés par des équipementiers automobiles). Les quelques cas répertoriés de véritables transferts de centres de recherche s’effectuent en général entre pays industrialisés, et non vers les pays émergents.»
1 The challenge of complexity in global manufacturing, 2004) · 2 Süddeutsche Zeitung, 7.8.2003)
Pourquoi ne partent-ils pas tous?
Plusieurs facteurs limitent les possibilités de transfert à l’étranger.
1. Le coût du travail n’est pas tout. En Indonésie, le coût du travail est 10 fois inférieur à la Belgique. Mais le prix de revient d’un chemisier est seulement 18% plus faible. Car la main d’uvre indonésienne est moins formée et la délocalisation entraîne des surcoûts de transport, de douane, d’intermédiaires, un taux de malfaçons plus élevé…
2. Créer une usine dans le tiers monde signifie immobiliser des capitaux pour des années. Or, dans ces pays, la situation politique est instable. Il y a des guerres civiles, des coups d’état. On ne retire pas ses billes si facilement. Cela peut ruiner les investissements. Puis il faut des routes qui ne sont pas coupées, une électricité qui arrive 24h sur 24, un téléphone et internet qui fonctionnent.
3. Plus la production attend sur les quais, voyage sur les bateaux, subit les formalités de douane, plus c’est du capital qui végète sans faire de profit. L’industrie automobile installe ses usines près du consommateur pour transporter plus facilement sa production via les autoroutes ou le rail, pour ne pas payer de droits de douanes
et pour recruter une main d’uvre qualifiée et se rapprocher de ses principaux équipementiers.
4. Beaucoup de services ne peuvent pas être délocalisés: l’horeca, la distribution, les hôpitaux, le nettoyage.
5. Le salaire est une chose, la productivité en est une autre. Un rapport de la KUL1 a comparé le coût du travail et la productivité entre la Belgique, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque. Les salaires sont quatre fois plus élevés en Belgique. Mais au bout du compte la productivité est moins élevée en Pologne.
1«Are Wage Cost Differentials Driving Delocalisation? …». Jozef Konings, September 2003. LICOS Centre for Transition Economics K.U.Leuven, Belgium)
La semaine prochaine Quelle solution au problème des délocalisations? Diminuer les salaires en Belgique? Arrêter de subsidier l’économie des pays d’Europe de l’Est? Imposer des taxes sociales ou écologiques sur les marchandises en provenance du tiers monde? S’opposer à la concurrence entre travailleurs en instaurant un revenu minimum européen? |
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